A propos de l’album : « Je t’aimerai toujours », éd. des éléphants,2020.

A propos de l’album : « Je t’aimerai toujours », éd. des éléphants,2020.

Robert Munsch/ ill, Camille Jourdy /trad. angl  Ilona Meyer-  Je t’aimerai toujours
Les éditions des éléphants, 2020, 13,50  – ISBN : 978-2-37273-071-6

Je t’aimerai toujours est un ouvrage qui évoque le cycle de la vie humaine. Nous y suivons en parallèle l’évolution de la vie – de la naissance à l’âge adulte – d’un protagoniste ainsi que l’involution d’une existence – de l’âge adulte à la mort – de sa mère. A la croisée de ces deux destins, il y a l’amour : l’amour inconditionnel d’une mère envers son enfant d’une part et l’amour d’un fils envers sa mère d’autre part. Et pourtant, l’ouvrage montre également avec beaucoup d’authenticité que ces deux mouvements interreliés ne vont pas de soi et pointe cette tension, résolument humaine, qui veut que l’avènement d’une personnalité doive nécessairement représenter une subversion, des déceptions du côté des adultes… interrogeant ainsi la parentalité dans toute sa complexité.

Ce livre s’adresse aux enfants bien-sûr mais aussi à leurs parents qui pourront tirer grandement profit de la fiction. Pour les plus petits, Robert Munsch et Camille Jourdy soulignent l’importance de l’expression du désir individuel pour grandir, quitte à ce que ce dernier ne soit pas en adéquation avec les idéaux parentaux. S’individualiser, c’est expérimenter les limites de soi, ce n’est pas respecter aveuglément celles des autres. Paradoxalement, les limites imposées par les parents sécurisent l’enfant, l’aident à comprendre sa culture, les mœurs qui l’entourent et, si elles viennent à manquer, de lourdes conséquences peuvent apparaître. C’est également cette tension qui devrait permettre aux adultes de prendre conscience, d’une part du caractère nécessairement imparfait de leur parentalité et, d’autre part, que la culpabilité n’est pas bonne conseillère, quand bien même les médias regorgent de figures parentales physiquement et moralement parfaites.

Finalement, grandir et faire sa place, c’est à la fois s’inscrire dans un collectif mais également faire advenir un individu unique et, comme le montre cette œuvre, c’est l’amour qui permet que les deux cohabitent.

Entre la nature et la culture, l’Amour 

La première double-page de l’œuvre montre une jeune maman tenant son bébé dans les bras. La tendresse et la sérénité qui émanent de ce moment sont accentuées par l’ordre, les couleurs et la luminosité qui inondent la pièce de la maison. Quelques livres jonchent le sol et l’on peut imaginer que cette mère soit déjà en pleine incertitude concernant son rôle et qu’elle tente de trouver des réponses dans les théories éducatives piochées dans une multitude d’ouvrages scientifiques. Et pour cause : être parent quand on s’est éloigné de son « animalité », c’est s’installer dans un doute immense qui peut mener certains tuteurs à de profonds sentiments d’infériorité. En effet, aucun mode d’emploi parfaitement fiable ne permet de suivre un protocole parental. Il existe donc une tension, déjà palpable, entre la nature et la culture : pour le moment, les livres représentent la culture tandis que la nature est « emprisonnée » dans les tableaux accrochés au mur, les figurines d’animaux sur les étagères ou encore sous forme de peluche dans le lit à barreaux du bébé.

Enfin, côtoyant ces deux dimensions – la nature « emprisonnée » et la culture scientifique et théorique – il y a cette ritournelle qui reviendra sans arrêt dans le livre :

Aussi longtemps que je vivrai,
Toujours je t’aimerai.
Jusqu’à la fin des temps,
Tu seras mon enfant.

Cette comptine, comme une promesse faite à l’amour, est à la croisée entre la culture (chanter est un acte humain très important) et la nature (cet instinct très animal qui fait que chaque être vivant ferait tout pour ses enfants).

Rasséréné et serein, le lecteur tourne alors les pages suivantes et comprend tout de suite que les auteurs n’ont nullement l’intention d’enjoliver la réalité. En effet, on y découvre que le désir d’enfant idéal de la mère est mis à mal : le lecteur devient le témoin de l’avènement d’une personnalité qui expérimente et considère la vie humaine comme un grand laboratoire permettant d’emmagasiner des sensations, des émotions et des connaissances sur lesquelles s’appuyer pour croître. Les illustrations montrent ces expériences chaotiques sous la forme du désordre, de la désobéissance, de l’inclusion à un groupe de pairs… A chaque fois, la mère semble désespérée : elle n’avait pas imaginé que cela serait aussi complexe et elle n’hésite pas à dire que son enfant la rend FOLLE (écrit en majuscules), qu’elle le céderait bien à un zoo ou qu’elle a l’impression de vivre avec un animal. A nouveau, la nature et l’animalité sont convoquées à travers cette image du zoo. Les livres du début n’ont à première vue pas réussi à permettre une éducation plus sereine. A première vue seulement car en réalité, ce garçonnet est parvenu à devenir un homme, capable de prendre son envol, de fonder sa propre famille et surtout, apte à transmettre à son tour de la tendresse à son enfant et à éprouver de la gratitude envers celle qui l’a aimé de façon inconditionnelle, sa maman. Finalement, cette maman, dans ses apparents échecs tout au long de l’ouvrage, a pleinement réussi : elle a semé de l’amour chaque soir (la petite ritournelle qui revient à chaque fois) et, à la fin, son fils devenu homme en est devenu porteur à son tour, capable qu’il a été de trouver sa place dans une culture donnée sans sacrifier les parties nécessaires de son individualité. Il est donc question d’une transmission intergénérationnelle qui pose la question existentielle du juste milieu entre les dimensions collectives et individuelles qui nous habitent.

Grandir et éduquer : entre mise en conformité et avènement créatif 

Tout au long de l’ouvrage, une autre tension est prise en charge : il s’agit de l’ambivalence entre la mise en conformité des désirs et l’avènement d’une individualité unique et par définition asociale. La grande question sous-jacente est celle de l’identité : Qui suis-je ? Qu’ai-je hérité de mes parents et qu’ai-je inventé moi-même ?

Dans l’ouvrage, les éléments montrant les désirs divergents de la mère et de son fils prennent beaucoup de place. Mais il est également possible de mettre en évidence le mouvement contraire, c’est-à-dire celui consistant à reproduire des comportements ou des pensées de génération en génération. Les deux mouvements sont nécessaires mais à nouveau, c’est un juste milieu qui permet l’épanouissement de l’être. Si nous ne faisons qu’adhérer au désir de conformité de nos parents (et de la société), la partie créatrice de notre individualité va se mettre à hurler provoquant de lourds méfaits pouvant aller jusqu’à la maladie. A l’inverse, si nous sommes incapables de nous sentir limités, nous risquons une grande insécurité.
Ainsi, la répétition apparaît dans la dernière partie de l’œuvre : l’homme est devenu père à son tour. La tapisserie dans la chambre de son enfant est la même que celle qu’il avait quand il était petit chez sa mère. De plus, à la dernière page, c’est lui qui chante la chanson que lui chantait sa mère. Cette chanson est le symbole de ce secret que les humains se transmettent de génération en génération et il est très émouvant d’observer quand a eu lieu cette transmission dans le livre de Munsch et Jourdy : la maman, devenue vieille et malade est sur les genoux de son fils. Elle entame les premières notes de la chanson mais ne parvient pas à la terminer. C’est son fils qui prend alors le relais et termine le chant. L’amour s’est transmis d’un cœur à l’autre, n’est-ce pas cela la clé de l’éducation parentale ?

