Les imagiers de Tana Hoban (partie 2)

Les imagiers de Tana Hoban (partie 2)

Nous avons vu dans la première partie de cet article (Revue NVL n°225) comment l’œuvre photographique de Tana Hoban a pu s’épanouir dans la mouvance du courant Fluxus, et la philosophie Montessorienne ; son travail original et inédit sur des imagiers explorant  formes et  concepts constitue la base d’outils scientifiques et artistiques pour les enfants. Essayons maintenant de décrypter sa démarche pour produire des phrases visuelles et amener l’enfant vers la réflexion.

Dialectique des formes et de la couleur

L’imagier Dots, spots, speckles, and stripes/ Raies, points, pois, que nous venons d’évoquer dans un format à l’italienne fonctionne par double page. Sur la page de gauche un paon vu de face en train de faire la roue, sur celle de droite des robes sur un portant devant un magasin dans la rue. A première vue il n’y a aucun rapport. Pourtant en y regardant de plus près le bleu du plastron et de la tête du paon est de la même nuance et intensité que 2 robes pendues sur le portant. De plus la forme allongée du plastron ressemble à la forme des robes plus larges en bas qu’en haut. Ce sont donc par des analogies plastiques des couleurs et des formes que se créé la relation. De plus, plusieurs robes ont des points blancs sur fond rouge, bleu, jaune – qui sont des couleurs primaires, et on retrouve les mêmes teintes de bleu, jaune, rouge orangé sur la queue du paon et, aussi du vert. Il s’agit donc de correspondances, le vert qui est la complémentaire du bleu et du jaune venant souligner l’idée de complémentarité. Ces jeux de correspondances amènent vers l’idée d’élégance. Le port et la beauté du paon renvoie à l ‘élégance des robes proposées à la vente sur le portant. C’est ainsi que Tana Hoban apprend à regarder autrement à travers des analogies de couleurs, de formes, de lumières qui sont autant de phrases visuelles pour le langage plastique. Chaque double page fonctionne de la même façon. Les points, les pois, les taches par les couleurs, les formes, les textures, les matières, les surfaces ou les volumes qu’elles soulignent créent des rapprochements, des liens, suggère des idées. Parfois aussi avec des traits d’humour comme le gros plan sur le visage de l’enfant avec des taches de rousseur et la carapace de la langouste sur la page d’à côté, peut-être ici pour suggérer l’humain dans l’animal ou inversement. Mais comme le soulignait Tana Hoban toujours avec l’idée d’affûter le regard. C’est une manière aussi d’inviter à observer l’environnement quotidien autrement, comme elle le dit dans une interview à l’occasion des 10 ans de Kaléidoscope « Pour moi les détails sont les plus importants. C’est une autre façon de voir – qui aiguise ma perception et c’est ce que je veux faire passer aux enfants à travers mes livres. Je veux dire aux enfants de continuer à regarder, de faire attention aux détails, d’observer, de voir. Je veux qu’ils voient des choses qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, de ne pas passer trop vite sur ce qui les entoure. »

Lire des phrases visuelles

Plusieurs albums sont consacrés à la couleur, Is it Red, Is it Yellow, Is it Blue?Red, Blue, Of Colors and Things Yellow Shoe, White on BlackBlack on WhiteColors Everywhere. L’un d’entre eux traduit par Des couleurs et des choses[1] a retenu notre attention et Cécile Boulaire[2] en livre une analyse qui nous a semblé très intéressante.

Il s’intitule Des « imagiers » de Tana Hoban pout les bébés, publié dans Album 50. Son analyse porte sur l’étude d’une double page en particulier :

Outre la lecture à travers la couleur, elle montre les autres lectures possible qui sont très riches : « L’artiste a mixé des objets manufacturés et des éléments de la nature, des textures mates, grenues, brillantes ou veloutées, elle a alterné les vues en légère plongée sur des objets tournés vers la gauche, avec des vues de face très aplaties ». En décryptant tous ces « glissements » possibles, elle conclut en disant « Ce que semblent nous dire ces images « mises en ordre », c’est qu’il y a pour les objets mille manières de se ressembler : par la couleur, certes, mais aussi par l’usage, par l’appartenance à un règne, par les dimensions ou la texture – et que choisir une de ces « clés » de répartition nous amène immanquablement à faire apparaître les autres aussi ». C’est le regard de l’enfant lecteur de ces images qui produira ses phrases visuelles, les agencera de multiples manières pour produire sa propre narration visuelle à la fois reflet de son monde et ouverte vers d’autres mondes possibles. L’éducation au regard initiée par les photos de Tana Hoban sont un tremplin vers le langage, les articulations et le vocabulaire formel de l’art.

Des imagiers pour les bébés

Dans les années 90, on considérait que les nouveaux nés jusqu’à 2 ou 3 mois voyaient en noir et blanc Tana Hoban a créé quatre petits imagiers qui sont très en vogue en France actuellement. Il s’agit de Noir sur Blanc[3], Blanc sur noir[4], Qu’est-ce que c’est ?[5], Qui sont-ils ?[6]. Les deux premiers jouent sur les contrastes du blanc et du noir pour faire ressortir de belles silhouettes stylisées de l’environnement du bébé : bavoir, jouet, biberon etc. tout en essayant d’introduire une variété des formes de base et des nombres : 1 rond, 2 ovales, 4 boutons etc. Mais certains de ces objets comme le type de seau par exemple nous semblent un peu dépassés aujourd’hui, il en va de même pour le style de boutons.

Pour les deux derniers imagiers l’objectif est de reconnaître des formes ou des animaux et de les nommer, d’apprendre à compter jusqu’à 5, ils sont un tremplin vers les mots et l’acquisition de la langue. Si l’on retrouve les mêmes qualités de phrases visuelles, d’enchaînements, de glissements dont nous avons parlé précédemment, cette idée du bébé qui voit en noir et blanc est aujourd’hui controversée et il semblerait au contraire que même les nouveaux nés soient attirés par les couleurs vives comme l’affirme Anna Franklin, directrice du BabyLab de l’université de Sussex en Angleterre dans un article publié dans The Guardian en 2017 « dire que les bébés voient en noir et blanc, c’est un mythe », les nouveaux nés peuvent voir de  «larges morceaux intenses de rouge sur un décor gris»[7].

Il est étonnant que deux autres petits imagiers pour les bébés ne soient pas ré-édités, De quelle couleur ? et 1,2,3[8], car il nous semble que ce dernier petit imagier de Tana Hoban pourrait être le symbole de tous ses imagiers. C’est un bel objet pour apprendre à compter jusqu’à 10.

