Dans le cadre de la thématique de notre dernier numéro « La Couleur de l’enfance » j’ai interviewé Alice.  Jeune femme de 32 ans, noire, adoptée à l’âge de 3 mois par un couple de blancs binationaux franco-anglais. Elle est mariée à un blanc, vit en Suède où elle enseigne dans une école internationale. Elle a deux petites filles de 3 et 1 an.

  • Est-ce que tu te souviens avoir lu des histoires avec des personnages noirs quand tu étais petite ? 

Alice :« Je n’ai pas de souvenirs marquants d’histoires en français, peut-être davantage en anglais. Les seuls personnages colorés dont je me souviens étaient des animaux (Brown Bear ou Boris et Barbara) mais davantage dans les albums anglophones ou néerlandais (Dick Bruna) que dans les livres français. »

  • Quand on est une petite fille noire, vivant en France intègre-t-on ce manque de diversité comme une forme de normalité ?

Alice : « Tout à fait ! Comme j’ai grandi dans un milieu majoritairement blanc, cela ne m’a pas vraiment troublée quand j’étais petite. La réalité des fictions que je me représentais consistait à penser qu’il n’arrivait des aventures incroyables qu’à des personnes aux cheveux lisses ! Le plus troublant finalement, c’est que cela ne me paraissait pas si anormal que cela. En fiction comme dans ma réalité quotidienne, on racontait davantage l’histoire blanche. Cela reflétait donc ce que je voyais du monde extérieur. Dans ma classe, personne n’écrivait des récits d’invention avec des personnages non-blancs. En revanche, des amis maghrébins ou noirs qui évoluaient dans des milieux plus diversifiés ont eu conscience beaucoup plus tôt que moi de cela. »

  • A quel âge as-tu pris conscience de cette représentation très blanche des personnages ?
    Alice : « Beaucoup plus tard mais pas en littérature de jeunesse. Au lycée d’abord où je me souviens avoir été choquée de voir à quel point les personnes de couleur étaient souvent représentées comme pauvres, ou affamées, moins capables. Je lisais un vieux numéro de 1992 des Belles Histoires à ma fille pendant les vacances et comme par hasard, la petite fille pauvre était une « indienne » à la peau foncée. Ensuite, pendant mes études de littérature en licence, où les littératures du Commonwealth m’ont beaucoup ouverte là-dessus, Là encore, les non-blancs représentés étaient souvent pauvres, fous, bref, rarement valorisés. J’en ai aussi pris conscience quand j’ai commencé ma carrière d’enseignante. Lorsque dans des évaluations sommatives je demandais à mes élèves de créer un album de jeunesse, les personnages étaient tous automatiquement blancs… » C’est finalement en cherchant des histoires pour mes enfants ou mes élèves que je me suis rendue compte du manque d’accessibilité à d’autres récits qui laisseraient une image plus positive de la communauté africaine dans l’imaginaire collectif. Heureusement, depuis environ cinq ans cela change un peu, mais il reste encore beaucoup à faire !
  • Quel impact est-ce que cela a pu avoir sur ta construction identitaire ?
    Alice n’a pas directement répondu à cette question mais m’a renvoyée à deux discours « qui ont changé ma vie », m’a-t-elle dit. Le premier est une conférence intitulée The Danger of a Single Story[1] de Chimananda Ngozie Adichie[2], auteure nigériane reconnue de la littérature anglophone contemporaine. En 2005, son premier livre, L’Hibiscus pourpre, a reçu le prix du Meilleur premier livre du Commonwealth Writers’ Prize. En 2013, son troisième roman, Americanah, a également été distingué grâce au prix du National Book Critics’ Circle. J’ai traduit et retranscrit les extraits les plus marquants de cette conférence :

 

