Bouzouk, l’inventivité verbale dans un Moyen-Age de fantasy

Bouzouk, l’inventivité verbale dans un Moyen-Age de fantasy

Gérard Moncomble/ illustr. MazanLa saga d’Achille Bouzouk.

Les Mange-Mémoire, tome 1.

Les fantômes d’Aham, tome 2.

La balade du Trouvamour, tome 3.

Dans les griffes de Ggrok, tome 4.

Editions Casterman. 2000, 2001. Épuisé, disponible en bibliothèque ou chez l’auteur. À partir de 10 ans.

mots-clés : Moyen Âge, fantasy, grimoires, jeux de mots, souvenirs

Maudit soit le voyageur égaré qui tombe entre les griffes de Mmandragore ! Car elle dévore sa mémoire jusqu’au moindre souvenir, avant de la recracher dans ses grimoires. Quatre, précisément, qui seront revendus au plus offrant.
Mais la dernière victime de Mmandragore se rebelle. Rester amnésique ? Plutôt crevailler, par Zout ! Ce jeune homme fougueux s’invente même un nom : Bouzouk ! Un Bouzouk qui entend bien retrouver ses quatre grimoires et savoir qui il est, en vérité.

En 2000, Gérard Moncomble, auteur prolifique pour la jeunesse (entre autres de Manon) proposait la série Bouzouk composée de quatre tomes.

Magnifiquement illustrée par Mazan (pour la collection chez Casterman malheureusement épuisée) qui propose des illustrations noir & blanc au crayon, La saga d’Achille Bouzouk mélange habilement récit merveilleux, fable humoristique avec parfois l’introduction de bulles de BD.

La saga est d’une grande inventivité, bourrée d’humour et de références qui redessinent le roman médiéval pour enfants. Moncomble a inventé tout un vocabulaire. Ainsi, on achète des choses avec des ducons et ceux à qui on a « mangé » la mémoire sont des Gogols : tous les codes du roman médiéval sont respectés avec un détournement des plus modernes. Car l’auteur, derrière un humour très décalé et une intrigue un peu folle, parle de sujets forts, notamment la quête d’identité et l’importance des souvenirs. Si Bouzouk a perdu la mémoire, il est fort probable que les souvenirs qu’il se crée en tentant de la retrouver, façonnent qui il est réellement. Ainsi, l’auteur, tout en se plaçant dans une arène médiévale (le passé), rappelle aux jeunes lecteurs l’importance de s’ancrer dans un présent et d’envisager son futur en choisissant soi-même sa destinée.

Les jeux de mots, sous-entendus, calembours et autres contrepèteries donnent au roman un rythme particulier transformant la lecture plaisir en plaisir des mots. Il faudra parfois creuser les références :  le nom même du héros n’est pas sans rappeler le bachibouzouk qui en turc signifie « sa tête ne fonctionne pas »…

Derrière cet effet délirant, l’intrigue est tout à fait cohérente et reprend les codes d’une quête initiatique d’un petit héros sans-peur à qui on a « chouravé » la mémoire. Si Lobel est le magicien des couleurs, Moncomble est sans aucun doute celui des mots !

Marie Barras

Bibliographie sélective Langue (NVL 227)

Bibliographie sélective Langue (NVL 227)

  1. Brigitte Labbé , Mam’zelle Rouge, Le livre des mots qui parlent d’amour, Glénat jeunesse, 2021,
    cf article poésie CCStupar, NVL 227

 

  1. Henri Galeron, Virelangues et trompe-oreilles, Les Grandes Personnes, mars 2020, 13,50 E- ISBN 978-2-36193-579-5, album + 5 ans, cf article MC Javerzat, NVL 227

 

  1. Marie Colot, Karolien Vanderstappen, Des mots en fleurs, Cotcotcot Editions, 2020 ,

cf article Poésie CCStupar, NVL227

 

  1. Karine Nakkache, Serge Bloch, Homophonies, La Joie de Lire, 2020,
    cf note CCStupar, NVL227
  2. Didier Lévy, Elis Wilk, Qui cache qui ? Bestiaire farceur, Rue du monde, 2020, 15,50 -9782355046391

Quel album original et gai ! Un bestiaire, d’accord, on connait… Les animaux y sont juste tracés sur un blanc pur avec des traits multicolores qui les font vibrer, on aime ! Mais quand on découvre -comme le fera l’enfant- que le mot censé nommer la bête ne correspond pas à l’image, on s’étonne, on veut comprendre … et on rit.   Ainsi, le texte s’intitule  Le renard quand l’image montre un ours !? explication : « Le renard est très malin, sauf quand un ours s’assoit sur lui. Et là, il est surtout très… raplati. »   Ainsi, la grenouille a pour dessin un corbeau ? celui -ci a confondu croasser et coasser, « mais merci quand même pour ta visite », on adooore !