 

 

 

 

 

La première page annonce la tranche d’âge : 1 gâteau d’anniversaire avec une bougie, 2 petites chaussures rouges, 3 cubes en bois avec A,B,C en rouge, 4 quartiers d’oranges, 5 doigts d’une petite main d’enfant, 6 œufs dans une boite bleue, 7 petits biscuits en forme d’animal, 8 primevères roses fuchsia et rouges, 9 formes (couleurs primaires + oranges) enfilées sur une cordelette, 10 = 2 petits pieds de bébé avec les 10 petits orteils. C’est donc tout l’environnement quotidien du bébé que l’on retrouve. Les cadrages et éclairages des photos mettent en valeur les formes et les perspectives à hauteur de bébé. La disposition sur la page n’est pas faite au hasard, dans un coin de la photo le nombre en gros et en rouge est repris par 5 gros points en bas avec le nombre en lettre. La typographie est claire et sobre.

Elle attire l’attention sur le langage de la couleur avec des tons riches et denses de primaires, de complémentaires, des jeux d’oppositions qui mettent les objets en valeur. Les formes de base et aussi des formes plus complexes sont convoquées et tout l’environnement affectif aussi est là : son gâteau d’anniversaire, ses chaussures, ses cubes, sa main, ses pieds, ses biscuits favoris. Ce petit imagier est un bel objet au carrefour de l’art et des sciences, inspiré de Fluxus et de l’approche holistique de l’enfant.

La dimension philosophique

Tana Hoban a été professeur d’arts plastiques et de photographie à l’école des Beaux arts de Philadelphie, et si elle s’engouffre dans le vent de liberté qui fait sortir l’art des musées pour explorer le quotidien, elle n’en reste pas moins attachée à l’enseignement des bases artistiques qu’elle puise dans l’espace quotidien. Elle est donc bien consciente de son rôle de guide. L’enfant ne peut pas apprendre en découvrant tout, tout seul.  Il a besoin d’être guidé et elle entend bien ne rien laisser de côté même pour guider les plus jeunes.

Dans Ombres et Reflets[9], à travers de très belles photos des fenêtres d’un immeuble dans lesquelles se reflète le ciel, ou d’ombres de trois personnes en train de marcher sur le trottoir, elle entraine la réflexion vers un autre palier. En évoquant l’ombre, la lumière, le reflet elle aborde une autre vérité sur les êtres et les choses. Le montré, le caché, le visible et l’invisible, toute une dialectique de l’ombre et de la lumière, de la lumière et du reflet que l’on trouve chez les êtres et les choses, dialectique de la distorsion et de la transparence aussi.

Cette approche à la fois poétique et philosophique  qu’elle veut transmettre à l’enfant, elle la doit à sa mère à qui elle dédicace Shapes, Shapes, Shapes  en citant  Lord Byron : « Tout ce que l’ombre et la lumière ont de plus ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux ».

 

[1] Shadows and Reflections, Greenwillow,1990 / Ombres et reflets, Kaléidoscope, 1991

[2] Cécile Boulaire  Des « imagiers » de Tana Hoban pour les bébés https://album50.hypotheses.org/1568#more-1568

[3] Noir sur Blanc, Kaléidoscope 1994 / Greenwillow 1993 Black on White

[4] Blanc sur noir, kaléidoscope  1994/ Greenwillow 1993, White on Black

[5] Qu’est-ce que c’est ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994, What is that ?

[6] Qui sont-ils ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994 Who are they ?

[7] https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2017/apr/11/vision-thing-how-babies-colour-in-the-world

[8] 1,2,3 , Kaléidoscope, 1985

[9] Ombres et Reflets, kaléidoscope 1991 / Shadows and reflexions, Greenwillow books  1990

 

A propos de l’album : « Je t’aimerai toujours », éd. des éléphants,2020.

A propos de l’album : « Je t’aimerai toujours », éd. des éléphants,2020.

Robert Munsch/ ill, Camille Jourdy /trad. angl  Ilona Meyer-  Je t’aimerai toujours
Les éditions des éléphants, 2020, 13,50  – ISBN : 978-2-37273-071-6

Je t’aimerai toujours est un ouvrage qui évoque le cycle de la vie humaine. Nous y suivons en parallèle l’évolution de la vie – de la naissance à l’âge adulte – d’un protagoniste ainsi que l’involution d’une existence – de l’âge adulte à la mort – de sa mère. A la croisée de ces deux destins, il y a l’amour : l’amour inconditionnel d’une mère envers son enfant d’une part et l’amour d’un fils envers sa mère d’autre part. Et pourtant, l’ouvrage montre également avec beaucoup d’authenticité que ces deux mouvements interreliés ne vont pas de soi et pointe cette tension, résolument humaine, qui veut que l’avènement d’une personnalité doive nécessairement représenter une subversion, des déceptions du côté des adultes… interrogeant ainsi la parentalité dans toute sa complexité.

Ce livre s’adresse aux enfants bien-sûr mais aussi à leurs parents qui pourront tirer grandement profit de la fiction. Pour les plus petits, Robert Munsch et Camille Jourdy soulignent l’importance de l’expression du désir individuel pour grandir, quitte à ce que ce dernier ne soit pas en adéquation avec les idéaux parentaux. S’individualiser, c’est expérimenter les limites de soi, ce n’est pas respecter aveuglément celles des autres. Paradoxalement, les limites imposées par les parents sécurisent l’enfant, l’aident à comprendre sa culture, les mœurs qui l’entourent et, si elles viennent à manquer, de lourdes conséquences peuvent apparaître. C’est également cette tension qui devrait permettre aux adultes de prendre conscience, d’une part du caractère nécessairement imparfait de leur parentalité et, d’autre part, que la culpabilité n’est pas bonne conseillère, quand bien même les médias regorgent de figures parentales physiquement et moralement parfaites.

Finalement, grandir et faire sa place, c’est à la fois s’inscrire dans un collectif mais également faire advenir un individu unique et, comme le montre cette œuvre, c’est l’amour qui permet que les deux cohabitent.