  • Chimananda Ngozie Adichie: « Je suis une conteuse et je voudrais vous parler de quelques éléments marquants de ma vie personnelle concernant ce que j’appelle « le danger du récit unique ». J’ai grandi sur un campus universitaire à l’Est du Nigéria. Ma mère dit que j’ai commencé à lire à l’âge de 2 ans mais je pense que 4 ans, est sans doute plus proche de la vérité. J’étais donc une lectrice précoce et ce que je lisais c’était des livres de jeunesse anglais et américains[3]. J’étais aussi une écrivaine précoce et quand j’ai commencé à écrire, à peu près vers l’âge de 7 ans, (…) j’écrivais exactement le même type d’histoires que celles que je lisais. Tous mes personnages étaient blancs aux yeux bleus, ils jouaient dans la neige, mangeaient des pommes, parlaient beaucoup du temps qu’il faisait dehors et du bonheur de voir enfin le soleil. Ceci en dépit du fait que je vivais au Nigéria (…)où nous n’avions pas de neige, mangions des mangues et ne parlions jamais du temps car il faisait toujours beau. Ce que cela montre, je pense, c’est à quel point en lisant une histoire nous sommes sensibles et vulnérables, particulièrement quand on est enfant. Parce que j’avais lu des livres dans lesquels les personnages étaient des étrangers, j’étais convaincue que les livres devaient inclure des personnages étrangers et porter sur des sujets auxquels je ne pouvais pas m’identifier. Mais les choses ont changé quand j’ai découvert les livres africains. Il n’y en avait pas beaucoup et ils n’étaient pas faciles à trouver mais grâce à des auteurs comme Chinua Achebe et Camara Laye, ma perception de la littérature a changé. J’ai réalisé que des gens comme moi, des filles à la peau chocolat avec des cheveux crépus qui ne pouvaient pas être coiffés en queue de cheval, pouvaient aussi exister dans la littérature. J’ai commencé à écrire sur des choses qui m’étaient proches, que je connaissais. J’aimais les livres anglais que je lisais, ils avaient stimulé mon imagination et m’avaient ouvert de nouveaux mondes. Mais la conséquence inattendue c’est que je ne savais pas que des gens comme moi pouvaient exister à travers la littérature. Donc ce que la découverte d’écrivains africains a réveillé chez moi c’est qu’il n’y a pas qu’une seule histoire à travers les livres (…).

Je viens d’une famille traditionnelle de la classe moyenne nigérienne. Mon père était professeur. Ma mère travaillait dans l’administration. Comme c’était l’usage nous avions des domestiques à la maison qui venaient des villages aux alentours. L’année de mes huit ans nous avons eu un nouveau domestique. Un garçon qui s’appelait Fide. La seule chose que ma mère nous avait dit à propos de Fide c’est que sa famille était très pauvre. Ma mère envoyait du riz et nos vieux vêtements pour sa famille. Et quand je ne finissais pas mon repas ma mère disait : « Fini ton repas ! Tu sais des gens comme la famille de Fide n’ont rien à manger ». Donc j’avais beaucoup de pitié pour la famille de Fide. Et puis un samedi, nous sommes allés rendre visite à sa famille au village et sa mère nous a montré un panier en raphia teint, avec de beaux dessins, que son frère avait fait. J’étais subjuguée. Cela ne m’était pas venu à l’esprit que quelqu’un dans sa famille pouvait fabriquer ou créer quelque chose. Tout ce que j’avais entendu dire c’est qu’ils étaient pauvres et il était devenu impossible pour moi de les voir autrement que pauvres. Leur pauvreté était la seule histoire que j’avais eue d’eux ».

Et elle enchaine avec la manière dont elle même a été perçue lorsqu’elle est arrivée aux USA pour y faire ses études : « Ma coloc américaine me demanda où j’avais appris à parler si bien l’anglais (…) si je pouvais lui faire écouter ma musique tribale (j’écoutais Maria Carrey !) (…) elle pensait que je ne savais pas utiliser une plaque de cuisson, elle avait pitié de moi avant de me connaitre ».