NB Sous l’angle du jeu avec la langue, cet album joue sur le rapport entre le mot et la chose. Ce rapport apparait après lecture humoristique mais logique, cependant à première vue, c’est l’arbitraire du signe qui est convoqué : pourquoi l’ours ne s’appellerait-il pas renard ? Dans Alice, Humpty Dumpty explique que ça dépend de sa seule volonté ! CCS

  1. Patrice Leconte –Faites la tête, Flammarion, 2020, 12€ – 9782081511811. 9-10 ans

De tête de linotte à tête de mule, les expressions comprenant le mot tête ne manquent pas. Selon un principe déjà éprouvé, le récit a pour but d’expliquer l’origine d’une expression. Le ton est drôle ce qui compense le manque d’originalité.

  1. Anne Herbauts – Le point du jour – Matin Minet

L’école des loisirs, Pastel, 2019- 11,50€. 9782211301749 – 4 ans +

Anne Herbauts a construit un petit conte de randonnée à partir du joli terme le « point du jour », expression pas si courante qu’elle prend au pied de la lettre. Et le chat Matin Minet, comme tous ceux auxquels il s’adresse, cherchent un point… C’est l’occasion d’une quête poétique, ce point est-il dans l’oeil doré d’un tigre, est-il une goutte de miel ou une chaussette de nuit trouée ?? Voilà une petite balade en langage à déguster dès potron-minet bien sûr. CCS

 

  1. René Zahnd, Laurent Corvaisier- Anacoluthe ! aventure au cimetière des mots oubliés, Actes Sud papiers, 2019
  2. Alice Brière-Haquet, Sylvie Serprix –La piquante douceur des joues de papa et autres exquis oxymores, Motus, 2019
    cf note CC. Stupar, NVL N°

 

  1. Elsa Valentin, Fabienne Cinquin, Zette et Zotte à l’uzine, Atelier du Poisson Soluble, 2018,
    cf article CC Stupar NVL227

 

  1. Céline Lamour Crochet- Mon abécédaire Les Minots, 2017. 13,90€   9791093893334 Pour tous

Ce superbe album en noir et blanc est une suite de calligrammes, les lettres du mot dessinant l’objet évoqué. Sur ce principe très connu, l’auteur propose des représentations tout à fait remarquables, de vraies réussites graphiques qui réjouiront les amateurs déjà experts. Contrairement à la présentation qui en est faite, et malgré la présentation en abécédaire, je ne pense pas que ce soit adapté à des apprentis lecteurs/scripteurs, qui doivent acquérir un code, soit des lettres stéréotypées par définition, alors qu’ici les lettres débordent leur forme pour se faire patte de jaguar, tête de tortue, grain de raisin ou dessiner un igloo. CCS

  1. Eric Denniel, Fanny Fage, Est-ce huit glaces ??????? Motus, 2016, 12€, 9782360110681,

cf article C Stupar, NVL227

  1. Yann Fastier/ill.Claire Cantais- On n’est pas des moutons

La ville brule, 2016, 13, 9782360120727- A partir de 4 ans

Sur la thématique du droit à penser par soi-même, à affronter tout seul la réalité, à avoir l’esprit critique…, c’est un texte tonique, sans concession. Nous le retenons parce que Yann Fastier y joue systématiquement des expressions métaphoriques autour des animaux, comme celle du titre mais aussi, je ne suis pas un perroquet , je ne suis pas un singe savant, je ne suis pas un cochon qu’on engraisse…le texte file et explicite la métaphore, et bien d’autres finesses, joli travail sur le sens. CCS

 

  1. Mathis/ Ill Aurore Petit, Le petit pou rit- Le petit pou sait,

Les fourmis rouges, 2016, 9,90, 9782369020639 – 9782369020622

Ah ce petit pou rit ici, là et quand il a fini de rire, le petit pou bêle… ! De même, notre petit pou sait…plein de choses ce que chaque page décrit, mais à la fin nous découvrons qu’il ne sait rien ! pas intelligent, cet animalcule ? mais si drôle dessiné de façon hilarante ? le jeu , lui, porte sur le problème du découpage de la chaine parlée dans les titres où on entend aussi bien le petit pourri et le petit poucet. CCS

 

