Petit-Bleu et Petit-Jaune ; Exprimer des émotions à travers la couleur

Petit-Bleu et Petit-Jaune ; Exprimer des émotions à travers la couleur

Ce livre est né dans le contexte de l’avènement de l’album dans les années 50, résurgence du livre d’images ou livre objet très en vogue dès la deuxième moitié du XIXème siècle en Angleterre et aux Etats Unis.

Léo Léoni  originaire du nord de l’Italie fait ses études à Zurich et à Milan puis part aux Etat-Unis en 1939 où il travaille dans la publicité. Il côtoie des artistes comme Léger, De Kooning, Calder à un moment où l’art à travers le courant de l’Expressionisme Abstrait s’interroge sur lui même, ses modalités d’expressions et son propre langage. Il n’est donc pas étonnant que ce premier album de Léo Leoni, aujourd’hui devenu un grand classique de la littérature jeunesse publié en 1959 en France et aux Etats Unis, choisisse l’abstraction à travers des taches de couleurs pour raconter une histoire à des enfants.

C’était un grand défi ! Car comment imaginer faire accéder les enfants à l’abstraction, à un moment où beaucoup d’adultes ne s’y retrouvaient guère. Ce fut un grand succès ! Et on pourra regretter que mis a part Warja Lavater[1] peu d’illustrateurs ce  soient risqués dans cette voie par la suite.

Il peut en effet sembler paradoxal d’exprimer des émotions, tellement personnelles, à travers des tâches de couleurs à priori si dépersonnalisées.

C’est par un tissage simple et habille du texte et des images que l’artiste fait accéder l’enfant à la symbolique des couleurs : « Voici Petit-Bleu » (…)  « Mais son meilleur ami c’est Petit-Jaune »; et au langage de la couleur quand Petit-Bleu et Petit-Jaune contents de se retrouver s’embrassent et  «  ils s’embrassent si fort… qu’ils deviennent tous verts. ». C’est précisément la couleur que l’on obtient en mélangeant les deux couleurs primaires le bleu et le jaune.

Mais si c’est deux couleurs représentent des enfants de deux familles différentes, elles peuvent aussi représenter d’autres différences : physiques, culturelles, le vert devient alors le symbole de valeurs positives comme l’amitié, la rencontre, l’ouverture aux autres.  Et comme le dit Nicole EVERAERT-DESMEDT[2] dans son excellente analyse : « Ainsi, ce livre a une portée éthique: la lecture de Petit-Bleu et Petit-Jaune peut contribuer efficacement à promouvoir, chez les tout jeunes enfants, des valeurs absolument contraires au racisme.»

L’impact de cet album fut immense et il continue à être très apprécié aujourd’hui. A la fois porteur de valeurs humaines, il initie les enfants à l’art en montrant qu’on peut exprimer des émotions à travers la couleur. Que la couleur peut les recueillir, les décliner, les nuancer, les personnaliser précisément.

Une belle complicité entre le texte et l’image pour initier les enfants à la littérature et à l’art.

 

Janie Coitit-Godfrey

[1] Voir article « Nous avons rencontré Warja Lavater » ici

[2] Nicole EVERAERT-DESMEDT, 2018, « Lecture d’un album pour enfants : Petit-Bleui et Petit–Jauine, de Leo Lionni», in Nicole EVERAERT-DESMEDT, Site de sémiotiiquie/Sitio de semiótiia, http://nicole-everaert-semio.be, mis en ligne le 01/04/2018.

 

Je n’ai pas le temps… ou le roman tumultueux d’Evariste Galois, par Jacques Cassabois

Je n’ai pas le temps… ou le roman tumultueux d’Evariste Galois, par Jacques Cassabois

Plusieurs biographies ont été écrites sur la vie d’Evariste Gallois, brillant mathématicien, activiste politique républicain pendant la période des Trois Glorieuses en 1830, mort très jeune à 20 ans dans des circonstances mal connues. Ce roman nous fait vivre-en 15 chapitres – les 3 dernières années de sa vie au destin funeste.

