Au-delà des stéréotypes et du récit unique, offrir au lecteur une multiplicité des voix et des regards

Au-delà des stéréotypes et du récit unique, offrir au lecteur une multiplicité des voix et des regards

Dans le cadre de la thématique de notre dernier numéro « La Couleur de l’enfance » j’ai interviewé Alice.  Jeune femme de 32 ans, noire, adoptée à l’âge de 3 mois par un couple de blancs binationaux franco-anglais. Elle est mariée à un blanc, vit en Suède où elle enseigne dans une école internationale. Elle a deux petites filles de 3 et 1 an.

  • Est-ce que tu te souviens avoir lu des histoires avec des personnages noirs quand tu étais petite ? 

Alice :« Je n’ai pas de souvenirs marquants d’histoires en français, peut-être davantage en anglais. Les seuls personnages colorés dont je me souviens étaient des animaux (Brown Bear ou Boris et Barbara) mais davantage dans les albums anglophones ou néerlandais (Dick Bruna) que dans les livres français. »

  • Quand on est une petite fille noire, vivant en France intègre-t-on ce manque de diversité comme une forme de normalité ?

Alice : « Tout à fait ! Comme j’ai grandi dans un milieu majoritairement blanc, cela ne m’a pas vraiment troublée quand j’étais petite. La réalité des fictions que je me représentais consistait à penser qu’il n’arrivait des aventures incroyables qu’à des personnes aux cheveux lisses ! Le plus troublant finalement, c’est que cela ne me paraissait pas si anormal que cela. En fiction comme dans ma réalité quotidienne, on racontait davantage l’histoire blanche. Cela reflétait donc ce que je voyais du monde extérieur. Dans ma classe, personne n’écrivait des récits d’invention avec des personnages non-blancs. En revanche, des amis maghrébins ou noirs qui évoluaient dans des milieux plus diversifiés ont eu conscience beaucoup plus tôt que moi de cela. »

  • A quel âge as-tu pris conscience de cette représentation très blanche des personnages ?
    Alice : « Beaucoup plus tard mais pas en littérature de jeunesse. Au lycée d’abord où je me souviens avoir été choquée de voir à quel point les personnes de couleur étaient souvent représentées comme pauvres, ou affamées, moins capables. Je lisais un vieux numéro de 1992 des Belles Histoires à ma fille pendant les vacances et comme par hasard, la petite fille pauvre était une « indienne » à la peau foncée. Ensuite, pendant mes études de littérature en licence, où les littératures du Commonwealth m’ont beaucoup ouverte là-dessus, Là encore, les non-blancs représentés étaient souvent pauvres, fous, bref, rarement valorisés. J’en ai aussi pris conscience quand j’ai commencé ma carrière d’enseignante. Lorsque dans des évaluations sommatives je demandais à mes élèves de créer un album de jeunesse, les personnages étaient tous automatiquement blancs… » C’est finalement en cherchant des histoires pour mes enfants ou mes élèves que je me suis rendue compte du manque d’accessibilité à d’autres récits qui laisseraient une image plus positive de la communauté africaine dans l’imaginaire collectif. Heureusement, depuis environ cinq ans cela change un peu, mais il reste encore beaucoup à faire !
  • Quel impact est-ce que cela a pu avoir sur ta construction identitaire ?
    Alice n’a pas directement répondu à cette question mais m’a renvoyée à deux discours « qui ont changé ma vie », m’a-t-elle dit. Le premier est une conférence intitulée The Danger of a Single Story[1] de Chimananda Ngozie Adichie[2], auteure nigériane reconnue de la littérature anglophone contemporaine. En 2005, son premier livre, L’Hibiscus pourpre, a reçu le prix du Meilleur premier livre du Commonwealth Writers’ Prize. En 2013, son troisième roman, Americanah, a également été distingué grâce au prix du National Book Critics’ Circle. J’ai traduit et retranscrit les extraits les plus marquants de cette conférence :

 

  • Chimananda Ngozie Adichie: « Je suis une conteuse et je voudrais vous parler de quelques éléments marquants de ma vie personnelle concernant ce que j’appelle « le danger du récit unique ». J’ai grandi sur un campus universitaire à l’Est du Nigéria. Ma mère dit que j’ai commencé à lire à l’âge de 2 ans mais je pense que 4 ans, est sans doute plus proche de la vérité. J’étais donc une lectrice précoce et ce que je lisais c’était des livres de jeunesse anglais et américains[3]. J’étais aussi une écrivaine précoce et quand j’ai commencé à écrire, à peu près vers l’âge de 7 ans, (…) j’écrivais exactement le même type d’histoires que celles que je lisais. Tous mes personnages étaient blancs aux yeux bleus, ils jouaient dans la neige, mangeaient des pommes, parlaient beaucoup du temps qu’il faisait dehors et du bonheur de voir enfin le soleil. Ceci en dépit du fait que je vivais au Nigéria (…)où nous n’avions pas de neige, mangions des mangues et ne parlions jamais du temps car il faisait toujours beau. Ce que cela montre, je pense, c’est à quel point en lisant une histoire nous sommes sensibles et vulnérables, particulièrement quand on est enfant. Parce que j’avais lu des livres dans lesquels les personnages étaient des étrangers, j’étais convaincue que les livres devaient inclure des personnages étrangers et porter sur des sujets auxquels je ne pouvais pas m’identifier. Mais les choses ont changé quand j’ai découvert les livres africains. Il n’y en avait pas beaucoup et ils n’étaient pas faciles à trouver mais grâce à des auteurs comme Chinua Achebe et Camara Laye, ma perception de la littérature a changé. J’ai réalisé que des gens comme moi, des filles à la peau chocolat avec des cheveux crépus qui ne pouvaient pas être coiffés en queue de cheval, pouvaient aussi exister dans la littérature. J’ai commencé à écrire sur des choses qui m’étaient proches, que je connaissais. J’aimais les livres anglais que je lisais, ils avaient stimulé mon imagination et m’avaient ouvert de nouveaux mondes. Mais la conséquence inattendue c’est que je ne savais pas que des gens comme moi pouvaient exister à travers la littérature. Donc ce que la découverte d’écrivains africains a réveillé chez moi c’est qu’il n’y a pas qu’une seule histoire à travers les livres (…).