Elle culpabilise aussi de sa propre vision des Mexicains lorsqu’elle se rend au Mexique pour la première fois «…je me rendais compte que j’avais tellement été immergée dans la couverture médiatique qu’ils étaient devenus une seule chose dans mon esprit, d’horribles immigrants ». Je m’étais laissée entrainer dans le récit unique sur les Mexicains et je n’aurais pas pu être plus honteuse ».

Elle s’agace quand l’Afrique est perçue comme un seul pays : « aux US quand l’Afrique se présentait comme sujet de conversation, tout le monde se tournait vers moi, peu importe si je ne connaissais rien de la Namibie (…) ; lors de mon dernier voyage en avion au retour de Lagos il y a eu une annonce à propos d’aide humanitaire en Inde, Afrique[4] et autres pays ».

Elle accuse la littérature occidentale depuis le XVIème siècle d’avoir colporté cette image de l’Afrique : « cela représente le début d’une tradition dans la manière de raconter des histoires (…) une tradition de l’Afrique sub-saharienne comme un endroit de négation, de différence, d’obscurité, de gens qui, selon les mots du merveilleux poète Rudyard Kipling, sont « à moitié diables et à moitié enfants ».

Elle s’étonne quand, aux Etats-Unis, l’un de ses professeurs lui reproche que ses personnages manquent d’authenticité africaine : « Le professeur m’a dit que mes personnages lui ressemblaient trop, un homme éduqué de la classe moyenne. Mes personnages conduisaient des voitures, n’étaient pas affamés. Ils n’étaient donc pas des Africains authentiques ».

Elle explique comment le récit est souvent lié à la notion de pouvoir et représenté par le principe du nkali[5] (…) Comme nos mondes économiques et politiques, les récits sont aussi définis par le principe du nkali : la manière dont ils sont racontés, qui les raconte, quand, combien de récits sont racontés autour de la même histoire, dépendent du degré de puissance de celui qui les raconte, donc vraiment du pouvoir. Le pouvoir ce n’est pas juste raconter une histoire à une autre personne, mais de la rendre définitive pour décrire cette personne. Le poète palestinien Mourid Barghouti écrit que si vous voulez déposséder un peuple, la manière la plus simple de le faire est de raconter son histoire et de commencer par « deuxièmement ». Commencez l’histoire avec les flèches des Indiens d’Amérique et non par l’arrivée des Anglais et on a une histoire totalement différente. Commencez l’histoire par la faillite de l’état africain et non par la création coloniale de l’état africain et vous avez une histoire totalement différente ».

Elle raconte aussi comment sa propre famille a été prise au piège du pouvoir : « J’ai grandi sous la répression de gouvernements militaires qui ont dévalorisé l’éducation donc parfois mes parents n’avaient pas de salaires (…) et plus que tout, une sorte de terreur politique devint la norme et envahit nos vies. Toutes ces histoires font de moi ce que je suis. Mais le fait d’insister uniquement sur ces histoires négatives c’est aplanir mon expérience, et éluder les autres expériences qui m’ont faite ce que je suis. Le récit unique crée des stéréotypes et le problème avec les stéréotypes ce n’est pas qu’ils sont faux mais ils sont incomplets. Ils font d’une histoire la seule histoire. Et cela vole aux gens leur dignité. Cela rend difficile notre reconnaissance en tant qu’humains. Cela renforce nos différences au lieu de nos similitudes ».

Et de conclure : « Et si avant de partir au Mexique je m’étais renseignée sur le débat à propos de l’immigration des deux côtés, celui des US et celui des Mexicains ? Si ma mère nous avait dit que la famille de Fide était pauvre et travailleuse ? Si on avait eu  un réseau de TV africain diffusant plusieurs histoires africaines dans le monde ? Si ma coloc américaine avait connu mon éditeur nigérien Muhtar Bakare, un homme remarquable, qui a quitté son travail dans une banque pour réaliser son rêve en ouvrant une maison d’édition ? (…) Alors il y aurait ce que l’écrivain Chima Achebe appelle « un équilibre des histoires et des récits ».