Les parents qui liront cette histoire à leurs enfants seront forcément renvoyés aux souvenirs de leur propre enfance lorsqu’ils disaient : « Quand j’aurai des enfants, je ferai l’inverse de ce qu’ont fait mes parents ». Ce sera alors l’occasion pour eux d’observer ce mystère humain qui cherche, expérimente, change, évolue… tout en gardant néanmoins la sensation d’être la même personne et de se reconnaître invariablement dans le miroir de l’enfance jusqu’à la mort. Il existe une asynchronicité permanente entre les générations. Cela peut poser problème mais, à nouveau, c’est l’amour qui cimente les relations en permettant à chacun d’exprimer ses besoins du moment sans annuler ceux qui les entourent.

Finalement, en accord avec ce que nous montre l’ouvrage, l’on peut affirmer que l’enfance est le temps de l’expérimentation, du détour. Parallèlement, l’adulte (qui a lui-même expérimenté cet état plus ou moins transgressif étant enfant), cherche maintenant à montrer ce chemin à ses enfants. Néanmoins, l’antagonisme des désirs nécessaire à la double contrainte d’avènement de l’individu dans un cadre collectif, empêche que la rencontre soit fluide et sereine. Et si l’on n’y prend pas garde et si l’on ne cherche pas plus loin que l’apparent conflit, l’on peut vite convoquer une troisième instance : la culpabilité. Heureusement, cette œuvre, parce qu’elle résonne avec bon nombre de réalités quotidiennes, est une véritable médication pour tenir cette instance éloignée des familles.

J’éduque donc je me trompe

Fort heureusement, cette œuvre ne s’inscrit pas dans le flot des images et des injonctions qui cherchent à faire de nous des parents parfaits et qui envahissent l’espace publique. En effet, les publicités, les magazines, les ouvrages « mode d’emploi » sur la parentalité et l’éducation regorgent d’une perfection inatteignable de laquelle seraient exclues toutes manifestations de colère ou de frustration. Il ne reste alors plus aux parents que la culpabilité de ne pas parvenir à être des parents sereins.

Dans Je t’aimerai toujours et malgré un titre semblant souligner seulement l’aspect positif de la parentalité, la colère et la frustration des parents ont droit de cité. La mère s’autorise à accuser son enfant de la faire devenir folle ; elle va jusqu’à souhaiter le vendre au zoo, le comparant à un animal, incapable d’être poli et bien élevé. Enfin, le livre souligne qu’il n’y a que quand l’enfant dort que sa mère lui témoigne son amour tendre. Combien de parents se retrouveront dans cette description ? Une grande majorité. Eduquer un enfant est complexe et réveille des émotions ambivalentes que la société de la performance ne prend pas du tout en charge. « Soyez de bons parents ! » voilà ce qu’intime la société sans donner d’indications supplémentaires mais en faisant suivre une publicité montrant des enfants heureux de posséder. Il n’en faut pas plus au cerveau humain pour en déduire très rapidement ce message : « Si je veux être un bon parent, je dois rendre mon enfant heureux et, pour cela, je dois lui acheter des objets ». A nouveau, ce message est extrêmement frustrant et culpabilisant car il annule toute la poésie contenue dans l’acte d’éduquer. Le sens est perdu et la beauté de la nature, si déstabilisante soit-elle, est reléguée au rang de bibelots sur une étagère ou de poster encadré au mur.

L’ouvrage ne se laisse pas abêtir par ce discours et, bien qu’il montre que posséder raisonnablement est souhaitable (avoir une sécurité matérielle : un logement ; partager des objets pour se sentir appartenir à un groupe : quand le jeune garçon joue au foot ou communique avec ses pairs…), il met surtout en avant la transmission inestimable que représente cette chanson. Aucun objet ne pourra remplacer cette transmission de cœur à cœur.

L’enfant qui lira ce livre comprendra également qu’il peut et doit se sentir autorisé à expérimenter dans les limites du respect et des règles qui l’inscrivent dans un collectif. Il ne doit pas culpabiliser de voir ses parents culpabiliser et surtout ne pas porter sur ses épaules ce fardeau que la société de consommation pourrait vouloir lui faire porter indirectement.

Conclusion 

Je t’aimerai toujours se fait le porte-parole du grand espoir que représente la vie. Avec douceur et poésie, mais sans omettre la nécessaire difficulté liée aux cycles d’évolution et d’involution qui se rencontrent lors de la vie humaine, l’ouvrage résonne profondément avec les vécus de parents qui sont confrontés à l’éducation de leurs enfants. Et, plutôt que de transmettre un message moralisateur qui prendrait le risque d’engendrer de la culpabilité, les auteurs font le pari de l’intelligence intrinsèque contenue dans les différentes dimensions de l’existence, qu’elles soient d’apparences positives ou négatives. Parfois, comme dans la démarche alchimiste, le plomb se transforme en or. C’est en tous cas vrai sur le plan psychique : du chaos nait l’ordre et cet enfant qui bouscule symboliquement sa mère est en réalité en train de construire un écrin intérieur, le plus accueillant possible pour le secret qu’elle va lui confier. C’est donc un ouvrage qui appelle la confiance en la vie. Elle ne répond pas à nos attentes à court terme mais qu’importe : elle fait son œuvre et au final, l’amour et la tendresse survivront à ceux qui les ont légués de leur vivant mais qui ne sont plus.

Julien LEDOUX, professeur d’école, docteur en sciences de l’éducation

Philosopher avec les enfants ? Notre panorama critique

Des collections jeunesse dédiées à la philosophie

Vous trouverez présentées dans NVL la revue 224 les collections suivantes :

  • philozenfants, Nathan
  • philozidées, Nathan,
  • les petits albums de philosophie, Autrement
  • goûters philo, Milan
  • philofolies, Père Castor Flammarion
  • chouette ! penser, Gallimard
  • les petits platons
  • éditions du Cheval vert.

Les collections ci-dessus sont présentées par Laurence Breton dans NVL la revue 224 p35

  • Philo et autres chemins, La joie de lire, est présentée par Jean Claude BONNET p 48
  • philo et citoyenneté, L’Initiale, est présentée par Janie COITIT GODFREY p.51

Nous ajoutons ici  les collections :

  • Philosopher ? aux éditions Le Pommier. Cette petite collection est sous-titrée Des livres pour déplier sa pensée. Michel Puech fonde chaque ouvrage sur un verbe : Marcher, Expliquer, Jeter, Vouloir …dont il déplie tenants et aboutissants. L’esprit picorera avec plaisir ces carnets à loger en poche, illustrés léger.
  • Philo, chez Oskar. Isabelle Wlodarczyk y propose un questionnement philosophique à partir par exemple des Fables de La Fontaine ou de l’Odyssée. Ainsi, complétant notre numéro précédent sur Les mythes grecs en littérature jeunesse, rappelons que ceux-ci sont particulièrement propices à des interrogations sur les grandes questions métaphysiques comme sur des thèmes sociétaux. Dans L’Odyssée d’Homère pour réfléchir, Ulysse quitte Calypso en refusant l’immortalité qu’elle lui propose, ce qui amène à poser la question : Une vie réussie est-elle forcément longue ? ou Circé qui transforme en cochons les compagnons d’Ulysse n’interroge-t-elle pas sur des débats de société actuels : L’homme est-il un animal comme les autres ?