Je viens d’une famille traditionnelle de la classe moyenne nigérienne. Mon père était professeur. Ma mère travaillait dans l’administration. Comme c’était l’usage nous avions des domestiques à la maison qui venaient des villages aux alentours. L’année de mes huit ans nous avons eu un nouveau domestique. Un garçon qui s’appelait Fide. La seule chose que ma mère nous avait dit à propos de Fide c’est que sa famille était très pauvre. Ma mère envoyait du riz et nos vieux vêtements pour sa famille. Et quand je ne finissais pas mon repas ma mère disait : « Fini ton repas ! Tu sais des gens comme la famille de Fide n’ont rien à manger ». Donc j’avais beaucoup de pitié pour la famille de Fide. Et puis un samedi, nous sommes allés rendre visite à sa famille au village et sa mère nous a montré un panier en raphia teint, avec de beaux dessins, que son frère avait fait. J’étais subjuguée. Cela ne m’était pas venu à l’esprit que quelqu’un dans sa famille pouvait fabriquer ou créer quelque chose. Tout ce que j’avais entendu dire c’est qu’ils étaient pauvres et il était devenu impossible pour moi de les voir autrement que pauvres. Leur pauvreté était la seule histoire que j’avais eue d’eux ».

Et elle enchaine avec la manière dont elle même a été perçue lorsqu’elle est arrivée aux USA pour y faire ses études : « Ma coloc américaine me demanda où j’avais appris à parler si bien l’anglais (…) si je pouvais lui faire écouter ma musique tribale (j’écoutais Maria Carrey !) (…) elle pensait que je ne savais pas utiliser une plaque de cuisson, elle avait pitié de moi avant de me connaitre ».

Elle culpabilise aussi de sa propre vision des Mexicains lorsqu’elle se rend au Mexique pour la première fois «…je me rendais compte que j’avais tellement été immergée dans la couverture médiatique qu’ils étaient devenus une seule chose dans mon esprit, d’horribles immigrants ». Je m’étais laissée entrainer dans le récit unique sur les Mexicains et je n’aurais pas pu être plus honteuse ».

Elle s’agace quand l’Afrique est perçue comme un seul pays : « aux US quand l’Afrique se présentait comme sujet de conversation, tout le monde se tournait vers moi, peu importe si je ne connaissais rien de la Namibie (…) ; lors de mon dernier voyage en avion au retour de Lagos il y a eu une annonce à propos d’aide humanitaire en Inde, Afrique[4] et autres pays ».

Elle accuse la littérature occidentale depuis le XVIème siècle d’avoir colporté cette image de l’Afrique : « cela représente le début d’une tradition dans la manière de raconter des histoires (…) une tradition de l’Afrique sub-saharienne comme un endroit de négation, de différence, d’obscurité, de gens qui, selon les mots du merveilleux poète Rudyard Kipling, sont « à moitié diables et à moitié enfants ».

Elle s’étonne quand, aux Etats-Unis, l’un de ses professeurs lui reproche que ses personnages manquent d’authenticité africaine : « Le professeur m’a dit que mes personnages lui ressemblaient trop, un homme éduqué de la classe moyenne. Mes personnages conduisaient des voitures, n’étaient pas affamés. Ils n’étaient donc pas des Africains authentiques ».

Elle explique comment le récit est souvent lié à la notion de pouvoir et représenté par le principe du nkali[5] (…) Comme nos mondes économiques et politiques, les récits sont aussi définis par le principe du nkali : la manière dont ils sont racontés, qui les raconte, quand, combien de récits sont racontés autour de la même histoire, dépendent du degré de puissance de celui qui les raconte, donc vraiment du pouvoir. Le pouvoir ce n’est pas juste raconter une histoire à une autre personne, mais de la rendre définitive pour décrire cette personne. Le poète palestinien Mourid Barghouti écrit que si vous voulez déposséder un peuple, la manière la plus simple de le faire est de raconter son histoire et de commencer par « deuxièmement ». Commencez l’histoire avec les flèches des Indiens d’Amérique et non par l’arrivée des Anglais et on a une histoire totalement différente. Commencez l’histoire par la faillite de l’état africain et non par la création coloniale de l’état africain et vous avez une histoire totalement différente ».

Elle raconte aussi comment sa propre famille a été prise au piège du pouvoir : « J’ai grandi sous la répression de gouvernements militaires qui ont dévalorisé l’éducation donc parfois mes parents n’avaient pas de salaires (…) et plus que tout, une sorte de terreur politique devint la norme et envahit nos vies. Toutes ces histoires font de moi ce que je suis. Mais le fait d’insister uniquement sur ces histoires négatives c’est aplanir mon expérience, et éluder les autres expériences qui m’ont faite ce que je suis. Le récit unique crée des stéréotypes et le problème avec les stéréotypes ce n’est pas qu’ils sont faux mais ils sont incomplets. Ils font d’une histoire la seule histoire. Et cela vole aux gens leur dignité. Cela rend difficile notre reconnaissance en tant qu’humains. Cela renforce nos différences au lieu de nos similitudes ».