 

On pourrait résumer la vie d’Evariste Galois comme celle d’un surdoué en mathématiques, qui délaisse rapidement toutes les autres matières dans ses études pour  s’intéresser uniquement à ses recherches. Rebelle à toute autorité il se fait renvoyer de Louis-le-Grand et de L’Ecole Préparatoire, échoue deux fois au concours d’entrée à l’Ecole Polytechnique. En dépit de ses efforts ses recherches  qui pourtant seront importantes pour la postérité ne sont pas reconnues par l’Académie des Sciences. Activiste politique engagé au côté des Républicains, ce qui a sans doute eu des répercutions sur ses études, plusieurs fois emprisonné il meurt maladroitement dans un duel à 20 ans peut-être des suites d’une aventure amoureuse. Bref, on peut penser que c’est la vie d’un génie en puissance qui a précipité sa perte. Voilà les faits ; il n’y a pas de quoi en faire un roman !

 

C’est pourtant autour de cette idée du génie torturé et désenchanté que l’auteur construit le personnage principal de son livre. Sur fond de documentaire historique extrêmement bien fouillé il campe un héros romantique très typé.

 

Dès le début du roman on est frappé par  le rythme de l’écriture : l’enchaînement des sons, des mots, des phrases qui font écho dans le premier chapitre aux battements du cœur angoissé du héros s’en allant vers une mort inévitable… et qui glisse habillement dans le second chapitre vers la passion du cœur d’enfant découvrant l’exaltation du raisonnement mathématique. Le vocabulaire riche et coloré, nous fait partager les états d’âmes et les grandes envolées créatrices du héros. On est au cœur de l’esprit mathématique – dont il est difficile d’apprécier la portée scientifique lorsqu’on n’est pas spécialiste –  et on poursuit avec lui ses recherches sur lesquelles il fonde tant d’ambitions. On partage aussi ses déceptions.

 

L’Evariste de Cassabois est un garçon sensible, enthousiaste, un explorateur ambitieux doublé d’un tempérament de compétiteur. Il croit en son génie et en son avenir assuré.

Mais cette passion exclusive le dévore au point de lui faire délaisser d’autres matières au lycée, ce qui va l’amener vers l’échec. Son tempérament rebelle l’empêche d’accepter toute forme d’autorité de ses professeurs qui lui reprochent souvent des raisonnements trop rapides bien qu’intéressants. Rebelle aussi par rapport aux institutions, il fait preuve d’indiscipline. Rebelle enfin par rapport à l’autorité parentale. Ses rapports avec sa mère, peu aimante, sont de plus en plus tendus au point de rompre toute relation avec elle. Il n’arrive pas à contrôler son côté provocateur et suffisant : « regretter, demander pardon ? Evariste ne connaît pas les registres du repentir, encore moins de la soumission. Ces mots lui sont impossibles à prononcer » p. 109.

Le sort s’acharne sur lui avec la mort de son père. La disparition du seul être qui l’aimait et l’encourageait le plonge dans une profonde tristesse et un sentiment de culpabilité car il a la sensation qu’il aurait pu l’éviter. Ce choc émotionnel profond l’entraine dans une spirale de l’échec.

Malgré ses efforts acharnés pour synthétiser ses recherches dans un mémoire qu’il présente à l’Académie ce dernier n’est pas lu, ou égaré : un membre du jury qui devait le lire meurt et son mémoire n’est pas été retrouvé, son travail finit enfin par être refusé. Il se lamente sur cet échec à l’Académie qui aurait pu être une forme de reconnaissance. Il se lamente sur le fait que personne ne le comprend « Incapable de se dégager de cette spirale destructrice Evariste s’enfonce dans la négation, dans le rejet de cette société cadenassée, incapable de déceler les jeunes génies ». L’auteur pousse le style jusqu’au fantastique, dans le récit de son cauchemar la nuit qui suit son échec.

Le rythme de l’écriture nous entraine aussi dans la vie trépidante du héros comme activiste politique et on peut sans doute y voir un lien avec ses échecs répétés. Fervent républicain contre la Royauté, il participe activement à plusieurs groupes et écrit des articles pour défendre ses idées de justice sociale et de liberté. Il est plusieurs fois arrêté et emprisonné.

Au cœur de ce destin tragique Evariste se décrit comme un « Prométhée enchainé » p. 130 « la Justice ne rend pas la justice. Elle dit la loi, qu’elle triture au gré des exigences du pouvoir » p.174 Cela le pousse à s’engager encore plus : « Il rêve d’en découdre, de pourfendre les injustices, de tenir pleinement sa place de défenseur de la liberté » p.178.  Il critique le système éducatif où « l’élève est moins occupé de s’instruire que de passer son examen » p.226 Mais le destin s’acharne impitoyablement contre lui.