Entre la nature et la culture, l’Amour 

La première double-page de l’œuvre montre une jeune maman tenant son bébé dans les bras. La tendresse et la sérénité qui émanent de ce moment sont accentuées par l’ordre, les couleurs et la luminosité qui inondent la pièce de la maison. Quelques livres jonchent le sol et l’on peut imaginer que cette mère soit déjà en pleine incertitude concernant son rôle et qu’elle tente de trouver des réponses dans les théories éducatives piochées dans une multitude d’ouvrages scientifiques. Et pour cause : être parent quand on s’est éloigné de son « animalité », c’est s’installer dans un doute immense qui peut mener certains tuteurs à de profonds sentiments d’infériorité. En effet, aucun mode d’emploi parfaitement fiable ne permet de suivre un protocole parental. Il existe donc une tension, déjà palpable, entre la nature et la culture : pour le moment, les livres représentent la culture tandis que la nature est « emprisonnée » dans les tableaux accrochés au mur, les figurines d’animaux sur les étagères ou encore sous forme de peluche dans le lit à barreaux du bébé.

Enfin, côtoyant ces deux dimensions – la nature « emprisonnée » et la culture scientifique et théorique – il y a cette ritournelle qui reviendra sans arrêt dans le livre :

Aussi longtemps que je vivrai,
Toujours je t’aimerai.
Jusqu’à la fin des temps,
Tu seras mon enfant.

Cette comptine, comme une promesse faite à l’amour, est à la croisée entre la culture (chanter est un acte humain très important) et la nature (cet instinct très animal qui fait que chaque être vivant ferait tout pour ses enfants).

Rasséréné et serein, le lecteur tourne alors les pages suivantes et comprend tout de suite que les auteurs n’ont nullement l’intention d’enjoliver la réalité. En effet, on y découvre que le désir d’enfant idéal de la mère est mis à mal : le lecteur devient le témoin de l’avènement d’une personnalité qui expérimente et considère la vie humaine comme un grand laboratoire permettant d’emmagasiner des sensations, des émotions et des connaissances sur lesquelles s’appuyer pour croître. Les illustrations montrent ces expériences chaotiques sous la forme du désordre, de la désobéissance, de l’inclusion à un groupe de pairs… A chaque fois, la mère semble désespérée : elle n’avait pas imaginé que cela serait aussi complexe et elle n’hésite pas à dire que son enfant la rend FOLLE (écrit en majuscules), qu’elle le céderait bien à un zoo ou qu’elle a l’impression de vivre avec un animal. A nouveau, la nature et l’animalité sont convoquées à travers cette image du zoo. Les livres du début n’ont à première vue pas réussi à permettre une éducation plus sereine. A première vue seulement car en réalité, ce garçonnet est parvenu à devenir un homme, capable de prendre son envol, de fonder sa propre famille et surtout, apte à transmettre à son tour de la tendresse à son enfant et à éprouver de la gratitude envers celle qui l’a aimé de façon inconditionnelle, sa maman. Finalement, cette maman, dans ses apparents échecs tout au long de l’ouvrage, a pleinement réussi : elle a semé de l’amour chaque soir (la petite ritournelle qui revient à chaque fois) et, à la fin, son fils devenu homme en est devenu porteur à son tour, capable qu’il a été de trouver sa place dans une culture donnée sans sacrifier les parties nécessaires de son individualité. Il est donc question d’une transmission intergénérationnelle qui pose la question existentielle du juste milieu entre les dimensions collectives et individuelles qui nous habitent.

Grandir et éduquer : entre mise en conformité et avènement créatif 

Tout au long de l’ouvrage, une autre tension est prise en charge : il s’agit de l’ambivalence entre la mise en conformité des désirs et l’avènement d’une individualité unique et par définition asociale. La grande question sous-jacente est celle de l’identité : Qui suis-je ? Qu’ai-je hérité de mes parents et qu’ai-je inventé moi-même ?

Dans l’ouvrage, les éléments montrant les désirs divergents de la mère et de son fils prennent beaucoup de place. Mais il est également possible de mettre en évidence le mouvement contraire, c’est-à-dire celui consistant à reproduire des comportements ou des pensées de génération en génération. Les deux mouvements sont nécessaires mais à nouveau, c’est un juste milieu qui permet l’épanouissement de l’être. Si nous ne faisons qu’adhérer au désir de conformité de nos parents (et de la société), la partie créatrice de notre individualité va se mettre à hurler provoquant de lourds méfaits pouvant aller jusqu’à la maladie. A l’inverse, si nous sommes incapables de nous sentir limités, nous risquons une grande insécurité.
Ainsi, la répétition apparaît dans la dernière partie de l’œuvre : l’homme est devenu père à son tour. La tapisserie dans la chambre de son enfant est la même que celle qu’il avait quand il était petit chez sa mère. De plus, à la dernière page, c’est lui qui chante la chanson que lui chantait sa mère. Cette chanson est le symbole de ce secret que les humains se transmettent de génération en génération et il est très émouvant d’observer quand a eu lieu cette transmission dans le livre de Munsch et Jourdy : la maman, devenue vieille et malade est sur les genoux de son fils. Elle entame les premières notes de la chanson mais ne parvient pas à la terminer. C’est son fils qui prend alors le relais et termine le chant. L’amour s’est transmis d’un cœur à l’autre, n’est-ce pas cela la clé de l’éducation parentale ?

Les parents qui liront cette histoire à leurs enfants seront forcément renvoyés aux souvenirs de leur propre enfance lorsqu’ils disaient : « Quand j’aurai des enfants, je ferai l’inverse de ce qu’ont fait mes parents ». Ce sera alors l’occasion pour eux d’observer ce mystère humain qui cherche, expérimente, change, évolue… tout en gardant néanmoins la sensation d’être la même personne et de se reconnaître invariablement dans le miroir de l’enfance jusqu’à la mort. Il existe une asynchronicité permanente entre les générations. Cela peut poser problème mais, à nouveau, c’est l’amour qui cimente les relations en permettant à chacun d’exprimer ses besoins du moment sans annuler ceux qui les entourent.

Finalement, en accord avec ce que nous montre l’ouvrage, l’on peut affirmer que l’enfance est le temps de l’expérimentation, du détour. Parallèlement, l’adulte (qui a lui-même expérimenté cet état plus ou moins transgressif étant enfant), cherche maintenant à montrer ce chemin à ses enfants. Néanmoins, l’antagonisme des désirs nécessaire à la double contrainte d’avènement de l’individu dans un cadre collectif, empêche que la rencontre soit fluide et sereine. Et si l’on n’y prend pas garde et si l’on ne cherche pas plus loin que l’apparent conflit, l’on peut vite convoquer une troisième instance : la culpabilité. Heureusement, cette œuvre, parce qu’elle résonne avec bon nombre de réalités quotidiennes, est une véritable médication pour tenir cette instance éloignée des familles.