Et de conclure : « Et si avant de partir au Mexique je m’étais renseignée sur le débat à propos de l’immigration des deux côtés, celui des US et celui des Mexicains ? Si ma mère nous avait dit que la famille de Fide était pauvre et travailleuse ? Si on avait eu  un réseau de TV africain diffusant plusieurs histoires africaines dans le monde ? Si ma coloc américaine avait connu mon éditeur nigérien Muhtar Bakare, un homme remarquable, qui a quitté son travail dans une banque pour réaliser son rêve en ouvrant une maison d’édition ? (…) Alors il y aurait ce que l’écrivain Chima Achebe appelle « un équilibre des histoires et des récits ».

 

  • Le deuxième article dont Alice m’a parlé qui a eu un impact sur sa construction identitaire s’intitule : How To Write About Africa, par Binyavanga Wainania[6],et commence ainsi[7] :

« Toujours utiliser le mot ‘Afrique’ ou ‘obscurité’ ou ‘safari’ dans vos titres. Les sous-titres peuvent inclure des mots comme ‘Zanzibar’, ‘Masai’, ‘Zulu’, ‘Zambèze’, ‘Congo’

D’autres mots comme ‘guerres’, ‘tribal’, ‘primordial’ peuvent aussi être utiles…

Ne jamais avoir une photo d’un Africain qui a réussi sur la couverture, sauf s’il a eu le Prix Nobel, … »

Et il poursuit :

Dans votre texte parlez de l’Afrique comme s’il s’agissait d’un seul pays

Montrez bien que la musique et le rythme font partie de l’âme africaine, et que les Africains mangent des choses que les autres humains ne mangent pas

Sujets Tabous : scènes ordinaires africaines, amour entre des Africains, écrivains ou intellectuels africains…

Vos personnages peuvent être des guerriers nus, des serviteurs loyaux ou des politiciens corrompus et polygames…

A propos de l’exploitation par les étrangers mentionner les chinois ou les indiens… mais n’entrez pas dans les détails.

Evitez que les personnages rient ou luttent pour l’éducation de leurs enfants…

Décrivez en détails les seins et les parties génitales, les cadavres nus…

Les animaux doivent être des personnages plus complexes avec des noms, des désirs et des ambitions, et des valeurs familiales…

Les lecteurs seront déçus si vous ne parlez pas de la lumière de l’Afrique…

Il faudra aussi une boite de nuit qui s’appellera Tropicana avec des nouveaux riches, des prostituées et des expats…

Terminez toujours votre livre en faisant référence à Nelson Mandela pour montrer votre empathie… »

Cet essai satirique sur la vision occidentale de l’Afrique, est de l’écrivain Kenyan Binyavanga Wainaina. A travers cette longue liste, dont il n’y a ici que quelques extraits, il exprime sa frustration de voir ce continent entier réduit à tant de clichés ou de stéréotypes. Il l’adresse à des écrivains ou éditeurs blancs dont la vision de l’Afrique est restée celle des colonisateurs du XVIème au XIXème siècle.

Et si … au lieu de parler de catégories sociologiques, de statistiques sur le racisme, de l’apparence et de la couleur de la peau (blanc/noir), de l’origine et des lieux géographiques (Afrique, Maghreb), de jongler avec les formules linguistiques (non-blancs, racisés etc.) on parlait de la personne : de sa famille, de sa vie, de ses choix, de ses itinéraires, de ses succès. Si au delà des stéréotypes éditoriaux la littérature offrait au jeune lecteur, comme le dit si bien Ngozie Adiche,  cette multiplicité des récits, des voix et des regards qui au lieu d’enfermer, de classer, de réduire, d’humilier, au contraire valorise, enrichit, stimule, alors la diversité ne serait plus envisagée comme une revendication mais comme un bien commun à partager. Et les propos sur la « couleur de l’enfance » ne tourneraient plus autour du « Désespérément blanc !? ».

[1] Le danger du récit unique

2 https://www.ted.com/talks/chimamanda_ngozi_adichie_the_danger_of_a_single_story?language=en

 

 

 

[3] Le Nigéria est une ancienne colonie britannique et fait partie du Commonwealth

[4] L’Afrique n’est pas un pays mais un continent qui compte 54 pays

[5] ‘être plus puissant qu’un autre’

[6] Originally published in Granta 92, 2005 ‘How to Write About Africa’, by Binyavanga Wainaina. © Binyavanga Wainaina, 2005. Reproduced by permission of The Wylie Agency (UK) Ltd.

[7] Traduit et retranscrit par nos soins

Janie Coitit Godfrey

Enfantimages, collection historique ( suite NVL 227)

L’album comme contrainte

 

Revisiter l’album : c’était bien le défi que proposait Gallimard à ces auteurs et illustrateurs. Mais leur rencontre et leur complicité n’était pas forcément un pari gagné !

Ce défi éditorial va pourtant permettre des créations et surtout l’invention de nouvelles formes graphiques. Dans ses illustrations de la fable d’Esope Le Lion et le rat, Ed Young avec des crayonnés très simples dans des encadrés carrés à bordures rouges, distille le suspense à la perfection et fait monter la tension avec parfois un seul mot par page, pour inciter à  tourner la page.

     

Le dosage du texte et de l’image est absolument parfait avec des jeux typographiques pour traduire le silence ou les sons. C’est la typographie qui dicte la voix. C’est le tissage du raconté par le mot et l’image qui encourage à la lecture.

Dans Fier de l’aile de Helme Heine auteur et illustrateur, la mise en page indique le sens de la lecture, les mots, les phrases et les dessins prennent le relais pour tantôt inciter le lecteur à passer du bas de la page de droite au haut de la page de gauche, tantôt à tourner la page dans le sens de la lecture du texte, tantôt à faire un itinéraire sur la double page.