Des ouvrages spécifiques

  • Ni oui ni non, Tomi Ungerer , L’Ecole des loisirs 2019
  • La morale ça se discute , Michel Tozzi, Albin Michel, 2014,
  • Questions de philo entre ados, Oscar Brénifier, Seuil  jeunesse, 2007
  • Le livre des grands contraires philosophiques, Oscar Brénifier, Jacques Desprès, Nathan, 2007
  • Le tonneau de Diogène, Françoise Kérisel, Magnard , 2006
  • Sagesses et malices de Socrate, le philosophe de la rue- Christian Roche, Jean Jacques Barrère, Albin Michel, 2005
  • Les philofables, Michel Piquemal, Albin Michel , 2003
  • Le livre des philosophes, Laurent Déchery, Gallimard jeunesse, 1998

 

Des albums et fictions

Œuvres de littérature jeunesse, albums, BD, romans, que nous conseillons comme support de réflexion philosophique. Vous trouverez dans NVL la revue 224 des analyses ou commentaires  de ces livres :

  • Livre de la Lézarde, Yves Heurté, Claire Forgeot , cf article de Claudine C Stupar, NVL 224 p15
  • C’était pour de faux, Maxime Derouen, cf article de Pauline Bestaven, NVL 224 p 43
  • Genesis, cf  article de Elise Ternoy , NVL 224 p54
  • Guerre ! Et si ça nous arrivait , article de Arnaud Lopinot, NVL 224 p56
  • L’affaire Tournesol, Hergé, Casterman 1956,
  • Le monde d’Edena, Moebius, Casterman 1988,
  • Thoreau la vie sublime, Dan et Leroy, Le lombard 2012,
  • Alice sourit, Jeanne Willis , Tony Ross, Gallimard 2002,
  • Grain d’aile, Paul Eluard, J. Duhême,
  • L’enfant qui ne voulait pas grandir, Paul Eluard, J. Duhême, Pocket 1999,
  • Peut être que le monde, Alain Serres, Chloé Fraser, Rue du Monde, 2015,
  • Ma liberté à moi , Tony Slack Morrisson, Gallimard 2003,
  • Histoire à 4 voix, Anthony Browne, Ecole des loisirs 2000 : les 9 ouvrages précédents sont présentés dans l’article de Florence Louis NVL 224 p10

 

  • Wolf Erlbruch, La grande question, Editions Etre, 2003
  • Fran Manushkin et Ronald Himler, Bébé, L’école des loisirs, 1972
  • Christian Bruel et Nicole Claveloux, .., Thierry Magnier, 2001
  • Anthony Browne, Mon papa, L’école des Loisirs, 2002
  • Anthony Browne, Ma maman, L’école des Loisirs, 2005
  • Martin Waddell et Patrick Benson, Bébés chouettes, L’école des Loisirs, 1992
  • Vincent Cuvellier, Christophe Dutertre, La première fois que je suis née, Gallimard jeunesse, 2007
  • Arnaud Alméras-Robin, Cet été-là, Editions Sarbacane, 2009
  • Anette Bley, Quand je ne serai plus là, Hachette, 2005
  • Cyril Hahn, Boubou et grand-père, Casterman, 2009
  • Claude Ponti, L’arbre sans fin, L ‘école des Loisirs, 1992
  • Olivier Douzou, jojo la mache, Editions du Rouergue, 1993 :

les 12 albums qui précèdent sont recommandés par Julien Ledoux , NVL 224 p19

Dans l’article p58  nous avons classé par thèmes les albums suivants:

  • L’infini et moi, Gaby Swiatkwska, Kate Osford, Le Genévrier 2017
  • Quand j’étais petit, Mario Ramos, Pastel 1997
  • Comme son ombre, Laurent Cirelli, Prune Cirelli, L’étagère du bas, 2018
  • Drôle d’oiseau, Reynolds, Davies, Le Genévrier,
  • Marlaguette , Père Castor,
  • Ami ami, Rascal ,
  • Eléphant a une question, Lee Vand’en Berg,Katje Vermeire, Cotcotcot 2018
  • Vieille Tortue et la vérité brisée, Douglas Wood, Jon Muth, Le Genévrier 2015
  • L’empereur et le cerf-volant, Jane Yolen, Ed Young, Le Genévrier, 2011

Et nous vous conseillons aussi :

  • Comment Wang fô fut sauvé des eaux, Marguerite Yourcenar,

 

Claudine Charamnac Stupar

 

Le fil d’Ariane

Le fil d’Ariane

Ce grand album-jeu correspond bien au thème traité dans notre dernier numéro. Il en est même le prolongement. Il est réalisé par un auteur-illustrateur polonais de grand talent.

C’est un livre incroyable  sur le plan graphique !  Les adeptes de Charlie seront séduits  car il s’agit de chercher des petits personnages, que dans l’esprit. En effet il s’agit de suivre les héros dans leurs pérégrinations – leur faire emprunter des labyrinthes avec Thésée pour trouver le Minotaure et le tuer, affronter les Cyclopes avec Ulysse, lutter avec Héraclès – et ce sont autant d’itinéraires de lecture, de construction du récit et de ses articulations par l’image. La lecture par l’image est au cœur de cet album.

L’auteur a fait un travail de recherche documentaire extraordinaire. C’est par l’intermédiaire de dessins d’une grande précision et d’une formidable mise en scène des personnages et des situations qu’il fait partager au lecteur, par identification,  les expériences et le destin des héros.

Chaque double page commence par une flèche à gauche qui est l’entrée du labyrinthe et se prolonge par une flèche à droite indiquant la sortie. Entre les deux le lecteur est invité à emprunter des itinéraires, observer les illustrations, regarder les détails et lire les annotations. Il est aussi invité à approfondir ses connaissances en se reportant aux explications à la fin du livre.

C’est un excellent album-jeu qui apprend à développer des stratégies, contourner des obstacles, se tromper, revenir en arrière et recommencer : toute une symbolique de l’apprentissage où patience, réflexion et connaissance sont sollicitée et stimulées.

Enfin cet album qui apprend à lire par l’image propose la lecture de l’image comme expérience de vie.

Remarquable !

© Le fil d’Ariane, Jan Bajtlik, La joie de Lire, 2019

Des systèmes d’éducation dans le monde où on prend en compte les émotions

Des systèmes d’éducation dans le monde où on prend en compte les émotions

 

Juliette Perchais est une jeune enseignante en collège de la région parisienne. Elle ne trouve pas dans sa formation des réponses à ses attentes. Très vite elle éprouve le sentiment de tâtonner et décide de partir en 2017 faire son tour du monde de l’éducation. En un an elle visite 18 pays et bon nombre d’écoles, parle avec des enseignants, des élèves, observe, compare, jauge, découvre, analyse les approches. Ce livre est la synthèse de ses observations et de son ressenti.

A l’heure où en France on découvre, par l’intermédiaire des  neurosciences  la prise en compte des émotions dans le processus d’apprentissage, on s’aperçoit que cela existe déjà dans de très nombreux pays comme nous le dit Juliette : « Tout au long de mon voyage, j’ai été surprise de constater que cette question était extrêmement développée dans la plupart des pays que j’ai traversés et que l’école et ses enseignants s’en sont largement emparé depuis quelques années maintenant. A mesure que nos connaissances du développement de l’enfant et de l’adolescent se perfectionnent, on constate en effet que l’apprentissage peut être activé ou inhibé en fonction de nos émotions, de notre stress, de notre satisfaction »

Comment en Finlande, en Suède, aux Etats-Unis, au Brésil, en Belgique, en Inde, au Canada, aide-t-on l’enfant à se construire en tant que personne ? Intelligence émotionnelle, estime de soi, confiance en soi, contrôle de soi, empathie, encouragements, bien-être à l’école, sont autant de questions abordées dans ce livre passionnant, pour les éducateurs comme pour les parents.