J’éduque donc je me trompe

Fort heureusement, cette œuvre ne s’inscrit pas dans le flot des images et des injonctions qui cherchent à faire de nous des parents parfaits et qui envahissent l’espace publique. En effet, les publicités, les magazines, les ouvrages « mode d’emploi » sur la parentalité et l’éducation regorgent d’une perfection inatteignable de laquelle seraient exclues toutes manifestations de colère ou de frustration. Il ne reste alors plus aux parents que la culpabilité de ne pas parvenir à être des parents sereins.

Dans Je t’aimerai toujours et malgré un titre semblant souligner seulement l’aspect positif de la parentalité, la colère et la frustration des parents ont droit de cité. La mère s’autorise à accuser son enfant de la faire devenir folle ; elle va jusqu’à souhaiter le vendre au zoo, le comparant à un animal, incapable d’être poli et bien élevé. Enfin, le livre souligne qu’il n’y a que quand l’enfant dort que sa mère lui témoigne son amour tendre. Combien de parents se retrouveront dans cette description ? Une grande majorité. Eduquer un enfant est complexe et réveille des émotions ambivalentes que la société de la performance ne prend pas du tout en charge. « Soyez de bons parents ! » voilà ce qu’intime la société sans donner d’indications supplémentaires mais en faisant suivre une publicité montrant des enfants heureux de posséder. Il n’en faut pas plus au cerveau humain pour en déduire très rapidement ce message : « Si je veux être un bon parent, je dois rendre mon enfant heureux et, pour cela, je dois lui acheter des objets ». A nouveau, ce message est extrêmement frustrant et culpabilisant car il annule toute la poésie contenue dans l’acte d’éduquer. Le sens est perdu et la beauté de la nature, si déstabilisante soit-elle, est reléguée au rang de bibelots sur une étagère ou de poster encadré au mur.

L’ouvrage ne se laisse pas abêtir par ce discours et, bien qu’il montre que posséder raisonnablement est souhaitable (avoir une sécurité matérielle : un logement ; partager des objets pour se sentir appartenir à un groupe : quand le jeune garçon joue au foot ou communique avec ses pairs…), il met surtout en avant la transmission inestimable que représente cette chanson. Aucun objet ne pourra remplacer cette transmission de cœur à cœur.

L’enfant qui lira ce livre comprendra également qu’il peut et doit se sentir autorisé à expérimenter dans les limites du respect et des règles qui l’inscrivent dans un collectif. Il ne doit pas culpabiliser de voir ses parents culpabiliser et surtout ne pas porter sur ses épaules ce fardeau que la société de consommation pourrait vouloir lui faire porter indirectement.

Conclusion 

Je t’aimerai toujours se fait le porte-parole du grand espoir que représente la vie. Avec douceur et poésie, mais sans omettre la nécessaire difficulté liée aux cycles d’évolution et d’involution qui se rencontrent lors de la vie humaine, l’ouvrage résonne profondément avec les vécus de parents qui sont confrontés à l’éducation de leurs enfants. Et, plutôt que de transmettre un message moralisateur qui prendrait le risque d’engendrer de la culpabilité, les auteurs font le pari de l’intelligence intrinsèque contenue dans les différentes dimensions de l’existence, qu’elles soient d’apparences positives ou négatives. Parfois, comme dans la démarche alchimiste, le plomb se transforme en or. C’est en tous cas vrai sur le plan psychique : du chaos nait l’ordre et cet enfant qui bouscule symboliquement sa mère est en réalité en train de construire un écrin intérieur, le plus accueillant possible pour le secret qu’elle va lui confier. C’est donc un ouvrage qui appelle la confiance en la vie. Elle ne répond pas à nos attentes à court terme mais qu’importe : elle fait son œuvre et au final, l’amour et la tendresse survivront à ceux qui les ont légués de leur vivant mais qui ne sont plus.

Julien LEDOUX, professeur d’école, docteur en sciences de l’éducation

Philosopher avec les enfants ? Notre panorama critique

Des collections jeunesse dédiées à la philosophie

Vous trouverez présentées dans NVL la revue 224 les collections suivantes :

  • philozenfants, Nathan
  • philozidées, Nathan,
  • les petits albums de philosophie, Autrement
  • goûters philo, Milan
  • philofolies, Père Castor Flammarion
  • chouette ! penser, Gallimard
  • les petits platons
  • éditions du Cheval vert.

Les collections ci-dessus sont présentées par Laurence Breton dans NVL la revue 224 p35

  • Philo et autres chemins, La joie de lire, est présentée par Jean Claude BONNET p 48
  • philo et citoyenneté, L’Initiale, est présentée par Janie COITIT GODFREY p.51

Nous ajoutons ici  les collections :

  • Philosopher ? aux éditions Le Pommier. Cette petite collection est sous-titrée Des livres pour déplier sa pensée. Michel Puech fonde chaque ouvrage sur un verbe : Marcher, Expliquer, Jeter, Vouloir …dont il déplie tenants et aboutissants. L’esprit picorera avec plaisir ces carnets à loger en poche, illustrés léger.
  • Philo, chez Oskar. Isabelle Wlodarczyk y propose un questionnement philosophique à partir par exemple des Fables de La Fontaine ou de l’Odyssée. Ainsi, complétant notre numéro précédent sur Les mythes grecs en littérature jeunesse, rappelons que ceux-ci sont particulièrement propices à des interrogations sur les grandes questions métaphysiques comme sur des thèmes sociétaux. Dans L’Odyssée d’Homère pour réfléchir, Ulysse quitte Calypso en refusant l’immortalité qu’elle lui propose, ce qui amène à poser la question : Une vie réussie est-elle forcément longue ? ou Circé qui transforme en cochons les compagnons d’Ulysse n’interroge-t-elle pas sur des débats de société actuels : L’homme est-il un animal comme les autres ?