La dernière image d’Evariste avec une tache de sang sur sa chemise blanche, plus qu’au dépit amoureux, fait penser aux peintures d’exécutions de révolutionnaires de Goya. Et le dernier vers du poème de Rimbaud Le dormeur du val résume de manière brutale et poétique la triste fin du héros.

L’auteur fait de son Evariste un héros romantique entrainé inexorablement vers son destin : passionné, rebelle, révolutionnaire, incompris, mal aimé. C’est aussi un documentaire historique qu’il rend intéressant en campant des personnages engagés pour plus de justice sociale. Il nous fait vivre des épisodes de rébellions républicaines à travers des dialogues vivants, vibrants et enflammés qui révèlent la fougue et la passion de la jeunesse. C’est un roman d’initiation dans lequel des adolescents d’aujourd’hui enthousiastes et passionnés, rebelles et maladroits, pourront se retrouver. Ils pourront aussi percevoir de nombreux échos de la vie actuelle, à propos du système éducatif ou de la vie en société.

 

Mais un adolescent d’aujourd’hui, habitué à surfer sur internet et à jouer aux jeux vidéo, prendra-t-il le temps, aussi passionné d’histoire fut-il, de se concentrer sur les belles descriptions et les grandes envolées lyriques de ce roman ?

Janie Coitit-Godfrey

Jacques Cassabois, Je n’ai pas le temps

Hachette, Livre de poche 2019, 6,60€, 9782016288245, Ados/Adultes

Les imagiers de Tana Hoban (partie 2)

Les imagiers de Tana Hoban (partie 2)

Nous avons vu dans la première partie de cet article (Revue NVL n°225) comment l’œuvre photographique de Tana Hoban a pu s’épanouir dans la mouvance du courant Fluxus, et la philosophie Montessorienne ; son travail original et inédit sur des imagiers explorant  formes et  concepts constitue la base d’outils scientifiques et artistiques pour les enfants. Essayons maintenant de décrypter sa démarche pour produire des phrases visuelles et amener l’enfant vers la réflexion.

Dialectique des formes et de la couleur

L’imagier Dots, spots, speckles, and stripes/ Raies, points, pois, que nous venons d’évoquer dans un format à l’italienne fonctionne par double page. Sur la page de gauche un paon vu de face en train de faire la roue, sur celle de droite des robes sur un portant devant un magasin dans la rue. A première vue il n’y a aucun rapport. Pourtant en y regardant de plus près le bleu du plastron et de la tête du paon est de la même nuance et intensité que 2 robes pendues sur le portant. De plus la forme allongée du plastron ressemble à la forme des robes plus larges en bas qu’en haut. Ce sont donc par des analogies plastiques des couleurs et des formes que se créé la relation. De plus, plusieurs robes ont des points blancs sur fond rouge, bleu, jaune – qui sont des couleurs primaires, et on retrouve les mêmes teintes de bleu, jaune, rouge orangé sur la queue du paon et, aussi du vert. Il s’agit donc de correspondances, le vert qui est la complémentaire du bleu et du jaune venant souligner l’idée de complémentarité. Ces jeux de correspondances amènent vers l’idée d’élégance. Le port et la beauté du paon renvoie à l ‘élégance des robes proposées à la vente sur le portant. C’est ainsi que Tana Hoban apprend à regarder autrement à travers des analogies de couleurs, de formes, de lumières qui sont autant de phrases visuelles pour le langage plastique. Chaque double page fonctionne de la même façon. Les points, les pois, les taches par les couleurs, les formes, les textures, les matières, les surfaces ou les volumes qu’elles soulignent créent des rapprochements, des liens, suggère des idées. Parfois aussi avec des traits d’humour comme le gros plan sur le visage de l’enfant avec des taches de rousseur et la carapace de la langouste sur la page d’à côté, peut-être ici pour suggérer l’humain dans l’animal ou inversement. Mais comme le soulignait Tana Hoban toujours avec l’idée d’affûter le regard. C’est une manière aussi d’inviter à observer l’environnement quotidien autrement, comme elle le dit dans une interview à l’occasion des 10 ans de Kaléidoscope « Pour moi les détails sont les plus importants. C’est une autre façon de voir – qui aiguise ma perception et c’est ce que je veux faire passer aux enfants à travers mes livres. Je veux dire aux enfants de continuer à regarder, de faire attention aux détails, d’observer, de voir. Je veux qu’ils voient des choses qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, de ne pas passer trop vite sur ce qui les entoure. »