 

 

 

 

Dans Les sept familles du lac Pipple-Popple de Edward Lear illustré par Etienne Delessert, le texte en calligramme devient image, les mots s’enchainent en éléments graphiques pour former un Z et fait écho à l’itinéraire des becs noirs des oiseaux que l’on peut suivre sur la page de gauche.

Tous ces exemples montrent bien qu’il s’agit d’inventer un autre langage : un tissage entre le texte et l’image, entre le texte et les mots évoquant graphiquement des sons, entre l’image et le rythme de la main qui tourne la page.  On sent dans la construction de l’album des années 70 une forte influence de la publicité telle qu’elle était pratiquée aux Etats Unis à l’époque. Harlin Quist travaillait déjà avec des graphistes-illustrateurs, créateurs d’affiches qui savaient faire fonctionner ensemble un texte et une image en jouant sur les différents cadrages, sur la dynamique de l’image et des mots pour attirer le lecteur du livre et de l’histoire. C’est ainsi qu’aux jeux sur la langue correspondent des jeux graphiques. Cette contrainte éditoriale allait faire les beaux jours de l’album au cours des années qui allaient suivre et notamment des albums d’ Enfantimages.

 

La littérature en images

 

Mais dans l’esprit des éditeurs illustrer de grands textes c’est aussi faire ressortir leur dimension littéraire, leur insuffler une puissance esthétique qui crée une atmosphère, traduit une sensibilité, propose une interprétation du texte. Les jeux sur les mots vont amener l’enfant à apprécier de beaux textes à travers leur littérarité[1] : recherche des mots justes, du rythme, agencement des phrases, enchaînement de l’histoire, points de vue. De la même manière l’image à travers les gammes et contrastes des couleurs, la distribution des éléments sur la page, les analogies plastiques, l’enchaînement des images va proposer une vision du texte, une lecture qui  éduque l’œil et l’habitue à ressentir et réfléchir aussi à travers les images.

Il n’est pas nécessaire de présenter de grands auteurs français tels que  Voltaire, Le Clézio, Marguerite Yourcenar, Jean Giono, Michel Tournier, ou étrangers tels que Tolstoï, Mark Twain, Kipling, Heminway ou Lewis Carroll, ni d’expliquer les qualités littéraires de leurs œuvres, toutes originales. S’ils ont été choisis pour participer à cette collection c’est précisément que la littérarité de leurs œuvres est d’une grande richesse. Qu’elles soient écrites à destination des enfants comme Barbedor de Michel Tournier, destinées à des adultes, mais à plusieurs niveaux de lectures comme les poèmes de Prévert, adaptées par les auteurs eux mêmes comme Comment Wang-Fô fut sauvé de Marguerite Yourcenar – nouvelle adaptée des Nouvelles Orientales. Ce sont parfois ces œuvres-là qui assureront la postérité à leur auteur. Michel Tournier dira lui-même : « Je suis convaincu que si quelque chose reste de ce que j’écris, cela s’appellera Vendredi ou la Vie sauvage, Pierrot ou les Secrets de la nuit ou Barbedor. » .[2]

C’est ainsi que dans ses illustrations de La pêche à la baleine de Prévert, Henri Galeron propose des images fortes à travers des gammes de couleurs contrastées, une lumière irréelle à la limite du fantastique. C’est l’association des éléments entre eux, qui conduit au surréalisme : un imaginaire au carrefour du rêve et de la réalité qui fouille l’inconscient.

 

Sur cette illustration, la transposition de la baleine dans une soupière et le coup de queue qui fait chavirer la barque du père, est à la fois irréelle et pourtant bien présente.  L’enfant est déchiré entre la faim et la peur pour son père parti pêcher la baleine, et le fait de ne pas vouloir tuer et manger l’animal. D’autres images décalées et insolites suivent.

 

 

 

 

Les registres des couleurs jouent sur les clair-obscur voilés pour montrer la zone entre le rêve et la réalité, cette zone mi ombre – mi lumière où l’imaginaire prend le relais.

On retrouve Henri Galeron dans les illustrations de Le pont de Kafka. Un texte difficile à faire passer chez des enfants. Pourtant la personnification du pont par cet homme en chapeau melon – qui fait penser au style de Magritte – et la précision du dessin suffisent pour décrire le rêve, l’ancrer dans la réalité et faire ressentir des émotions.

Les images métaphoriques du pont comme déchirement sont nombreuses dans cet album. Déchirement entre deux cultures, identité fragmentée. C’est un album qui a beaucoup de rythme et  suscite une réflexion à plusieurs niveaux de lecture.

 

 

Des illustrateurs peintres : la puissance artistique

 

 

C’est ainsi qu’à la littérarité du texte correspond la puissance artistique de l’image, car ce sont donc des illustrateurs peintres qui participent à cette collection. A l’écoute du texte ils proposent un chemin, une vision du monde à travers la puissance artistique de leurs styles tous différents.

Georges Lemoine que ce soit dans Barbedor ou dans Comment Wang-Fô fut sauvé, offre des images d’une grande sensibilité à travers la finesse et le modulé de la ligne, les cadrages, les fondus de la couleur grâce à des mélanges d’aquarelles et de crayons de couleurs. Il fouille la nature et les expressions des personnages dans les moindres détails pour imposer une réalité fragile qui s’évanouit à la fin du conte mais qui reste comme une caresse pleine de douceur et de tendresse dans le cœur du lecteur. Comme le dit François Vié : « Georges Lemoine s’est identifié à Wang-Fô. À défaut de lui donner vraiment son visage, il a mis dans ses yeux quelque chose de sa propre souffrance. En échange, Wang-Fô lui a donné un peu de sa propre sérénité. La réussite des illustrations témoigne de la synthèse qui s’est opérée là… »[3]

Jacqueline Duhême propose un monde enjoué, coloré. Un monde de tous les possibles, où les trains flottent dans les airs, où les enfants font le tour de la terre. Son style se marie tellement bien avec les poèmes de Prévert qui fut aussi son ami.