 

Juliette Perchais – L’éducation n’est pas une science exacte

Kero, 2019. 9782366584066, 17€50.

Des albums pour les 8-12 ans

Des albums pour les 8-12 ans

On dit souvent que les 8 -12 ans ont passé l’âge de lire des albums. On insinue ainsi que l’image servirait de support à l’écrit voire uniquement de description, distraction, décoration. Et de ce fait, qu’elle n’est pas « nécessaire ». On insinue enfin que les histoires racontées dans les albums sont trop simples voire simplistes. Il y aurait donc une hiérarchisation du passage de l’image pour les petits, à l’écrit pour les plus grands. Et l’image ne serait donc que le tremplin vers l’écrit.

Mais c’est ignorer que l’image appelée illustration quand elle est associée à un texte, est elle même une expression artistique à part entière qui s’inscrit dans une histoire, dans des courants, dans des styles, dans un langage plastique qu’il faut apprendre à connaître et qui constitue une véritable initiation à l’histoire de l’art, tout comme l’écrit est une initiation à la littérature. La lecture des éléments de l’image et ses associations, les choix des couleurs et leurs agencements, les nuances, les perspectives et les cadrages créent des itinéraires de lecture qu’il faut apprendre à décrypter et qui sont à mettre en parallèle avec la structure du récit, le choix des mots, l’agencement des phrases, la narration, les personnages, les dialogues. L’illustration a cette faculté particulière de fonctionner en couple avec un texte. Ce texte peut être long ou cours mais ce n’est pas la longueur du texte qui va cibler la tranche d’âge à laquelle il s’adresse, c’est le sujet le contenu culturel de l’album.

Les enfants eux mêmes ont bien compris l’importance de l’image puisque très tôt ils s’intéressent à des récits par l’image type BD ou maintenant roman graphique. Bon nombre d’albums chez les éditeurs correspondent à la tranche d’âge des 8-12 ans. Ce sont des albums au contenu culturel riche qui s’adresse généralement à de bons lecteursavec des illustrations réalisées par de grands illustrateurs – Zaü, Dedieu, Pef – devenus très célèbres, de véritables artistes avec une puissance esthétique. Ce sont aussi des albums qui à l’instar des grandes expositions de l’art contemporain allient parfois plusieurs techniques graphiques : peinture, dessin, photos, reproductions d’affiches, lettres, journal etc. C’est un mélange des genres au service du sujet et surtout au service de la formation du jeune citoyen pour lui apprendre à observer, à accroître ses connaissances, à former ses propres idées, à aiguiser son sens critique sur la société et sur le monde, et surtout à stimuler son imagination et sa créativité.

Pourtant si tous les éditeurs jeunesse ont cette tranche d’âge dans leurs catalogues ils n’ont pas tous la même approche et certains surfent parfois sur des thèmes à la mode issus d’études marketing qui présentent peu d’intérêt pour aider l’enfant à se construire en tant qu’être humain. Nous allons donc présenter ici des albums, collections, éditions qui ont particulièrement retenu notre attention et dont certains ont déjà fait l’objet d’analyses dans notre revue NVL.

Grands portraits chez Rue du monde

Cette collection présente « des récits de vie pour devenir un être libre » avec des titres comme : Mandela, l’africain multicolore, d’Alain Serres et Zaü.

 

C’est l’histoire de cet humaniste hors du commun emprisonné pendant 28 ans en Afrique du Sud, qui a lutté contre l’Apartheid pour la libération de son peuple, mais aussi pour la paix, la liberté et la fraternité de tous les peuples de toutes les couleurs. Le trait noir de Zaü sculpte sur le papier un héros des temps modernes. L’encre de chine donne une lumière interne à la ligne serpentine qui insuffle une présence au personnage, une noblesse en harmonie complète avec la grandeur universelle des idées qu’il défend.

 

 

 

Dans cette même collection citons aussi :

Missak : Didier Daeninckx, ill. Laurent Corvaisier : histoire de ce jeune arménien fuyant la guerre dans son pays qui devint un héros de la Résistance française.

Korczak : Philippe Meirou, ill. Pef : créateur d’une école pour les enfants juifs et « inventeur des droits de l’enfant », dans le ghetto de Varsovie.

Wangari Maathaï : Franck Prévot, ill. Aurélia Fronty :   la femme qui a planté des millions d’arbres en Afrique et  a reçu le prix Nobel de la paix.

Martin et Rosa : Raphaëlle Frier, ill. Zaü : Portraits croisés de Martin Luther King et Rosa Park, deux grandes figures de la lutte contre la ségrégation raciale aux Etats Unis éclairée par l’histoire de l’esclavage.

Monsieur Chocolat : Bénédicte Rivière, ill. Bruno Pilorget :Ce fils d’esclave qui a fait rire le tout-Paris dans les années 1900 et dont le succès reposa sur le mépris des blancs envers les noirs.

Malala : Raphaëlle Frier, ill. Aurélia Fronty : jeune Pakistanaise de 17 ans qui s’est battue pour le droit des filles à l’éducation.

Et enfin :

Le Gingko d’Alain Serres avec des illustrations de Zaü, c’est le portrait non pas d’un personnage cette fois, mais d’un arbre : « le plus viel arbre du monde ». Portrait d’une espèce qui a traversé des millions d’années et qui semble résister à toutes les formes d’agression possibles : le feu, la pollution, la bombe atomique…

 

C’est également le symbole de la sagesse grâce à ses multiples vertus médicinales.  Il fascine les scientifiques et inspire aussi les poètes. Les illustrations de Zaü nous plongent dans une atmosphère de soleil levant où  la couleur  dessine et rythme le temps.

 

 

 

Dans cette collection chaque ouvrage se termine par un dossier documentaire de cinq pages, pour apporter des éléments d’informations complémentaires à l’aide de photos, de gravures, de cartes, qui sont d’un grand intérêt, tant pour les enfants que pour les adultes !

 

Histoires d’Histoires chez Rue du monde

C’est une collection avec des albums très poignants et bien documentés: sur la seconde guerre mondiale, la révolution française,  la colonisation. Dans ces documentaires fictions historiques, la puissance de l’image vient traduire l’atmosphère qui sous-tend le récit.

   

Un dossier documentaire est aussi proposé à la fin.

 

Des albums remarquables…

Dans le même registre mais sur  la grande guerre cette fois, ce grand album sans texte de Thierry Dedieu 14-18 : une minute de silence à nos arrière-grands-pères courageux, Seuil

Le concept du livre se résume dans le sous-titre : une minute de silence à nos arrières grands-pères courageux. Cette « minute de silence » correspond aux conditions presque réelles de lecture de l’album puisqu’il n’y a rien à lire, tout à ressentir. Le livre s’ouvre juste sur cette confidence : « Chère Adèle, il n’y a plus de mots pour décrire ce que je vis. » S’ensuit une série d’illustrations saisissantes, réalisées au pastel dans des tons sépia, dénonçant à travers des cadrages rapprochés et des gros plans l’atrocité de la guerre, la solitude, les peurs et angoisses qu’elle génère, ses dommages, et ses morts…

 

Ruby tête haute

D’Irène Cohen-Janca, ill. Marc Daniauaux Editions des Eléphants, sur le racisme aux USAa particulièrement retenu notre attention.