Des ouvrages spécifiques

  • Ni oui ni non, Tomi Ungerer , L’Ecole des loisirs 2019
  • La morale ça se discute , Michel Tozzi, Albin Michel, 2014,
  • Questions de philo entre ados, Oscar Brénifier, Seuil  jeunesse, 2007
  • Le livre des grands contraires philosophiques, Oscar Brénifier, Jacques Desprès, Nathan, 2007
  • Le tonneau de Diogène, Françoise Kérisel, Magnard , 2006
  • Sagesses et malices de Socrate, le philosophe de la rue- Christian Roche, Jean Jacques Barrère, Albin Michel, 2005
  • Les philofables, Michel Piquemal, Albin Michel , 2003
  • Le livre des philosophes, Laurent Déchery, Gallimard jeunesse, 1998

 

Des albums et fictions

Œuvres de littérature jeunesse, albums, BD, romans, que nous conseillons comme support de réflexion philosophique. Vous trouverez dans NVL la revue 224 des analyses ou commentaires  de ces livres :

  • Livre de la Lézarde, Yves Heurté, Claire Forgeot , cf article de Claudine C Stupar, NVL 224 p15
  • C’était pour de faux, Maxime Derouen, cf article de Pauline Bestaven, NVL 224 p 43
  • Genesis, cf  article de Elise Ternoy , NVL 224 p54
  • Guerre ! Et si ça nous arrivait , article de Arnaud Lopinot, NVL 224 p56
  • L’affaire Tournesol, Hergé, Casterman 1956,
  • Le monde d’Edena, Moebius, Casterman 1988,
  • Thoreau la vie sublime, Dan et Leroy, Le lombard 2012,
  • Alice sourit, Jeanne Willis , Tony Ross, Gallimard 2002,
  • Grain d’aile, Paul Eluard, J. Duhême,
  • L’enfant qui ne voulait pas grandir, Paul Eluard, J. Duhême, Pocket 1999,
  • Peut être que le monde, Alain Serres, Chloé Fraser, Rue du Monde, 2015,
  • Ma liberté à moi , Tony Slack Morrisson, Gallimard 2003,
  • Histoire à 4 voix, Anthony Browne, Ecole des loisirs 2000 : les 9 ouvrages précédents sont présentés dans l’article de Florence Louis NVL 224 p10

 

  • Wolf Erlbruch, La grande question, Editions Etre, 2003
  • Fran Manushkin et Ronald Himler, Bébé, L’école des loisirs, 1972
  • Christian Bruel et Nicole Claveloux, .., Thierry Magnier, 2001
  • Anthony Browne, Mon papa, L’école des Loisirs, 2002
  • Anthony Browne, Ma maman, L’école des Loisirs, 2005
  • Martin Waddell et Patrick Benson, Bébés chouettes, L’école des Loisirs, 1992
  • Vincent Cuvellier, Christophe Dutertre, La première fois que je suis née, Gallimard jeunesse, 2007
  • Arnaud Alméras-Robin, Cet été-là, Editions Sarbacane, 2009
  • Anette Bley, Quand je ne serai plus là, Hachette, 2005
  • Cyril Hahn, Boubou et grand-père, Casterman, 2009
  • Claude Ponti, L’arbre sans fin, L ‘école des Loisirs, 1992
  • Olivier Douzou, jojo la mache, Editions du Rouergue, 1993 :

les 12 albums qui précèdent sont recommandés par Julien Ledoux , NVL 224 p19

Dans l’article p58  nous avons classé par thèmes les albums suivants:

  • L’infini et moi, Gaby Swiatkwska, Kate Osford, Le Genévrier 2017
  • Quand j’étais petit, Mario Ramos, Pastel 1997
  • Comme son ombre, Laurent Cirelli, Prune Cirelli, L’étagère du bas, 2018
  • Drôle d’oiseau, Reynolds, Davies, Le Genévrier,
  • Marlaguette , Père Castor,
  • Ami ami, Rascal ,
  • Eléphant a une question, Lee Vand’en Berg,Katje Vermeire, Cotcotcot 2018
  • Vieille Tortue et la vérité brisée, Douglas Wood, Jon Muth, Le Genévrier 2015
  • L’empereur et le cerf-volant, Jane Yolen, Ed Young, Le Genévrier, 2011

Et nous vous conseillons aussi :

  • Comment Wang fô fut sauvé des eaux, Marguerite Yourcenar,

 

Claudine Charamnac Stupar

 

Le fil d’Ariane

Le fil d’Ariane

Ce grand album-jeu correspond bien au thème traité dans notre dernier numéro. Il en est même le prolongement. Il est réalisé par un auteur-illustrateur polonais de grand talent.

C’est un livre incroyable  sur le plan graphique !  Les adeptes de Charlie seront séduits  car il s’agit de chercher des petits personnages, que dans l’esprit. En effet il s’agit de suivre les héros dans leurs pérégrinations – leur faire emprunter des labyrinthes avec Thésée pour trouver le Minotaure et le tuer, affronter les Cyclopes avec Ulysse, lutter avec Héraclès – et ce sont autant d’itinéraires de lecture, de construction du récit et de ses articulations par l’image. La lecture par l’image est au cœur de cet album.

L’auteur a fait un travail de recherche documentaire extraordinaire. C’est par l’intermédiaire de dessins d’une grande précision et d’une formidable mise en scène des personnages et des situations qu’il fait partager au lecteur, par identification,  les expériences et le destin des héros.

Chaque double page commence par une flèche à gauche qui est l’entrée du labyrinthe et se prolonge par une flèche à droite indiquant la sortie. Entre les deux le lecteur est invité à emprunter des itinéraires, observer les illustrations, regarder les détails et lire les annotations. Il est aussi invité à approfondir ses connaissances en se reportant aux explications à la fin du livre.

C’est un excellent album-jeu qui apprend à développer des stratégies, contourner des obstacles, se tromper, revenir en arrière et recommencer : toute une symbolique de l’apprentissage où patience, réflexion et connaissance sont sollicitée et stimulées.

Enfin cet album qui apprend à lire par l’image propose la lecture de l’image comme expérience de vie.

Remarquable !

© Le fil d’Ariane, Jan Bajtlik, La joie de Lire, 2019

Des systèmes d’éducation dans le monde où on prend en compte les émotions

Des systèmes d’éducation dans le monde où on prend en compte les émotions

 

Juliette Perchais est une jeune enseignante en collège de la région parisienne. Elle ne trouve pas dans sa formation des réponses à ses attentes. Très vite elle éprouve le sentiment de tâtonner et décide de partir en 2017 faire son tour du monde de l’éducation. En un an elle visite 18 pays et bon nombre d’écoles, parle avec des enseignants, des élèves, observe, compare, jauge, découvre, analyse les approches. Ce livre est la synthèse de ses observations et de son ressenti.

A l’heure où en France on découvre, par l’intermédiaire des  neurosciences  la prise en compte des émotions dans le processus d’apprentissage, on s’aperçoit que cela existe déjà dans de très nombreux pays comme nous le dit Juliette : « Tout au long de mon voyage, j’ai été surprise de constater que cette question était extrêmement développée dans la plupart des pays que j’ai traversés et que l’école et ses enseignants s’en sont largement emparé depuis quelques années maintenant. A mesure que nos connaissances du développement de l’enfant et de l’adolescent se perfectionnent, on constate en effet que l’apprentissage peut être activé ou inhibé en fonction de nos émotions, de notre stress, de notre satisfaction »

Comment en Finlande, en Suède, aux Etats-Unis, au Brésil, en Belgique, en Inde, au Canada, aide-t-on l’enfant à se construire en tant que personne ? Intelligence émotionnelle, estime de soi, confiance en soi, contrôle de soi, empathie, encouragements, bien-être à l’école, sont autant de questions abordées dans ce livre passionnant, pour les éducateurs comme pour les parents.