Il faudrait aussi parler de Claude Lapointe, maître de la communication visuelle, qui grâce à des images narratives très rythmées s’adresse directement au lecteur, l’entraine dans l’identification au héros et dans l’aventure, de Nicole Claveloux qui interprète avec humour les personnages de Kipling.

Cette collection tournée vers l’imaginaire offre une grande variété de styles. Le texte est un tremplin vers des imaginaires possibles. Grâce à des contraintes assumées, une volonté de créer des ponts entre la langue et la littérature, la langue et l’art, la littérature et l’art, l’enfant et l’adulte…  l’album Enfantimages devient un objet artistique à part entière. Il est conçu pour faire grandir, cheminer vers l’âge adulte.

« L’image est une écriture »

Au carrefour du texte et de l’image, cette collection fut une grande réussite car comme le dit Jean Claverie l’image est une écriture: « Quand s’entremêlent les images et les mots, au point où raconter une histoire à livre fermé, sans chercher à se souvenir de ce qui a été dit par les unes et les autres, devient chose naturelle … alors le livre est réussi. » [4]

Vu des années 2020 cette collection porte toutes les exigences que l’on pourrait espérer offrir aux jeunes lecteurs : qualité et exigence du texte et des illustrations, nourritures intellectuelles qui donnent des outils pour penser, ressentir, réagir, apprécier. Telles sont les valeurs qui font  des albums d’Enfantimages de grands classiques de la littérature de jeunesse aujourd’hui. Chaque album est un pur objet de jouissance esthétique pour le cœur autant que pour l’esprit.

 

                                                                                                                   Janie Coitit-Godfrey

 

[1] Voir l’article de Régis Lefort sur ce sujet dans notre n°226, p. 44

[2] François Vié in Site de Ricochet : https://www.ricochet-jeunes.org/articles/enfantimages-1978-1983

 

[3] Ibid. Site de Ricochet : https://www.ricochet-jeunes.org/articles/enfantimages-1978-1983,

[4] Images à la page Ibid. 109

Petit-Bleu et Petit-Jaune ; Exprimer des émotions à travers la couleur

Petit-Bleu et Petit-Jaune ; Exprimer des émotions à travers la couleur

Ce livre est né dans le contexte de l’avènement de l’album dans les années 50, résurgence du livre d’images ou livre objet très en vogue dès la deuxième moitié du XIXème siècle en Angleterre et aux Etats Unis.

Léo Léoni  originaire du nord de l’Italie fait ses études à Zurich et à Milan puis part aux Etat-Unis en 1939 où il travaille dans la publicité. Il côtoie des artistes comme Léger, De Kooning, Calder à un moment où l’art à travers le courant de l’Expressionisme Abstrait s’interroge sur lui même, ses modalités d’expressions et son propre langage. Il n’est donc pas étonnant que ce premier album de Léo Leoni, aujourd’hui devenu un grand classique de la littérature jeunesse publié en 1959 en France et aux Etats Unis, choisisse l’abstraction à travers des taches de couleurs pour raconter une histoire à des enfants.

C’était un grand défi ! Car comment imaginer faire accéder les enfants à l’abstraction, à un moment où beaucoup d’adultes ne s’y retrouvaient guère. Ce fut un grand succès ! Et on pourra regretter que mis a part Warja Lavater[1] peu d’illustrateurs ce  soient risqués dans cette voie par la suite.

Il peut en effet sembler paradoxal d’exprimer des émotions, tellement personnelles, à travers des tâches de couleurs à priori si dépersonnalisées.

C’est par un tissage simple et habille du texte et des images que l’artiste fait accéder l’enfant à la symbolique des couleurs : « Voici Petit-Bleu » (…)  « Mais son meilleur ami c’est Petit-Jaune »; et au langage de la couleur quand Petit-Bleu et Petit-Jaune contents de se retrouver s’embrassent et  «  ils s’embrassent si fort… qu’ils deviennent tous verts. ». C’est précisément la couleur que l’on obtient en mélangeant les deux couleurs primaires le bleu et le jaune.

Mais si c’est deux couleurs représentent des enfants de deux familles différentes, elles peuvent aussi représenter d’autres différences : physiques, culturelles, le vert devient alors le symbole de valeurs positives comme l’amitié, la rencontre, l’ouverture aux autres.  Et comme le dit Nicole EVERAERT-DESMEDT[2] dans son excellente analyse : « Ainsi, ce livre a une portée éthique: la lecture de Petit-Bleu et Petit-Jaune peut contribuer efficacement à promouvoir, chez les tout jeunes enfants, des valeurs absolument contraires au racisme.»

L’impact de cet album fut immense et il continue à être très apprécié aujourd’hui. A la fois porteur de valeurs humaines, il initie les enfants à l’art en montrant qu’on peut exprimer des émotions à travers la couleur. Que la couleur peut les recueillir, les décliner, les nuancer, les personnaliser précisément.

Une belle complicité entre le texte et l’image pour initier les enfants à la littérature et à l’art.

 

Janie Coitit-Godfrey

[1] Voir article « Nous avons rencontré Warja Lavater » ici

[2] Nicole EVERAERT-DESMEDT, 2018, « Lecture d’un album pour enfants : Petit-Bleui et Petit–Jauine, de Leo Lionni», in Nicole EVERAERT-DESMEDT, Site de sémiotiiquie/Sitio de semiótiia, http://nicole-everaert-semio.be, mis en ligne le 01/04/2018.