En  partant d’une peinture réalisée par le célèbre illustrateur Norman Rockwell dans les années soixante intitulé : The Problem We All Live With où l’on voit une petite fille noire escortée par 4 policiers, l’album raconte l’histoire de la petite Ruby Bridges. C’est elle qui nous raconte sa propre histoire et celle de sa famille dans l’Amérique des années 60, et de son premier jour d’école dans une école blanche à la suite des lois sur les droits civiques votées en 1964 interdisant la discrimination. Elle est protégée par la police pour éviter de se faire lyncher par les parents protestataires. Parmi les nombreuses pancartes on peut lire « l’intégration est un péché » ! L’illustration en imitant le style très réaliste de Norman Rockwell accompagne la narration avec des cadrages et des gros plans qui soulignent la peur et la solitude ressentie par Ruby en ce premier jour d’école et la violence et l’agressivité des parents blancs ségrégationnistes.

 

 

A la fin de l’album une page explique ce que fut la ségrégation aux Etats-Unis, qui était Norman Rockwell, et où en sont les choses aujourd’hui. Une amie d’origine asiatique qui vit pourtant dans un quartier huppé de Philadelphie a récemment écrit sur sa page Facebook à propos de la sortie de cet album « ici rien n’a changé ! ».

 

L’appartement un siècle d’histoire russe

Ce très bel album d’Alexandra Litvina/Ania Desnitskaïa/trad. François Deweer et Marion Santos – Louison Editions,  a aussi retenu notre attention.

 

 C’est un documentaire-fiction sur la vie dans un appartement à Moscou au XXème siècle de plusieurs familles sur plusieurs générations. Il est très riche tant sur le plan du texte que sur celui de l’image. Son aspect polymorphe est intéressant car il utilise plusieurs approches textuelles : récit, lettres, cartes postales, manchettes de journaux, articles de presse, publicités, listes, chansons, poèmes. L’illustratrice croise également différents éléments visuels tels que collages, photos, dessins, bulles, légendes, images, arbre généalogique avec dessins des personnages, maquettes de l’appartement en trois dimensions, à divers stades de l’Histoire et de son évolution. Il y a interpénétration totale entre les textes et les illustrations.

Il raconte l’histoire d’une famille les Mouromtsev à travers un siècle d’histoire sur 4 générations dans un appartement de Moscou, 38 personnages plus 7 animaux domestiques. Mais il y a aussi les amis et les voisins…et leurs animaux domestiques, ce qui fait presque une centaine de personnages. C’est pourquoi on trouve au début et à la fin sur double page des portraits qui permettent de les reconnaître. Heureusement car on s’y perd parfois un peu ! Il y a également au début une note de l’éditeur français qui explique la manière dont fonctionnent les noms russes avec les patronymes. Heureusement car là aussi on pourrait s’y perdre un peu !

Le récit qui commence en 1902 raconte l’histoire de cette famille ordinaire à travers des dates marquantes et charnières : 1914, 1919, 1927, 1937, 1941-1945, 1953, 1961, 1973, 1987, 1991 et 2002. On se croirait un peu dans un univers à la Dostoïevsky mais un siècle plus tard ! Les évènements familiaux s’interpénètrent avec l’Histoire de la nation apportant leurs lots de joies et de peines, de conflits, de séparations et de réconciliations.

L’histoire est également racontée à travers les objets de la vie quotidienne qui appartiennent aux différents membres de la famille et à diverses époques : meubles, vêtements, vaisselle, jouets, livres. Ils sont également redessinés à l’extérieur de l’image et le lecteur est invité à les retrouver à l’intérieur.  C’est donc aussi un livre jeu, pour attirer l’attention sur la participation de ces objets à l’Histoire. Les images sont très descriptives, narratives et très détaillées. On voit l’appartement en coupe et on observe ce que font les personnages dans chacune des pièces en même temps, un peu comme dans une maison de poupée.

L’auteure, historienne reconnue en Russie, passionnée par l’édition jeunesse a écrit plusieurs livres de jeux. Cet album reflète ses convictions personnelles sur la manière d’intéresser les jeunes à l’Histoire par l’observation et le jeu. Faire en sorte que les jeunes se réapproprient l’Histoire à travers l’histoire de leur propre famille, grâce aux  objets qui les entourent,  ou  à retrouver dans les greniers,  les archives familiales.

Cet album lui aussi est un bel objet : riche, bien conçu, coloré, ludique avec des itinéraires et un passé pour chaque enfant à retrouver.

 

C’est ainsi que nous habitons le monde  

Dans un autre domaine scientifique cette fois citons cet album d’ Alain Serres avec des illustrations de Nathalie Novi chez Rue du monde. C’est un conte moderne, documentaire fiction où un groupe d’enfants découvre l’œuvre et les planches botaniques de François Plée.

 

Comment faire accéder à la connaissance sans ennuyer ? C’est sans doute la question que s’est posée l’équipe éditoriale de cet album, car comment faire découvrir les magnifiques planches botaniques de François Plée, botaniste et graveur célèbre du XIXème qui suscitent tellement l’admiration par la finesse et la précision du dessin, par la délicatesse des couleurs ? Le texte qui accompagne chaque double-page met en scène le jeune François passionné de botanique et ses deux cousines. Il veut à tout prix faire partager son bonheur d’observer et de dessiner. Mais ils auront à compter avec une bande rivale qui va se moquer, les insulter, les humilier. Grâce au pouvoir transmis par un mulot et à sa complicité avec la nature il parviendra à leur expliquer comment nous habitons le monde : « un animal, un humain et un végétal, voilà le cœur vivant du monde !».

 

Les illustrations, de belles peintures pleine-page qui mettent en scène les enfants sont très figuratives et un peu floutées pour créer une atmosphère onirique, et pourtant bien réelles. Elles sont un très bel écho aux planches botaniques. A la fin de l’ouvrage chaque enfant est invité à choisir et à s’associer à une plante et à un animal. Bonne idée !

 

L’enfant qui savait lire les animaux

Comment ne pas parler de cet album d’AlainSerres, ill. Zaüchez Rue du monde.

 

C’est une livre d’artiste, un bestiaire, un livre fascinant pour tous les passionnés d’animaux ou de dessin à l’encre de chine ! L’illustrateur croque en quelques traits, quelques lignes l’attitude juste des zèbres dans la savane, des oiseaux, des éléphants, du léopard en pleine course, du rhinocéros qui fonce vers nous, de l’antilope aux aguets, des tortues, des phoques, des élans ! Des individus seuls ou en couple, en groupe, avec leurs petits, à l’arrêt, en plein élan, de profil ou face caméra. Quel talent d’observation ! il faut en effet savoir lire les attitudes, les mouvements, les volumes, les expressions pour arriver à créer de telles images.  Les animaux de Zaü ont en commun une étonnante présence, une sérénité absolue, même dans le mouvement ! Le texte d’Alain Serres court et poétique, discret sur chaque double page, raconte l’histoire de ce jeune garçon parti en quête de lui même. Il invite le lecteur à sentir et à réfléchir.

 

 

De ces belles pages sépia, de ces portraits aussi variés qu’il y a d’espèces sur la Terre émane le souffle tranquille des grands espaces et de notre humanité.

 

L’élan Evenki 

Toujours dans le registre des animaux, L’élan Evenki ,Blackcrane, ill. Jiu Er, trad. Laurana Serres-Giardi chez Rue du monde.

C’est une fiction documentaire sur le peuple des Ewenkis qui vit dans les forêts de Mongolieau Nord de la Chine. Il raconte l’histoire du chasseur Guéli Shenké et de sa relation avec l’élan qu’il a adopté et dont il devra se séparer. Ce très beau conte naturaliste évoque le mode de vie, les valeurs, et la culture ancestrale des Ewenkis très attachés à la nature et à la forêt. Les illustrations très naturalistes notamment pour les illustrations des animaux sont remarquables de précision, de détails pour décrire la flore et la faune qui peuplent la forêt, et surtout les dessins des élans et les cadrages donnent à cet animal une incroyable présence.