 

Juliette Perchais – L’éducation n’est pas une science exacte

Kero, 2019. 9782366584066, 17€50.

Des albums pour les 8-12 ans

Des albums pour les 8-12 ans

On dit souvent que les 8 -12 ans ont passé l’âge de lire des albums. On insinue ainsi que l’image servirait de support à l’écrit voire uniquement de description, distraction, décoration. Et de ce fait, qu’elle n’est pas « nécessaire ». On insinue enfin que les histoires racontées dans les albums sont trop simples voire simplistes. Il y aurait donc une hiérarchisation du passage de l’image pour les petits, à l’écrit pour les plus grands. Et l’image ne serait donc que le tremplin vers l’écrit.

Mais c’est ignorer que l’image appelée illustration quand elle est associée à un texte, est elle même une expression artistique à part entière qui s’inscrit dans une histoire, dans des courants, dans des styles, dans un langage plastique qu’il faut apprendre à connaître et qui constitue une véritable initiation à l’histoire de l’art, tout comme l’écrit est une initiation à la littérature. La lecture des éléments de l’image et ses associations, les choix des couleurs et leurs agencements, les nuances, les perspectives et les cadrages créent des itinéraires de lecture qu’il faut apprendre à décrypter et qui sont à mettre en parallèle avec la structure du récit, le choix des mots, l’agencement des phrases, la narration, les personnages, les dialogues. L’illustration a cette faculté particulière de fonctionner en couple avec un texte. Ce texte peut être long ou cours mais ce n’est pas la longueur du texte qui va cibler la tranche d’âge à laquelle il s’adresse, c’est le sujet le contenu culturel de l’album.

Les enfants eux mêmes ont bien compris l’importance de l’image puisque très tôt ils s’intéressent à des récits par l’image type BD ou maintenant roman graphique. Bon nombre d’albums chez les éditeurs correspondent à la tranche d’âge des 8-12 ans. Ce sont des albums au contenu culturel riche qui s’adresse généralement à de bons lecteursavec des illustrations réalisées par de grands illustrateurs – Zaü, Dedieu, Pef – devenus très célèbres, de véritables artistes avec une puissance esthétique. Ce sont aussi des albums qui à l’instar des grandes expositions de l’art contemporain allient parfois plusieurs techniques graphiques : peinture, dessin, photos, reproductions d’affiches, lettres, journal etc. C’est un mélange des genres au service du sujet et surtout au service de la formation du jeune citoyen pour lui apprendre à observer, à accroître ses connaissances, à former ses propres idées, à aiguiser son sens critique sur la société et sur le monde, et surtout à stimuler son imagination et sa créativité.

Pourtant si tous les éditeurs jeunesse ont cette tranche d’âge dans leurs catalogues ils n’ont pas tous la même approche et certains surfent parfois sur des thèmes à la mode issus d’études marketing qui présentent peu d’intérêt pour aider l’enfant à se construire en tant qu’être humain. Nous allons donc présenter ici des albums, collections, éditions qui ont particulièrement retenu notre attention et dont certains ont déjà fait l’objet d’analyses dans notre revue NVL.

Grands portraits chez Rue du monde

Cette collection présente « des récits de vie pour devenir un être libre » avec des titres comme : Mandela, l’africain multicolore, d’Alain Serres et Zaü.

 

C’est l’histoire de cet humaniste hors du commun emprisonné pendant 28 ans en Afrique du Sud, qui a lutté contre l’Apartheid pour la libération de son peuple, mais aussi pour la paix, la liberté et la fraternité de tous les peuples de toutes les couleurs. Le trait noir de Zaü sculpte sur le papier un héros des temps modernes. L’encre de chine donne une lumière interne à la ligne serpentine qui insuffle une présence au personnage, une noblesse en harmonie complète avec la grandeur universelle des idées qu’il défend.

 

 

 

Dans cette même collection citons aussi :

Missak : Didier Daeninckx, ill. Laurent Corvaisier : histoire de ce jeune arménien fuyant la guerre dans son pays qui devint un héros de la Résistance française.

Korczak : Philippe Meirou, ill. Pef : créateur d’une école pour les enfants juifs et « inventeur des droits de l’enfant », dans le ghetto de Varsovie.

Wangari Maathaï : Franck Prévot, ill. Aurélia Fronty :   la femme qui a planté des millions d’arbres en Afrique et  a reçu le prix Nobel de la paix.

Martin et Rosa : Raphaëlle Frier, ill. Zaü : Portraits croisés de Martin Luther King et Rosa Park, deux grandes figures de la lutte contre la ségrégation raciale aux Etats Unis éclairée par l’histoire de l’esclavage.

Monsieur Chocolat : Bénédicte Rivière, ill. Bruno Pilorget :Ce fils d’esclave qui a fait rire le tout-Paris dans les années 1900 et dont le succès reposa sur le mépris des blancs envers les noirs.

Malala : Raphaëlle Frier, ill. Aurélia Fronty : jeune Pakistanaise de 17 ans qui s’est battue pour le droit des filles à l’éducation.

Et enfin :

Le Gingko d’Alain Serres avec des illustrations de Zaü, c’est le portrait non pas d’un personnage cette fois, mais d’un arbre : « le plus viel arbre du monde ». Portrait d’une espèce qui a traversé des millions d’années et qui semble résister à toutes les formes d’agression possibles : le feu, la pollution, la bombe atomique…

 

C’est également le symbole de la sagesse grâce à ses multiples vertus médicinales.  Il fascine les scientifiques et inspire aussi les poètes. Les illustrations de Zaü nous plongent dans une atmosphère de soleil levant où  la couleur  dessine et rythme le temps.

 

 

 

Dans cette collection chaque ouvrage se termine par un dossier documentaire de cinq pages, pour apporter des éléments d’informations complémentaires à l’aide de photos, de gravures, de cartes, qui sont d’un grand intérêt, tant pour les enfants que pour les adultes !

 

Histoires d’Histoires chez Rue du monde

C’est une collection avec des albums très poignants et bien documentés: sur la seconde guerre mondiale, la révolution française,  la colonisation. Dans ces documentaires fictions historiques, la puissance de l’image vient traduire l’atmosphère qui sous-tend le récit.