 

Je n’ai pas le temps… ou le roman tumultueux d’Evariste Galois, par Jacques Cassabois

Je n’ai pas le temps… ou le roman tumultueux d’Evariste Galois, par Jacques Cassabois

Plusieurs biographies ont été écrites sur la vie d’Evariste Gallois, brillant mathématicien, activiste politique républicain pendant la période des Trois Glorieuses en 1830, mort très jeune à 20 ans dans des circonstances mal connues. Ce roman nous fait vivre-en 15 chapitres – les 3 dernières années de sa vie au destin funeste.

 

On pourrait résumer la vie d’Evariste Galois comme celle d’un surdoué en mathématiques, qui délaisse rapidement toutes les autres matières dans ses études pour  s’intéresser uniquement à ses recherches. Rebelle à toute autorité il se fait renvoyer de Louis-le-Grand et de L’Ecole Préparatoire, échoue deux fois au concours d’entrée à l’Ecole Polytechnique. En dépit de ses efforts ses recherches  qui pourtant seront importantes pour la postérité ne sont pas reconnues par l’Académie des Sciences. Activiste politique engagé au côté des Républicains, ce qui a sans doute eu des répercutions sur ses études, plusieurs fois emprisonné il meurt maladroitement dans un duel à 20 ans peut-être des suites d’une aventure amoureuse. Bref, on peut penser que c’est la vie d’un génie en puissance qui a précipité sa perte. Voilà les faits ; il n’y a pas de quoi en faire un roman !

 

C’est pourtant autour de cette idée du génie torturé et désenchanté que l’auteur construit le personnage principal de son livre. Sur fond de documentaire historique extrêmement bien fouillé il campe un héros romantique très typé.

 

Dès le début du roman on est frappé par  le rythme de l’écriture : l’enchaînement des sons, des mots, des phrases qui font écho dans le premier chapitre aux battements du cœur angoissé du héros s’en allant vers une mort inévitable… et qui glisse habillement dans le second chapitre vers la passion du cœur d’enfant découvrant l’exaltation du raisonnement mathématique. Le vocabulaire riche et coloré, nous fait partager les états d’âmes et les grandes envolées créatrices du héros. On est au cœur de l’esprit mathématique – dont il est difficile d’apprécier la portée scientifique lorsqu’on n’est pas spécialiste –  et on poursuit avec lui ses recherches sur lesquelles il fonde tant d’ambitions. On partage aussi ses déceptions.

 

L’Evariste de Cassabois est un garçon sensible, enthousiaste, un explorateur ambitieux doublé d’un tempérament de compétiteur. Il croit en son génie et en son avenir assuré.

Mais cette passion exclusive le dévore au point de lui faire délaisser d’autres matières au lycée, ce qui va l’amener vers l’échec. Son tempérament rebelle l’empêche d’accepter toute forme d’autorité de ses professeurs qui lui reprochent souvent des raisonnements trop rapides bien qu’intéressants. Rebelle aussi par rapport aux institutions, il fait preuve d’indiscipline. Rebelle enfin par rapport à l’autorité parentale. Ses rapports avec sa mère, peu aimante, sont de plus en plus tendus au point de rompre toute relation avec elle. Il n’arrive pas à contrôler son côté provocateur et suffisant : « regretter, demander pardon ? Evariste ne connaît pas les registres du repentir, encore moins de la soumission. Ces mots lui sont impossibles à prononcer » p. 109.

Le sort s’acharne sur lui avec la mort de son père. La disparition du seul être qui l’aimait et l’encourageait le plonge dans une profonde tristesse et un sentiment de culpabilité car il a la sensation qu’il aurait pu l’éviter. Ce choc émotionnel profond l’entraine dans une spirale de l’échec.

Malgré ses efforts acharnés pour synthétiser ses recherches dans un mémoire qu’il présente à l’Académie ce dernier n’est pas lu, ou égaré : un membre du jury qui devait le lire meurt et son mémoire n’est pas été retrouvé, son travail finit enfin par être refusé. Il se lamente sur cet échec à l’Académie qui aurait pu être une forme de reconnaissance. Il se lamente sur le fait que personne ne le comprend « Incapable de se dégager de cette spirale destructrice Evariste s’enfonce dans la négation, dans le rejet de cette société cadenassée, incapable de déceler les jeunes génies ». L’auteur pousse le style jusqu’au fantastique, dans le récit de son cauchemar la nuit qui suit son échec.

Le rythme de l’écriture nous entraine aussi dans la vie trépidante du héros comme activiste politique et on peut sans doute y voir un lien avec ses échecs répétés. Fervent républicain contre la Royauté, il participe activement à plusieurs groupes et écrit des articles pour défendre ses idées de justice sociale et de liberté. Il est plusieurs fois arrêté et emprisonné.

Au cœur de ce destin tragique Evariste se décrit comme un « Prométhée enchainé » p. 130 « la Justice ne rend pas la justice. Elle dit la loi, qu’elle triture au gré des exigences du pouvoir » p.174 Cela le pousse à s’engager encore plus : « Il rêve d’en découdre, de pourfendre les injustices, de tenir pleinement sa place de défenseur de la liberté » p.178.  Il critique le système éducatif où « l’élève est moins occupé de s’instruire que de passer son examen » p.226 Mais le destin s’acharne impitoyablement contre lui.

La dernière image d’Evariste avec une tache de sang sur sa chemise blanche, plus qu’au dépit amoureux, fait penser aux peintures d’exécutions de révolutionnaires de Goya. Et le dernier vers du poème de Rimbaud Le dormeur du val résume de manière brutale et poétique la triste fin du héros.