Lire des phrases visuelles

Plusieurs albums sont consacrés à la couleur, Is it Red, Is it Yellow, Is it Blue?Red, Blue, Of Colors and Things Yellow Shoe, White on BlackBlack on WhiteColors Everywhere. L’un d’entre eux traduit par Des couleurs et des choses[1] a retenu notre attention et Cécile Boulaire[2] en livre une analyse qui nous a semblé très intéressante.

Il s’intitule Des « imagiers » de Tana Hoban pout les bébés, publié dans Album 50. Son analyse porte sur l’étude d’une double page en particulier :

Outre la lecture à travers la couleur, elle montre les autres lectures possible qui sont très riches : « L’artiste a mixé des objets manufacturés et des éléments de la nature, des textures mates, grenues, brillantes ou veloutées, elle a alterné les vues en légère plongée sur des objets tournés vers la gauche, avec des vues de face très aplaties ». En décryptant tous ces « glissements » possibles, elle conclut en disant « Ce que semblent nous dire ces images « mises en ordre », c’est qu’il y a pour les objets mille manières de se ressembler : par la couleur, certes, mais aussi par l’usage, par l’appartenance à un règne, par les dimensions ou la texture – et que choisir une de ces « clés » de répartition nous amène immanquablement à faire apparaître les autres aussi ». C’est le regard de l’enfant lecteur de ces images qui produira ses phrases visuelles, les agencera de multiples manières pour produire sa propre narration visuelle à la fois reflet de son monde et ouverte vers d’autres mondes possibles. L’éducation au regard initiée par les photos de Tana Hoban sont un tremplin vers le langage, les articulations et le vocabulaire formel de l’art.

Des imagiers pour les bébés

Dans les années 90, on considérait que les nouveaux nés jusqu’à 2 ou 3 mois voyaient en noir et blanc Tana Hoban a créé quatre petits imagiers qui sont très en vogue en France actuellement. Il s’agit de Noir sur Blanc[3], Blanc sur noir[4], Qu’est-ce que c’est ?[5], Qui sont-ils ?[6]. Les deux premiers jouent sur les contrastes du blanc et du noir pour faire ressortir de belles silhouettes stylisées de l’environnement du bébé : bavoir, jouet, biberon etc. tout en essayant d’introduire une variété des formes de base et des nombres : 1 rond, 2 ovales, 4 boutons etc. Mais certains de ces objets comme le type de seau par exemple nous semblent un peu dépassés aujourd’hui, il en va de même pour le style de boutons.

Pour les deux derniers imagiers l’objectif est de reconnaître des formes ou des animaux et de les nommer, d’apprendre à compter jusqu’à 5, ils sont un tremplin vers les mots et l’acquisition de la langue. Si l’on retrouve les mêmes qualités de phrases visuelles, d’enchaînements, de glissements dont nous avons parlé précédemment, cette idée du bébé qui voit en noir et blanc est aujourd’hui controversée et il semblerait au contraire que même les nouveaux nés soient attirés par les couleurs vives comme l’affirme Anna Franklin, directrice du BabyLab de l’université de Sussex en Angleterre dans un article publié dans The Guardian en 2017 « dire que les bébés voient en noir et blanc, c’est un mythe », les nouveaux nés peuvent voir de  «larges morceaux intenses de rouge sur un décor gris»[7].

Il est étonnant que deux autres petits imagiers pour les bébés ne soient pas ré-édités, De quelle couleur ? et 1,2,3[8], car il nous semble que ce dernier petit imagier de Tana Hoban pourrait être le symbole de tous ses imagiers. C’est un bel objet pour apprendre à compter jusqu’à 10.