   

Un dossier documentaire est aussi proposé à la fin.

 

Des albums remarquables…

Dans le même registre mais sur  la grande guerre cette fois, ce grand album sans texte de Thierry Dedieu 14-18 : une minute de silence à nos arrière-grands-pères courageux, Seuil

Le concept du livre se résume dans le sous-titre : une minute de silence à nos arrières grands-pères courageux. Cette « minute de silence » correspond aux conditions presque réelles de lecture de l’album puisqu’il n’y a rien à lire, tout à ressentir. Le livre s’ouvre juste sur cette confidence : « Chère Adèle, il n’y a plus de mots pour décrire ce que je vis. » S’ensuit une série d’illustrations saisissantes, réalisées au pastel dans des tons sépia, dénonçant à travers des cadrages rapprochés et des gros plans l’atrocité de la guerre, la solitude, les peurs et angoisses qu’elle génère, ses dommages, et ses morts…

 

Ruby tête haute

D’Irène Cohen-Janca, ill. Marc Daniauaux Editions des Eléphants, sur le racisme aux USAa particulièrement retenu notre attention.

En  partant d’une peinture réalisée par le célèbre illustrateur Norman Rockwell dans les années soixante intitulé : The Problem We All Live With où l’on voit une petite fille noire escortée par 4 policiers, l’album raconte l’histoire de la petite Ruby Bridges. C’est elle qui nous raconte sa propre histoire et celle de sa famille dans l’Amérique des années 60, et de son premier jour d’école dans une école blanche à la suite des lois sur les droits civiques votées en 1964 interdisant la discrimination. Elle est protégée par la police pour éviter de se faire lyncher par les parents protestataires. Parmi les nombreuses pancartes on peut lire « l’intégration est un péché » ! L’illustration en imitant le style très réaliste de Norman Rockwell accompagne la narration avec des cadrages et des gros plans qui soulignent la peur et la solitude ressentie par Ruby en ce premier jour d’école et la violence et l’agressivité des parents blancs ségrégationnistes.

 

 

A la fin de l’album une page explique ce que fut la ségrégation aux Etats-Unis, qui était Norman Rockwell, et où en sont les choses aujourd’hui. Une amie d’origine asiatique qui vit pourtant dans un quartier huppé de Philadelphie a récemment écrit sur sa page Facebook à propos de la sortie de cet album « ici rien n’a changé ! ».

 

L’appartement un siècle d’histoire russe

Ce très bel album d’Alexandra Litvina/Ania Desnitskaïa/trad. François Deweer et Marion Santos – Louison Editions,  a aussi retenu notre attention.

 

 C’est un documentaire-fiction sur la vie dans un appartement à Moscou au XXème siècle de plusieurs familles sur plusieurs générations. Il est très riche tant sur le plan du texte que sur celui de l’image. Son aspect polymorphe est intéressant car il utilise plusieurs approches textuelles : récit, lettres, cartes postales, manchettes de journaux, articles de presse, publicités, listes, chansons, poèmes. L’illustratrice croise également différents éléments visuels tels que collages, photos, dessins, bulles, légendes, images, arbre généalogique avec dessins des personnages, maquettes de l’appartement en trois dimensions, à divers stades de l’Histoire et de son évolution. Il y a interpénétration totale entre les textes et les illustrations.

Il raconte l’histoire d’une famille les Mouromtsev à travers un siècle d’histoire sur 4 générations dans un appartement de Moscou, 38 personnages plus 7 animaux domestiques. Mais il y a aussi les amis et les voisins…et leurs animaux domestiques, ce qui fait presque une centaine de personnages. C’est pourquoi on trouve au début et à la fin sur double page des portraits qui permettent de les reconnaître. Heureusement car on s’y perd parfois un peu ! Il y a également au début une note de l’éditeur français qui explique la manière dont fonctionnent les noms russes avec les patronymes. Heureusement car là aussi on pourrait s’y perdre un peu !

Le récit qui commence en 1902 raconte l’histoire de cette famille ordinaire à travers des dates marquantes et charnières : 1914, 1919, 1927, 1937, 1941-1945, 1953, 1961, 1973, 1987, 1991 et 2002. On se croirait un peu dans un univers à la Dostoïevsky mais un siècle plus tard ! Les évènements familiaux s’interpénètrent avec l’Histoire de la nation apportant leurs lots de joies et de peines, de conflits, de séparations et de réconciliations.

L’histoire est également racontée à travers les objets de la vie quotidienne qui appartiennent aux différents membres de la famille et à diverses époques : meubles, vêtements, vaisselle, jouets, livres. Ils sont également redessinés à l’extérieur de l’image et le lecteur est invité à les retrouver à l’intérieur.  C’est donc aussi un livre jeu, pour attirer l’attention sur la participation de ces objets à l’Histoire. Les images sont très descriptives, narratives et très détaillées. On voit l’appartement en coupe et on observe ce que font les personnages dans chacune des pièces en même temps, un peu comme dans une maison de poupée.

L’auteure, historienne reconnue en Russie, passionnée par l’édition jeunesse a écrit plusieurs livres de jeux. Cet album reflète ses convictions personnelles sur la manière d’intéresser les jeunes à l’Histoire par l’observation et le jeu. Faire en sorte que les jeunes se réapproprient l’Histoire à travers l’histoire de leur propre famille, grâce aux  objets qui les entourent,  ou  à retrouver dans les greniers,  les archives familiales.

Cet album lui aussi est un bel objet : riche, bien conçu, coloré, ludique avec des itinéraires et un passé pour chaque enfant à retrouver.

 

C’est ainsi que nous habitons le monde  

Dans un autre domaine scientifique cette fois citons cet album d’ Alain Serres avec des illustrations de Nathalie Novi chez Rue du monde. C’est un conte moderne, documentaire fiction où un groupe d’enfants découvre l’œuvre et les planches botaniques de François Plée.

 

Comment faire accéder à la connaissance sans ennuyer ? C’est sans doute la question que s’est posée l’équipe éditoriale de cet album, car comment faire découvrir les magnifiques planches botaniques de François Plée, botaniste et graveur célèbre du XIXème qui suscitent tellement l’admiration par la finesse et la précision du dessin, par la délicatesse des couleurs ? Le texte qui accompagne chaque double-page met en scène le jeune François passionné de botanique et ses deux cousines. Il veut à tout prix faire partager son bonheur d’observer et de dessiner. Mais ils auront à compter avec une bande rivale qui va se moquer, les insulter, les humilier. Grâce au pouvoir transmis par un mulot et à sa complicité avec la nature il parviendra à leur expliquer comment nous habitons le monde : « un animal, un humain et un végétal, voilà le cœur vivant du monde !».