L’auteur fait de son Evariste un héros romantique entrainé inexorablement vers son destin : passionné, rebelle, révolutionnaire, incompris, mal aimé. C’est aussi un documentaire historique qu’il rend intéressant en campant des personnages engagés pour plus de justice sociale. Il nous fait vivre des épisodes de rébellions républicaines à travers des dialogues vivants, vibrants et enflammés qui révèlent la fougue et la passion de la jeunesse. C’est un roman d’initiation dans lequel des adolescents d’aujourd’hui enthousiastes et passionnés, rebelles et maladroits, pourront se retrouver. Ils pourront aussi percevoir de nombreux échos de la vie actuelle, à propos du système éducatif ou de la vie en société.

 

Mais un adolescent d’aujourd’hui, habitué à surfer sur internet et à jouer aux jeux vidéo, prendra-t-il le temps, aussi passionné d’histoire fut-il, de se concentrer sur les belles descriptions et les grandes envolées lyriques de ce roman ?

Janie Coitit-Godfrey

Jacques Cassabois, Je n’ai pas le temps

Hachette, Livre de poche 2019, 6,60€, 9782016288245, Ados/Adultes

Les imagiers de Tana Hoban (partie 2)

Les imagiers de Tana Hoban (partie 2)

Nous avons vu dans la première partie de cet article (Revue NVL n°225) comment l’œuvre photographique de Tana Hoban a pu s’épanouir dans la mouvance du courant Fluxus, et la philosophie Montessorienne ; son travail original et inédit sur des imagiers explorant  formes et  concepts constitue la base d’outils scientifiques et artistiques pour les enfants. Essayons maintenant de décrypter sa démarche pour produire des phrases visuelles et amener l’enfant vers la réflexion.

Dialectique des formes et de la couleur

L’imagier Dots, spots, speckles, and stripes/ Raies, points, pois, que nous venons d’évoquer dans un format à l’italienne fonctionne par double page. Sur la page de gauche un paon vu de face en train de faire la roue, sur celle de droite des robes sur un portant devant un magasin dans la rue. A première vue il n’y a aucun rapport. Pourtant en y regardant de plus près le bleu du plastron et de la tête du paon est de la même nuance et intensité que 2 robes pendues sur le portant. De plus la forme allongée du plastron ressemble à la forme des robes plus larges en bas qu’en haut. Ce sont donc par des analogies plastiques des couleurs et des formes que se créé la relation. De plus, plusieurs robes ont des points blancs sur fond rouge, bleu, jaune – qui sont des couleurs primaires, et on retrouve les mêmes teintes de bleu, jaune, rouge orangé sur la queue du paon et, aussi du vert. Il s’agit donc de correspondances, le vert qui est la complémentaire du bleu et du jaune venant souligner l’idée de complémentarité. Ces jeux de correspondances amènent vers l’idée d’élégance. Le port et la beauté du paon renvoie à l ‘élégance des robes proposées à la vente sur le portant. C’est ainsi que Tana Hoban apprend à regarder autrement à travers des analogies de couleurs, de formes, de lumières qui sont autant de phrases visuelles pour le langage plastique. Chaque double page fonctionne de la même façon. Les points, les pois, les taches par les couleurs, les formes, les textures, les matières, les surfaces ou les volumes qu’elles soulignent créent des rapprochements, des liens, suggère des idées. Parfois aussi avec des traits d’humour comme le gros plan sur le visage de l’enfant avec des taches de rousseur et la carapace de la langouste sur la page d’à côté, peut-être ici pour suggérer l’humain dans l’animal ou inversement. Mais comme le soulignait Tana Hoban toujours avec l’idée d’affûter le regard. C’est une manière aussi d’inviter à observer l’environnement quotidien autrement, comme elle le dit dans une interview à l’occasion des 10 ans de Kaléidoscope « Pour moi les détails sont les plus importants. C’est une autre façon de voir – qui aiguise ma perception et c’est ce que je veux faire passer aux enfants à travers mes livres. Je veux dire aux enfants de continuer à regarder, de faire attention aux détails, d’observer, de voir. Je veux qu’ils voient des choses qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, de ne pas passer trop vite sur ce qui les entoure. »

Lire des phrases visuelles

Plusieurs albums sont consacrés à la couleur, Is it Red, Is it Yellow, Is it Blue?Red, Blue, Of Colors and Things Yellow Shoe, White on BlackBlack on WhiteColors Everywhere. L’un d’entre eux traduit par Des couleurs et des choses[1] a retenu notre attention et Cécile Boulaire[2] en livre une analyse qui nous a semblé très intéressante.

Il s’intitule Des « imagiers » de Tana Hoban pout les bébés, publié dans Album 50. Son analyse porte sur l’étude d’une double page en particulier :

Outre la lecture à travers la couleur, elle montre les autres lectures possible qui sont très riches : « L’artiste a mixé des objets manufacturés et des éléments de la nature, des textures mates, grenues, brillantes ou veloutées, elle a alterné les vues en légère plongée sur des objets tournés vers la gauche, avec des vues de face très aplaties ». En décryptant tous ces « glissements » possibles, elle conclut en disant « Ce que semblent nous dire ces images « mises en ordre », c’est qu’il y a pour les objets mille manières de se ressembler : par la couleur, certes, mais aussi par l’usage, par l’appartenance à un règne, par les dimensions ou la texture – et que choisir une de ces « clés » de répartition nous amène immanquablement à faire apparaître les autres aussi ». C’est le regard de l’enfant lecteur de ces images qui produira ses phrases visuelles, les agencera de multiples manières pour produire sa propre narration visuelle à la fois reflet de son monde et ouverte vers d’autres mondes possibles. L’éducation au regard initiée par les photos de Tana Hoban sont un tremplin vers le langage, les articulations et le vocabulaire formel de l’art.