 

 

 

 

 

La première page annonce la tranche d’âge : 1 gâteau d’anniversaire avec une bougie, 2 petites chaussures rouges, 3 cubes en bois avec A,B,C en rouge, 4 quartiers d’oranges, 5 doigts d’une petite main d’enfant, 6 œufs dans une boite bleue, 7 petits biscuits en forme d’animal, 8 primevères roses fuchsia et rouges, 9 formes (couleurs primaires + oranges) enfilées sur une cordelette, 10 = 2 petits pieds de bébé avec les 10 petits orteils. C’est donc tout l’environnement quotidien du bébé que l’on retrouve. Les cadrages et éclairages des photos mettent en valeur les formes et les perspectives à hauteur de bébé. La disposition sur la page n’est pas faite au hasard, dans un coin de la photo le nombre en gros et en rouge est repris par 5 gros points en bas avec le nombre en lettre. La typographie est claire et sobre.

Elle attire l’attention sur le langage de la couleur avec des tons riches et denses de primaires, de complémentaires, des jeux d’oppositions qui mettent les objets en valeur. Les formes de base et aussi des formes plus complexes sont convoquées et tout l’environnement affectif aussi est là : son gâteau d’anniversaire, ses chaussures, ses cubes, sa main, ses pieds, ses biscuits favoris. Ce petit imagier est un bel objet au carrefour de l’art et des sciences, inspiré de Fluxus et de l’approche holistique de l’enfant.

La dimension philosophique

Tana Hoban a été professeur d’arts plastiques et de photographie à l’école des Beaux arts de Philadelphie, et si elle s’engouffre dans le vent de liberté qui fait sortir l’art des musées pour explorer le quotidien, elle n’en reste pas moins attachée à l’enseignement des bases artistiques qu’elle puise dans l’espace quotidien. Elle est donc bien consciente de son rôle de guide. L’enfant ne peut pas apprendre en découvrant tout, tout seul.  Il a besoin d’être guidé et elle entend bien ne rien laisser de côté même pour guider les plus jeunes.

Dans Ombres et Reflets[9], à travers de très belles photos des fenêtres d’un immeuble dans lesquelles se reflète le ciel, ou d’ombres de trois personnes en train de marcher sur le trottoir, elle entraine la réflexion vers un autre palier. En évoquant l’ombre, la lumière, le reflet elle aborde une autre vérité sur les êtres et les choses. Le montré, le caché, le visible et l’invisible, toute une dialectique de l’ombre et de la lumière, de la lumière et du reflet que l’on trouve chez les êtres et les choses, dialectique de la distorsion et de la transparence aussi.

Cette approche à la fois poétique et philosophique  qu’elle veut transmettre à l’enfant, elle la doit à sa mère à qui elle dédicace Shapes, Shapes, Shapes  en citant  Lord Byron : « Tout ce que l’ombre et la lumière ont de plus ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux ».

 

[1] Shadows and Reflections, Greenwillow,1990 / Ombres et reflets, Kaléidoscope, 1991

[2] Cécile Boulaire  Des « imagiers » de Tana Hoban pour les bébés https://album50.hypotheses.org/1568#more-1568

[3] Noir sur Blanc, Kaléidoscope 1994 / Greenwillow 1993 Black on White

[4] Blanc sur noir, kaléidoscope  1994/ Greenwillow 1993, White on Black

[5] Qu’est-ce que c’est ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994, What is that ?

[6] Qui sont-ils ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994 Who are they ?

[7] https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2017/apr/11/vision-thing-how-babies-colour-in-the-world

[8] 1,2,3 , Kaléidoscope, 1985

[9] Ombres et Reflets, kaléidoscope 1991 / Shadows and reflexions, Greenwillow books  1990

 

Alain Gauthier (1931-2020) : il a soutenu Nous Voulons Lire !/NVL depuis le début et les valeurs que nous continuons de porter.

Alain Gauthier (1931-2020) : il a soutenu Nous Voulons Lire !/NVL depuis le début et les valeurs que nous continuons de porter.

Alain Gauthier nous a quittés, mais ses images sont un enchantement pour toujours.

Affichiste – il a travaillé autant pour la presse que pour la publicité –  peintre, illustrateur de livres jeunesse il laisse une œuvre importante, internationalement reconnue, qui avait fait l’objet d’une rétrospective en 2016 à la médiathèque de Boulogne-Billancourt. Un ouvrage particulièrement intéressant Regards sur Alain Gauthier publié en 2008 aux éditions L’Art à la Page sous forme d’imagier/abécédaire rend aussi très bien compte de son univers et de son travail d’illustrateur.