 

 

Editions L’atelier du poisson soluble

Nous devons aussi parler de nombreux albums chez cet éditeurcar ce sont des albums aux sujets parfois plus abstraits ou sur des problèmes liés à la pré – adolescence, où l’image vient expliciter les idées.

L’enfant errant de Giles Aufray, ill. Marion Janin.

 

C’est un très beau récit poétique sur l’errance du héros dans le rêve éveillé, l’imaginaire, les méandres de la conscience et de ses blessures invisibles. Les images, mélange de sépia et de personnages monochrome rouges ou verts d’un réalisme baroque, et le texte prennent merveilleusement le relais l’un de l’autre.

 

 

 

Margot de Fanny Robin, ill. Delphine Vaute

Peu de texte et très sobre, c’est un album sur le suicide. L’évocation de points de repères du passé qui auraient pu, dû alerter. Les images dont la poésie et les associations tentent de dédramatiser le sujet montrent comment une enfant battue perd pied peu à peu et glisse vers un ailleurs.

Le jour où j’ai perdu mon temps de Agnès de Lestrade, ill. Julie Ricossé

Sur le concept du temps très abstrait, cet album demande de bonnes qualités d’analyse pour mettre le texte très court en relation avec des images très détaillées.

Demain les rêves Thierry Cazals, ill. Daria Petrilli

Sur la crise qui engendre la pauvreté et la manière dont les enfants la ressentent et en souffrent.

27 premières Audrey Calleja

Album sans texte sur toutes les premières fois de l’enfance à la vieillesse : les blessures, le vol, l’amour, les poils, la mort d’un être cher, les relations sexuelles, le permis de conduire, …des images montage faites de dessins, de découpages, dans un style un peu pop américain.

Le tyran Le luthier et le Temps, Christian Grenier, ill. François Schmidt

Très beau récit poétique et très belles illustrations riches de détails et d’associations

ABC de la trouille, Albert Lemant

Un abécédaire original aux magnifiques graphismes en noir et blanc

 

D’autres albums sont aussi très intéressants pour les 8-12 ans 

 Ma mère, Stéphane Servant, ill. Emmanuelle Houdart, Editions Thierry Magnier

Et Picasso peint Guernica, Alain Serres, Rue du monde

Le journal de Blumka, Iwona Chmielewska, Rue du monde

L’opéra volant, Carl Norac, Vanesa Hié, Rue du monde

Le fil d’Ariane, mythes et labyrinthes, Jan Bajtlik, La joie de lire (album jeu)

Monstres et merveilles, Alexandre Galand ill. Delphine Jacquot, Seuil Jeunesse

 

Alors quels albums pour les 8-12 ans ?

Ce sont des albums polymorphes : fiction, fiction-documentaire, documentaire historique, scientifique ou artistique, albums sans texte, albums jeu, toutes ces formes éditoriales qui peuvent être mélangées s’expriment à travers ces albums. Tout en s’appuyant sur des fictions pour attirer l’intérêt de l’enfant ils vont très vite aborder des contenus culturels. Ce sont des albums qui demandent un bon niveau de lecture et une curiosité culturelle que l’on ne peut avoir acquise avant l’âge de huit ans ou plus.

Ce sont aussi des albums qui demandent une bonne habitude du décryptage de l’image qui apporte toujours des éléments nouveaux qu’il faudra ré – investir dans la lecture du texte pour avancer dans la compréhension du propos. Ces images qui par leur style s’inscrivent dans une démarche esthétique donc philosophique de la vision du monde qu’elles proposent, vont aider l’enfant à développer son imaginaire et sa créativité.

Ce sont enfin des albums qui par leur contenu s’attachent à former le jeune citoyen, à faire en sorte qu’il se pose des questions sur le monde qui l’entoure et lui proposent des outils d’observation et de réflexion de manière à ce qu’il puisse forger lui même ses propres idées et ses propres valeurs.

Et ce sont aussi des albums qui peuvent intéresser des adultes !

Janie Coitit Godfrey

Beatrix Potter : une pionnière de la protection de la nature

Beatrix Potter : une pionnière de la protection de la nature

 

Beatrix Potter (1866-1943)  est une auteure-illustratrice anglaise de la fin du XIXème et début du XXème siècle. Elle appartient à cette génération d’illustrateurs appelée  « The Golden Age », «  le siècle d’or de l’illustration » et ses contes sont très célèbres.

Son œuvre est profondément ancrée dans le contexte de l’époque Victorienne et de la révolution industrielle en Angleterre. Cette dernière a engendré de grands progrès techniques dans tous les domaines. Rapidement des usines ont commencé à naître dans le paysage anglais, transformant des petites villes paisibles en cités industrielles. Mais cela a aussi entrainé la destruction irréversible du milieu naturel à cause des plaies laissées partout, par les travaux et les rails des chemins de fer dans la campagne anglaise.

Il ne faut donc pas s’étonner si dans le sillage du grand courant artistique des Pré-Raphaélites qui prônaient un retour à la nature, d’autres artistes et en particulier des illustrateurs se soient engagés à leur tour, s’adressant à la fois aux enfants et aux adultes pour protester contre les ravages causés par l’industrie et défendre la nature. Ce sera le cas pour Walter Crane, Randolph Caldecott, Kate Greenaway, Arthur Rackham. Ce sera aussi le cas pour Beatrix Potter sous une forme un peu particulière qui mérite d’être étudiée de plus près.

Biographie

Beatrix Potter est née dans une famille aisée de Londres. Son père Rupert Potter était avocat. Ils vivaient dans le quartier huppé de Kensington dans une grande maison typiquement Victorienne où la « nursery », lieu où résidaient traditionnellement les enfants, était au dernier étage. La jeune Beatrix,  élevée par trois gouvernantes, voyait très peu ses parents, s’ennuyait beaucoup et passait son temps à s’inventer des histoires. L’éducation à l’époque Victorienne était très rigide et pouvait même être très austère. C’était le cas dans la famille Potter où on avait des principes Calvinistes très proches du Puritanisme. La notion d’enfance n’existait pas encore, l’enfant n’était qu’un « petit adulte ». La petite fille sera marquée par cette éducation solitaire et en gardera une profonde timidité tout au long de sa vie.

Mais pendant la période estivale la famille Potter allait s’installer à Dalguise en Ecosse. Mr Potter aimait la pêche et la chasse et avait une passion pour la photographie. C’était un véritable enchantement pour la jeune Beatrix de découvrir la nature et de réaliser que tout ce qui peuplait d’ordinaire son imagination était vrai : les fermes, les animaux, même les grenouilles qu’elle pouvait capturer entre les pierres de la rivière, ou la souris qui se nettoyait les moustaches sous une feuille avaient une « vraie vie », et vaquaient à leurs occupations. Elle les trouvait intéressants, mystérieux, surprenants et passait des heures accroupie dans les fougères à les observer, à partager secrètement leur vie, à essayer de comprendre les sensations que l’on éprouve à se glisser sous l’herbe pour se dissimuler. Elle était aussi fascinée par les cours de ferme, les animaux et les gens qui y vivaient. C’est ce qui lui fera dire plus tard :

«  I do not remember a time when I did not try to invent pictures and make for myself a fairy land amongst the wild flowers, the animals, fungi, mosses, woods and streams, all the thousand objects of the countryside ; that pleasant unchanging world of realism and romance, which in our northern clime is stiffened by hard weather, a tough ancestry, and the strength that comes from the hills. »[1]

 Avec son frère Bertram de 6 ans son cadet, ils commencèrent à collectionner des plantes et des animaux qu’ils ramenaient de leurs promenades, à les dessiner et les peindre. C’est ainsi qu’à l’âge de 9 ans elle avait déjà rempli des cahiers entiers avec des dessins de plantes et d’animaux : lapins, vaches, moutons, chenilles etc. réalisés avec beaucoup de détails réalistes. Avec son crayon ou avec ses aquarelles la jeune naturaliste enregistrait la nature. Mais le monde imaginaire pointait déjà son nez car on voyait apparaître dans ses images des lapins en patins à glace ou habillés comme des humains.