Des imagiers pour les bébés

Dans les années 90, on considérait que les nouveaux nés jusqu’à 2 ou 3 mois voyaient en noir et blanc Tana Hoban a créé quatre petits imagiers qui sont très en vogue en France actuellement. Il s’agit de Noir sur Blanc[3], Blanc sur noir[4], Qu’est-ce que c’est ?[5], Qui sont-ils ?[6]. Les deux premiers jouent sur les contrastes du blanc et du noir pour faire ressortir de belles silhouettes stylisées de l’environnement du bébé : bavoir, jouet, biberon etc. tout en essayant d’introduire une variété des formes de base et des nombres : 1 rond, 2 ovales, 4 boutons etc. Mais certains de ces objets comme le type de seau par exemple nous semblent un peu dépassés aujourd’hui, il en va de même pour le style de boutons.

Pour les deux derniers imagiers l’objectif est de reconnaître des formes ou des animaux et de les nommer, d’apprendre à compter jusqu’à 5, ils sont un tremplin vers les mots et l’acquisition de la langue. Si l’on retrouve les mêmes qualités de phrases visuelles, d’enchaînements, de glissements dont nous avons parlé précédemment, cette idée du bébé qui voit en noir et blanc est aujourd’hui controversée et il semblerait au contraire que même les nouveaux nés soient attirés par les couleurs vives comme l’affirme Anna Franklin, directrice du BabyLab de l’université de Sussex en Angleterre dans un article publié dans The Guardian en 2017 « dire que les bébés voient en noir et blanc, c’est un mythe », les nouveaux nés peuvent voir de  «larges morceaux intenses de rouge sur un décor gris»[7].

Il est étonnant que deux autres petits imagiers pour les bébés ne soient pas ré-édités, De quelle couleur ? et 1,2,3[8], car il nous semble que ce dernier petit imagier de Tana Hoban pourrait être le symbole de tous ses imagiers. C’est un bel objet pour apprendre à compter jusqu’à 10.

 

 

 

 

 

La première page annonce la tranche d’âge : 1 gâteau d’anniversaire avec une bougie, 2 petites chaussures rouges, 3 cubes en bois avec A,B,C en rouge, 4 quartiers d’oranges, 5 doigts d’une petite main d’enfant, 6 œufs dans une boite bleue, 7 petits biscuits en forme d’animal, 8 primevères roses fuchsia et rouges, 9 formes (couleurs primaires + oranges) enfilées sur une cordelette, 10 = 2 petits pieds de bébé avec les 10 petits orteils. C’est donc tout l’environnement quotidien du bébé que l’on retrouve. Les cadrages et éclairages des photos mettent en valeur les formes et les perspectives à hauteur de bébé. La disposition sur la page n’est pas faite au hasard, dans un coin de la photo le nombre en gros et en rouge est repris par 5 gros points en bas avec le nombre en lettre. La typographie est claire et sobre.

Elle attire l’attention sur le langage de la couleur avec des tons riches et denses de primaires, de complémentaires, des jeux d’oppositions qui mettent les objets en valeur. Les formes de base et aussi des formes plus complexes sont convoquées et tout l’environnement affectif aussi est là : son gâteau d’anniversaire, ses chaussures, ses cubes, sa main, ses pieds, ses biscuits favoris. Ce petit imagier est un bel objet au carrefour de l’art et des sciences, inspiré de Fluxus et de l’approche holistique de l’enfant.

La dimension philosophique

Tana Hoban a été professeur d’arts plastiques et de photographie à l’école des Beaux arts de Philadelphie, et si elle s’engouffre dans le vent de liberté qui fait sortir l’art des musées pour explorer le quotidien, elle n’en reste pas moins attachée à l’enseignement des bases artistiques qu’elle puise dans l’espace quotidien. Elle est donc bien consciente de son rôle de guide. L’enfant ne peut pas apprendre en découvrant tout, tout seul.  Il a besoin d’être guidé et elle entend bien ne rien laisser de côté même pour guider les plus jeunes.

Dans Ombres et Reflets[9], à travers de très belles photos des fenêtres d’un immeuble dans lesquelles se reflète le ciel, ou d’ombres de trois personnes en train de marcher sur le trottoir, elle entraine la réflexion vers un autre palier. En évoquant l’ombre, la lumière, le reflet elle aborde une autre vérité sur les êtres et les choses. Le montré, le caché, le visible et l’invisible, toute une dialectique de l’ombre et de la lumière, de la lumière et du reflet que l’on trouve chez les êtres et les choses, dialectique de la distorsion et de la transparence aussi.

Cette approche à la fois poétique et philosophique  qu’elle veut transmettre à l’enfant, elle la doit à sa mère à qui elle dédicace Shapes, Shapes, Shapes  en citant  Lord Byron : « Tout ce que l’ombre et la lumière ont de plus ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux ».

 

[1] Shadows and Reflections, Greenwillow,1990 / Ombres et reflets, Kaléidoscope, 1991

[2] Cécile Boulaire  Des « imagiers » de Tana Hoban pour les bébés https://album50.hypotheses.org/1568#more-1568

[3] Noir sur Blanc, Kaléidoscope 1994 / Greenwillow 1993 Black on White

[4] Blanc sur noir, kaléidoscope  1994/ Greenwillow 1993, White on Black

[5] Qu’est-ce que c’est ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994, What is that ?

[6] Qui sont-ils ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994 Who are they ?

[7] https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2017/apr/11/vision-thing-how-babies-colour-in-the-world

[8] 1,2,3 , Kaléidoscope, 1985

[9] Ombres et Reflets, kaléidoscope 1991 / Shadows and reflexions, Greenwillow books  1990