 

  • Le deuxième article dont Alice m’a parlé qui a eu un impact sur sa construction identitaire s’intitule : How To Write About Africa, par Binyavanga Wainania[6],et commence ainsi[7] :

« Toujours utiliser le mot ‘Afrique’ ou ‘obscurité’ ou ‘safari’ dans vos titres. Les sous-titres peuvent inclure des mots comme ‘Zanzibar’, ‘Masai’, ‘Zulu’, ‘Zambèze’, ‘Congo’

D’autres mots comme ‘guerres’, ‘tribal’, ‘primordial’ peuvent aussi être utiles…

Ne jamais avoir une photo d’un Africain qui a réussi sur la couverture, sauf s’il a eu le Prix Nobel, … »

Et il poursuit :

Dans votre texte parlez de l’Afrique comme s’il s’agissait d’un seul pays

Montrez bien que la musique et le rythme font partie de l’âme africaine, et que les Africains mangent des choses que les autres humains ne mangent pas

Sujets Tabous : scènes ordinaires africaines, amour entre des Africains, écrivains ou intellectuels africains…

Vos personnages peuvent être des guerriers nus, des serviteurs loyaux ou des politiciens corrompus et polygames…

A propos de l’exploitation par les étrangers mentionner les chinois ou les indiens… mais n’entrez pas dans les détails.

Evitez que les personnages rient ou luttent pour l’éducation de leurs enfants…

Décrivez en détails les seins et les parties génitales, les cadavres nus…

Les animaux doivent être des personnages plus complexes avec des noms, des désirs et des ambitions, et des valeurs familiales…

Les lecteurs seront déçus si vous ne parlez pas de la lumière de l’Afrique…

Il faudra aussi une boite de nuit qui s’appellera Tropicana avec des nouveaux riches, des prostituées et des expats…

Terminez toujours votre livre en faisant référence à Nelson Mandela pour montrer votre empathie… »

Cet essai satirique sur la vision occidentale de l’Afrique, est de l’écrivain Kenyan Binyavanga Wainaina. A travers cette longue liste, dont il n’y a ici que quelques extraits, il exprime sa frustration de voir ce continent entier réduit à tant de clichés ou de stéréotypes. Il l’adresse à des écrivains ou éditeurs blancs dont la vision de l’Afrique est restée celle des colonisateurs du XVIème au XIXème siècle.

Et si … au lieu de parler de catégories sociologiques, de statistiques sur le racisme, de l’apparence et de la couleur de la peau (blanc/noir), de l’origine et des lieux géographiques (Afrique, Maghreb), de jongler avec les formules linguistiques (non-blancs, racisés etc.) on parlait de la personne : de sa famille, de sa vie, de ses choix, de ses itinéraires, de ses succès. Si au delà des stéréotypes éditoriaux la littérature offrait au jeune lecteur, comme le dit si bien Ngozie Adiche,  cette multiplicité des récits, des voix et des regards qui au lieu d’enfermer, de classer, de réduire, d’humilier, au contraire valorise, enrichit, stimule, alors la diversité ne serait plus envisagée comme une revendication mais comme un bien commun à partager. Et les propos sur la « couleur de l’enfance » ne tourneraient plus autour du « Désespérément blanc !? ».

[1] Le danger du récit unique

2 https://www.ted.com/talks/chimamanda_ngozi_adichie_the_danger_of_a_single_story?language=en

 

 

 

[3] Le Nigéria est une ancienne colonie britannique et fait partie du Commonwealth

[4] L’Afrique n’est pas un pays mais un continent qui compte 54 pays

[5] ‘être plus puissant qu’un autre’

[6] Originally published in Granta 92, 2005 ‘How to Write About Africa’, by Binyavanga Wainaina. © Binyavanga Wainaina, 2005. Reproduced by permission of The Wylie Agency (UK) Ltd.

[7] Traduit et retranscrit par nos soins

Janie Coitit Godfrey