De retour à Bolton Gardens à Londres, elle se retrouvait à nouveau seule car son frère fut envoyé très jeune en internat. Elle passait son temps à dessiner et à peindre l’herbier qu’ils avaient constitué pendant les vacances, à étudier des squelettes de mulots. Elle élevait aussi des escargots, un couple de souris qu’elle nourrissait avec du lait et des biscuits, un lapin sensé être dans un clapier au fond du jardin mais qui se retrouvait le plus souvent dans un panier bien douillet au coin du feu, et un hérisson femelle prénommée Tiggy, qui deviendra plus tard l’un des personnages des contes.

Elle se passionna de plus en plus pour les sciences de la nature qu’elle étudiait seule, puisque les filles à l’époque Victorienne n’allaient pas à l’université. Uniquement en observant, disséquant, dessinant, elle s’intéressait à la zoologie, la botanique, l’entomologie, la géologie et plus particulièrement à la mycologie. Ses aquarelles de champignons furent remarquées par les spécialistes et elle ira même jusqu’à écrire un traité sur La germination des spores de l’Agaricineae, mais elle ne pourra pas soumettre son étude à la Linnean Society de Londres, parce qu’elle est une femme.

En 1893 alors âgée de 27 ans elle écrit une lettre à Noël le fils d’une de ses gouvernantes :

           

« Mon cher Noël,

Je ne sais pas quoi t’écrire,

alors je vais te raconter l’histoire

de quatre petits lapins

qui s’appelaient : Flopsy, Mopsy, Cotton Tail et Peter

Ils vivaient avec leur mère, sous les racines d’un grand sapin… »[2]

C’est cette lettre retrouvée quelques années plus tard qui allait donner naissance à son premier conte : The Tale of Peter Rabbit[3]

Après avoir contacté plusieurs éditeurs sans succès, une édition privée est publiée. En 1901 le conte est tiré à 100 exemplaires et vendu à famille et amis. Pourtant l’éditeur Frederick Warne revient vers elle assez rapidement car il souhaite réaliser des petits formats et notamment « the bunny book ». En 1902 le petit livre sort et obtient immédiatement un très grand succès. Ce sera le début d’une longue collaboration avec Frederick Warne. Entre 1902 et 1930, 23 contes seront publiés au rythme de deux ou trois par an.

Pendant le processus de publication Beatrix Potter avait travaillé avec Norman Warne le fils de l’éditeur. Ils se fiancèrent en 1905, malgré la désapprobation des parents Potter qui considéraient qu’il n’était pas un parti assez bon pour elle. Mais Norman Warne mourra de pneumonie peu de temps après.

Avec l’argent des contes Beatrix Potter achète une ferme Hill Top Farm dans le Lake District où la famille avait aussi pris l’habitude de se rendre en vacances. Tout en poursuivant son travail d’écrivain et d’artiste elle se met à élever des animaux : cochons, canards, poules, moutons. Elle achète de plus en plus de terres et de fermes qu’elle remet en état et met en fermage.

A l’âge de 47 ans en 1913 elle se marie avec William Heelis, le notaire de Hawshead qui l’avait conseillée sur l’acquisition de ses biens. Le couple habitera désormais à Castle cottage dans le village de Near Sawrey, non loin de Hill Top Farm.

Elle va consacrer le reste de sa vie à la préservation d’une race de moutons appeléeHerdwick Sheep, race rustique typique de la région des lacs, réputée pour son endurance et la qualité de sa laine. Elle achète de plus en plus de terres et de fermes, les restaure et les meuble avec le style de la région  avec la volonté de préserver le patrimoine naturel et de le protéger de l’industrialisation sauvage.

A sa mort en 1943 elle lègue l’ensemble de son patrimoine au National Trust[4].

Peter Rabbit : un personnage symbole

Bien plus qu’un petit lapin, le personnage de Peter Rabbit est le symbole du monde de la nature et des animaux : lapins, souris, rats, chats, cochons, écureuils roux et gris, grenouilles, canards, peuplent l’ensemble de ses contes. Ils n’habitent pas tous dans la nature mais aussi dans des maisons, des cours de fermes ou des jardins.

Les illustrations de Beatrix Potter ressemblent à des petits trous un peu floutés, comme si on observait avec des jumelles, par le trou du grillage ou par une fente du grenier. Des images un peu voilées comme pour attirer l’attention sur cet espace méconnu à hauteur d’animal, encourager à le pénétrer, comme Beatrix Potter aimait le faire elle même en passant des heures à observer, accroupie au bord d’un étang, à imaginer la vie d’une grenouille par exemple, qui deviendra plus tard The Tale of Jeremy Fisher.

Un monde miniature : naturalisme et écosystèmes

Les vingt trois contes forment un ensemble cohérent car ils sont reliés entre eux. Certains personnages d’un conte, comme le lapin Benjamin Bunny ou le hérisson Mrs Tiggy Winkle réapparaissent dans d’autres contes[5]. Ils représentent ainsi un « monde miniature » cohérent, dans lequel on peut observer comment ils interagissent et vivent en symbiose avec leur environnement. C’est ce que l’on appellerait aujourd’hui un « écosystème ». Dans The Tale of Jeremy Fischer il est possible d’identifier 12 espèces d’animaux vivant dans l’étang où se déroule l’action.  L’intrigue est construite sur ce réseau de dépendances qui est aussi source de conflits entre les espèces. Ces identifications attirent l’attention sur la biodiversité grâce à des illustrations réalisées dans un style naturaliste avec des dessins précis, minutieusement détaillés et anatomiquement justes. Même si les animaux sont parfois habillés comme des humains, leurs attitudes et leurs réactions sont toujours en accord avec le comportement animal de l’espèce et de sa variété. Il en va de même pour le milieu dans lequel ils vivent. Tous les types de plantes, légumes, fruits, arbres, fleurs de jardin ou des champs, herbes sont parfaitement identifiables et ont été répertoriés pour chacun des contes[6]. Chaque personnage est toujours mis en scène en cohérence avec cet environnement précis. L’artiste souligne cet aspect d’écosystème également dans son style à travers des rimes formelles entre les animaux et les plantes, ici courbes et rondeurs, souplesse et flexibilité des lignes de la feuille de nénuphar et de la grenouille pour suggérer à quel point il est possible de retrouver l’un dans l’autre.

The Tale of Jeremy Fisher

Il est également possible d’observer des comportements animaux spécifiques lié à la notion de violation de territoire entre blaireau et renard par exemple dans The Tale of Mr Todd, ou de « niche écologique » dans The Tale of Squirrel Nutkin,qui met en scène des écureuils et une chouette hulotte.