 

Les illustrations, de belles peintures pleine-page qui mettent en scène les enfants sont très figuratives et un peu floutées pour créer une atmosphère onirique, et pourtant bien réelles. Elles sont un très bel écho aux planches botaniques. A la fin de l’ouvrage chaque enfant est invité à choisir et à s’associer à une plante et à un animal. Bonne idée !

 

L’enfant qui savait lire les animaux

Comment ne pas parler de cet album d’AlainSerres, ill. Zaüchez Rue du monde.

 

C’est une livre d’artiste, un bestiaire, un livre fascinant pour tous les passionnés d’animaux ou de dessin à l’encre de chine ! L’illustrateur croque en quelques traits, quelques lignes l’attitude juste des zèbres dans la savane, des oiseaux, des éléphants, du léopard en pleine course, du rhinocéros qui fonce vers nous, de l’antilope aux aguets, des tortues, des phoques, des élans ! Des individus seuls ou en couple, en groupe, avec leurs petits, à l’arrêt, en plein élan, de profil ou face caméra. Quel talent d’observation ! il faut en effet savoir lire les attitudes, les mouvements, les volumes, les expressions pour arriver à créer de telles images.  Les animaux de Zaü ont en commun une étonnante présence, une sérénité absolue, même dans le mouvement ! Le texte d’Alain Serres court et poétique, discret sur chaque double page, raconte l’histoire de ce jeune garçon parti en quête de lui même. Il invite le lecteur à sentir et à réfléchir.

 

 

De ces belles pages sépia, de ces portraits aussi variés qu’il y a d’espèces sur la Terre émane le souffle tranquille des grands espaces et de notre humanité.

 

L’élan Evenki 

Toujours dans le registre des animaux, L’élan Evenki ,Blackcrane, ill. Jiu Er, trad. Laurana Serres-Giardi chez Rue du monde.

C’est une fiction documentaire sur le peuple des Ewenkis qui vit dans les forêts de Mongolieau Nord de la Chine. Il raconte l’histoire du chasseur Guéli Shenké et de sa relation avec l’élan qu’il a adopté et dont il devra se séparer. Ce très beau conte naturaliste évoque le mode de vie, les valeurs, et la culture ancestrale des Ewenkis très attachés à la nature et à la forêt. Les illustrations très naturalistes notamment pour les illustrations des animaux sont remarquables de précision, de détails pour décrire la flore et la faune qui peuplent la forêt, et surtout les dessins des élans et les cadrages donnent à cet animal une incroyable présence.

 

 

Editions L’atelier du poisson soluble

Nous devons aussi parler de nombreux albums chez cet éditeurcar ce sont des albums aux sujets parfois plus abstraits ou sur des problèmes liés à la pré – adolescence, où l’image vient expliciter les idées.

L’enfant errant de Giles Aufray, ill. Marion Janin.

 

C’est un très beau récit poétique sur l’errance du héros dans le rêve éveillé, l’imaginaire, les méandres de la conscience et de ses blessures invisibles. Les images, mélange de sépia et de personnages monochrome rouges ou verts d’un réalisme baroque, et le texte prennent merveilleusement le relais l’un de l’autre.

 

 

 

Margot de Fanny Robin, ill. Delphine Vaute

Peu de texte et très sobre, c’est un album sur le suicide. L’évocation de points de repères du passé qui auraient pu, dû alerter. Les images dont la poésie et les associations tentent de dédramatiser le sujet montrent comment une enfant battue perd pied peu à peu et glisse vers un ailleurs.

Le jour où j’ai perdu mon temps de Agnès de Lestrade, ill. Julie Ricossé

Sur le concept du temps très abstrait, cet album demande de bonnes qualités d’analyse pour mettre le texte très court en relation avec des images très détaillées.

Demain les rêves Thierry Cazals, ill. Daria Petrilli

Sur la crise qui engendre la pauvreté et la manière dont les enfants la ressentent et en souffrent.

27 premières Audrey Calleja

Album sans texte sur toutes les premières fois de l’enfance à la vieillesse : les blessures, le vol, l’amour, les poils, la mort d’un être cher, les relations sexuelles, le permis de conduire, …des images montage faites de dessins, de découpages, dans un style un peu pop américain.

Le tyran Le luthier et le Temps, Christian Grenier, ill. François Schmidt

Très beau récit poétique et très belles illustrations riches de détails et d’associations

ABC de la trouille, Albert Lemant

Un abécédaire original aux magnifiques graphismes en noir et blanc

 

D’autres albums sont aussi très intéressants pour les 8-12 ans 

 Ma mère, Stéphane Servant, ill. Emmanuelle Houdart, Editions Thierry Magnier

Et Picasso peint Guernica, Alain Serres, Rue du monde

Le journal de Blumka, Iwona Chmielewska, Rue du monde

L’opéra volant, Carl Norac, Vanesa Hié, Rue du monde

Le fil d’Ariane, mythes et labyrinthes, Jan Bajtlik, La joie de lire (album jeu)

Monstres et merveilles, Alexandre Galand ill. Delphine Jacquot, Seuil Jeunesse

 

Alors quels albums pour les 8-12 ans ?

Ce sont des albums polymorphes : fiction, fiction-documentaire, documentaire historique, scientifique ou artistique, albums sans texte, albums jeu, toutes ces formes éditoriales qui peuvent être mélangées s’expriment à travers ces albums. Tout en s’appuyant sur des fictions pour attirer l’intérêt de l’enfant ils vont très vite aborder des contenus culturels. Ce sont des albums qui demandent un bon niveau de lecture et une curiosité culturelle que l’on ne peut avoir acquise avant l’âge de huit ans ou plus.

Ce sont aussi des albums qui demandent une bonne habitude du décryptage de l’image qui apporte toujours des éléments nouveaux qu’il faudra ré – investir dans la lecture du texte pour avancer dans la compréhension du propos. Ces images qui par leur style s’inscrivent dans une démarche esthétique donc philosophique de la vision du monde qu’elles proposent, vont aider l’enfant à développer son imaginaire et sa créativité.

Ce sont enfin des albums qui par leur contenu s’attachent à former le jeune citoyen, à faire en sorte qu’il se pose des questions sur le monde qui l’entoure et lui proposent des outils d’observation et de réflexion de manière à ce qu’il puisse forger lui même ses propres idées et ses propres valeurs.

Et ce sont aussi des albums qui peuvent intéresser des adultes !

Janie Coitit Godfrey