Il avait dans les années 70 travaillé avec François Ruy-Vidal, et collaboré avec Nicole Maymat des éditions Ipomée à une publication très remarquée de La Belle et la Bête. Suivrons  Peau d’âne, Chaperon Rouge, et en 1991 Alice au Pays des Merveilles. C’est sur ce dernier que nous souhaitons particulièrement nous attarder car il nous apparaît être l’œuvre emblématique de son travail.

Au carrefour de l’étrange et du merveilleux il offre un écho époustouflant  à l’œuvre de Lewis Carroll. A travers ses images qui fonctionnent comme des jeux cubistes il s’adresse autant au raisonnement de l’enfant qu’à son imaginaire. Derrière ces constructions, déconstructions, emboitements de visages à multiples facettes, associations étranges, il invite l’enfant à chercher derrière l’image, au-delà de l’apparence des choses, pour découvrir le sens, d’autres sens ! Tout en déclinant certains de ses thèmes et motifs favoris : masques, chats, cartes à jouer, escaliers, oiseaux, damier, nombres, horloges, visages, jeunes filles, il propose à l’enfant de construire sa propre interprétation de l’histoire. Pourtant dans ces images en apparence figées, qui font parfois penser à Delvaux, Magritte ou Escher, empreintes d’une certaine gravité, l’humour est toujours présent. Cette quête du sens derrière le sens, sous différents angles et différentes associations transporte le lecteur dans un imaginaire de tous les possibles ; un univers surréaliste en parfaite harmonie avec celui de Lewis Carroll.

Il a aussi illustré Michel Tournier[1] qui déclarait: « J’ai eu la joie de voir l’un de mes contes[2] pour enfant illustré par Alain Gauthier. Rarement mariage plus heureux fut célébré entre texte et image. C’est qu’on retrouve, dans les dessins d’Alain Gauthier, cette naïveté un peu perverse, cette limpidité trompeuse qui recouvre des abîmes, cette apparente gaucherie qui est le comble de l’habileté, bref tout ce qui fait le charme trouble et puéril des contes. »

On retrouvera ce propos  dans le numéro spécial réalisé pour les 30 ans de Nous Voulons Lire ! (mars 2002), ainsi qu’un article de Jean Perrot Par les chemins d’Alice, où il est question d’Alain Gauthier.

Janie Coitit Godfrey

 

[1] Guide des illustrateurs du livre de jeunesse français, Denise Dupont Escarpit, Claude Lapointe Ed du Cercle de la Librairie, 1988

[2] La fugue du Petit Poucet, M. Tournier, ill. A. Gauthier, GP, 1980

Le fil d’Ariane

Le fil d’Ariane

Ce grand album-jeu correspond bien au thème traité dans notre dernier numéro. Il en est même le prolongement. Il est réalisé par un auteur-illustrateur polonais de grand talent.

C’est un livre incroyable  sur le plan graphique !  Les adeptes de Charlie seront séduits  car il s’agit de chercher des petits personnages, que dans l’esprit. En effet il s’agit de suivre les héros dans leurs pérégrinations – leur faire emprunter des labyrinthes avec Thésée pour trouver le Minotaure et le tuer, affronter les Cyclopes avec Ulysse, lutter avec Héraclès – et ce sont autant d’itinéraires de lecture, de construction du récit et de ses articulations par l’image. La lecture par l’image est au cœur de cet album.

L’auteur a fait un travail de recherche documentaire extraordinaire. C’est par l’intermédiaire de dessins d’une grande précision et d’une formidable mise en scène des personnages et des situations qu’il fait partager au lecteur, par identification,  les expériences et le destin des héros.

Chaque double page commence par une flèche à gauche qui est l’entrée du labyrinthe et se prolonge par une flèche à droite indiquant la sortie. Entre les deux le lecteur est invité à emprunter des itinéraires, observer les illustrations, regarder les détails et lire les annotations. Il est aussi invité à approfondir ses connaissances en se reportant aux explications à la fin du livre.

C’est un excellent album-jeu qui apprend à développer des stratégies, contourner des obstacles, se tromper, revenir en arrière et recommencer : toute une symbolique de l’apprentissage où patience, réflexion et connaissance sont sollicitée et stimulées.

Enfin cet album qui apprend à lire par l’image propose la lecture de l’image comme expérience de vie.

Remarquable !

© Le fil d’Ariane, Jan Bajtlik, La joie de Lire, 2019