Qu’on ne s’y trompe pas, si les contes de Beatrix Potter nous entrainent vers un merveilleux attendrissant car on a l’impression de partager la vie et l’intimité des animaux, ce sont aussi des contes profondément réalistes : manger ou être mangé, telle est la loi de la nature et chaque personnage doit assumer les conséquences de ses actes. Si Peter Rabbit va dans le jardin de Monsieur McGregor pour manger ses carottes il risque de se faire mettre en sauce. Si Squirrel Nutkin agace trop la chouette hulotte avec ses galipettes stupides, il risque de se faire manger car celle-ci se nourrit de petits mammifères.

Les lieux sont également parfaitement identifiables : le Lake District, le village de Near Sawrey, la ferme de Hill Top, les lacs de Derwentwater, Esthwaite, Connistonwater,  Keswick, ainsi que des fermes spécifiques. Tout cela donne lieu aujourd’hui à des itinéraires touristiques très prisés.

Sensibiliser les enfants à la nature 

Le succès des contes de Beatrix Potter réside dans la manière dont elle communique avec son lecteur et notamment à travers le regard. Très souvent les personnages regardent dans la direction de l’enfant pour l’attirer dans l’histoire, dans l’image, dans l’observation de la nature et des animaux. Ce désir de communiquer avec l’autre n’a rien de calculé, il est le résultat d’une sincérité bien réelle de partager ce monde qui la passionne et qu’elle souhaite protéger. Elle créé une complicité avec le lecteur par l’intermédiaire du personnage qui nous regarde, soit pour le prendre à témoin de ce qui est en train de se passer, pour l’interroger, et l’amener à réfléchir par l’intermédiaire de l’image. On a parfois l’impression que la conversation est sur le point de s’engager.

       

The Tale of Mrs Tittlemouse                         The Tailor of Gloucester

Si Beatrix Potter attire l’attention sur une dialectique entre l’animal et son milieu elle attire aussi l’attention sur une dialectique entre l’humain et l’animal par le biais de l’anthropomorphisme. Très tôt dans ses images elle a habillé ses animaux. Peut-être pour exprimer sa tendresse, sa complicité voire son identification avec l’animal. Mais quand on analyse la manière récurrente dont cela revient dans les contes, on s’aperçoit que ce motif peut aussi nous dire d’autres choses.

Les vingt trois contes s’interpénètrent et forment un monde cohérent. Ils sont en même temps une mise en scène, non pas de la nature mais d’une représentation de la nature. La petite souris qui nous regarde avec sa coiffe enrubannée et sa robe à fleurs et à volants est très mignonne. Mais le miroir qu’elle tient est aussi le miroir que l’auteur nous tend de la société Victorienne. La classe de nouveaux riches qui a vu le jour avec les progrès de l’industrialisation aime s’afficher de manière ostentatoire à travers de beaux vêtements. L’apparence, l’image que l’on donne de soi même et de sa famille est très importante à cette époque.

On ne peut pas également s’empêcher de penser que cette petite souris doit se sentir bien ridicule, engoncée dans ses vêtements qui l’empêchent de bouger. Dans The Tale of Tom Kitten, les trois chatons dans leurs jeux endiablés perdent leurs vêtements, les salissent et les déchirent. On peut  y voir le symbole du retour de l’animal à son animalité donc à la nature. Dans d’autres contes les personnages portent des vêtements beaucoup plus simples comme Beatrix Potter aimait les faire elle-même. Cette mise en scène, cette théâtralisation de la nature à travers l’anthropomorphisme est une parodie de la société Victorienne et de tout ce qu’elle symbolise d’enrichissement personnel mais aussi de destruction du milieu naturel sous prétexte de progrès. Attirer l’attention sur le vêtement c’est attirer l’attention sur le lien entre l’humain et l’animal. Inviter au respect de l’animal et de son milieu à la nécessité d’un dialogue entre l’homme et l’environnement qu’il doit préserver au lieu de le  détruire.

 Une poétique de la nature

Que ce soit à travers ses dessins naturalistes, son approche scientifique, ses études du comportement animal et de son milieu, les contes de Beatrix Potter sont un hymne à la nature. On pourrait même dire une poétiquede la nature, au carrefour de l’art, de la science, de la philosophie environnementale. Car au-delà du réalisme elle accentue l’instantanéité du moment pour le rendre symbolique. Elle fait du geste artistique un acte militant pour réhabiliter l’exploitation des terres et l’élevage des animaux tout en respectant l’environnement. Le don ultime de tout son patrimoine au National Trust montre à quel point elle souhaitait protéger ce patrimoine naturel et culturel.  Ses magnifiques aquarelles des paysages du Lake District qui servent d’arrière plan aux scènes des contes, sont autant de messages adressés aux enfant comme aux adultes pour ne pas abimer, gâcher ces biens précieux et fragiles. Elle invite au contraire à vivre en harmonie avec la nature et à agir pour la préserver.

Protéger la nature

Paradoxalement,  et malgré l’industrialisation galopante au XIXème siècle, les Victoriens adoraient la nature et ne sont donc pas restés insensibles au cri d’alarme lancé par les artistes. Différentes approches culturelles ont eu au cours des siècles des regards très différents sur la nature. Dans un article intéressant sur l’imagination environnementale’, Stéphanie Posthumus[7]cite le sociologue Jean Viard[8]qui traite de l’importance de la religion dans les approches de la nature. Selon lui le catholicisme aurait en France amené à un attachement à une « nature cultivée », façonnée, domptée « restauratrice, nationaliste, rentabilisatrice » pour être au service de l’homme.  Alors que le protestantisme anglo-saxon aime la « nature sauvage » apprivoisée à laquelle l’homme a toujours essayé de s’adapter, de s’intégrer, de prendre sa place au même titre que les autres espèces et « qui a donné naissance à des lois de conservation ». Il est indéniable qu’en Angleterre la nature a toujours été sauvegardée. Les nombreux parcs à Londres et dans toutes les grandes villes, les parcs naturels, le style des jardins que ce soit à travers l’art dans la peinture ou dans la réalité a toujours préféré des structures souples et flexibles, les formes arrondies avec des camaïeux de couleurs à la symétrie et à la rigidité des formes géométriques.

A la fin du XIXème Beatrix Potter avec d’autres artistes a montré le chemin. Mais elle est allée plus loin, car elle a dédié la deuxième partie de sa vie à la protection de la nature, telle qu’elle l’avait imaginée dans ses contes.

Janie Coitit-Godfrey

[1]Margaret Lane, The Tale of Beatrix Potter, Frederick Warne & Co Ltd, 1971, p. 32.

« Aussi loin que je me souvienne, j’inventais toujours des images et me créais des mondes féériques parmi les fleurs sauvages, les animaux, les champignons, les mousses et les ruisseaux, tout cet univers de la campagne. Ce monde immuable de réalisme et de poésie, qui dans notre climat nordique est forgé par les intempéries, des ancêtres vigoureux, et la force qui nous vient des collines ». Traduction par nos soins.

[2]Traduction par nos soins.

[3]L’histoire de Pierre Lapin. Trad. française Gallimard Jeunesse.

[4]Le National Trust est une organisation crée en 1895 en Angleterre. Elle est aussi présente au Pays de Galles, en Irlande du Nord et en Ecosse. Elle vise à la protection et à la restauration du patrimoine britannique.

[5]Cet aspect n’a pas toujours été pris en compte dans les traductions qui ont parfois donné des noms différents à des personnages qui existaient dèja.

[6]Janie Coitit-Godfrey, Le monde Beatrix Potter, thèse de doctorat d’Etat, 1988, p. 514-523.

[7]Stéphanie Posthumus : Penser l’imagination environnementale française sous le signe de la différence Dans Raison publique 2012/2 (N° 17), pages 15 à 31.

[8]Jean Viard, Le Tiers espace. Essai sur la nature, Paris, Klincksieck, 1990.