  1. Martin Jarrie, Antonin Louchard, Ceci est un livre , Ed. T. Magnier, 2016,

Cf article CCStupar NVL227

  1. Thierry Dedieu– Pinicho oinichba

Seuil, coll Bon pour les bébés, 2015, ISBN 9791023505290 De 0 à 3 ans

Dedieu et les éditions Seuil persistent et signent avec les cinquième et sixième volumes de la série remarquable Bon pour les bébés. Rappelons qu’ils s’éloignent de la tradition du livre pour tout-petits en proposant de très grands albums avec de gros dessins noirs sur fond blanc et des textes incongrus : Pinicho et oinichba en est l’exemple type. Jeu sur les mots, le texte devrait s’écrire Pie niche haut, oie niche bas, ce qui ne peut faire sens pour un bébé… En effet, le sens n’importe pas, ce qui compte est la musique des sons prononcés par l’adulte, pas moins jubilatoire pour le bébé que ces babillages insensés qu’on leur susurre : c’est bien ainsi qu’il entre dans les sons spécifiques de sa langue. CCS

 

  1. Claude Ponti – L’affreux moche Salétouflaire et les Ouloums-Pims

Ecole des loisirs, 2015. 18,50€. ISBN 9782211226189 – 4 ans et plus

L’histoire : celle d’un monde dominé par le Salétouflaire qui a arraché les rayons du soleil, d’un monde étouffé sous son « horribileuse vile poussière ».  Enfermés chacun dans leur maison sous terre, deux semblables et voisins, Paloum-Pim et Kobaloum-Pim, ne se connaissent même pas. Ils se découvrent, se soutiennent, sauvent le soleil et le monde du monstre Salétouflaire et forcément, ils s’aiment… Les dangers de la planète, le besoin de s’ouvrir à l’autre, la force de l’entraide : des thèmes bien ancrés dans l’actualité, c’est plutôt nouveau chez Ponti. Mais, égal à lui-même, au plaisir de ses fans ou au dam de ses détracteurs, il remplit les pages de sa folle créativité linguistique : « plus que bien c’est bisouticalinouchoupinet ». CCS

 

  1. Magali Bardos – Garry ry ry

L’école des loisirs, Pastel, 2014, 12.50 E, 9782211216005, 3 /8 ans

Album malin pour jouer avec les mots, très tôt, pour s’amuser, pour le plaisir, pour découvrir et pour y revenir, Garry ry ry, Modou dou dou. Mais il y a aussi une narration pour les plus grands. Une histoire d’amitié où le plus fort n’est pas celui qu’on croit, autour d’une traque déroutante, cette voix qui répète après eux la fin des mots, sauf quand ils sont tout au sommet de la montagne. « Cette fois, la montagne est muette » et s’offre alors une minileçon d’acoustique. Par la preuve. L’auteure-illustratrice avec deux silhouettes tracées du bout du pinceau, Garry le lion et Modou le lapin, dans un décor de montagne ocre et brun en aplats, concentre l’attention du lecteur sur les mots, les syllabes prononcées et leur taille sur la page qui varie avec leur intensité. L’écho qui décroit. Et ce mystère que les deux amis dans une entraide efficace vont essayer de percer. Lecture à plusieurs niveaux pour jouer avec les mots, les sons et la nature. MDR

 

  1. Christian Bruel, Nicole Claveloux, Alboum, Thierry Magnier, 2013, 11 E, 9782364742710

Cf article MC Javerzat , NVL227.

 

  1. Célia Galice, Leroyer/ ill. Amélie Falière –Qu’est-ce qui mijote dans ma marmite à mots ?

Bayard Jeunesse, 2013. Poésie à partir de 6 ans.

Sous le parrainage de Jacques Roubaud, un ouvrage dédié à tous ceux qui aiment savourer la langue et les nourritures terrestres ! Fruits et légumes, pain et gâteaux à satiété, avec quelques recettes de mots insolites.

 

  1. Olivier Douzou, Frédérique Bertand – Poney, Truite, Ours, Teckel, Truite, Zignongnon, Les comptines en continu, Le Rouergue 2013

Cette collection se présente comme des comptines modernes, et s’adresse à des enfants à partir de 2 ans ! Certaines ne sont pas très drôles : la Truite qui finit sur la table !!! l’Ours qui veut rentrer dans sa cage pour se protéger de la pluie (humour très décalé !), le Teckel basé sur l’esprit de contradiction du chien qui fait toujours l’inverse de ce qu’on lui demande, Poney qui, quand il sera grand, deviendra une jument ! Enfin le Zignongnon serait la plus intéressante en ce qui concerne la créativité verbale:

Le zignongnon pour un non : Pour un oui fait tout à l’inverse./ Zignongon n’est pas toujours migoui,/ On lui donne son nonstiti,/ Il pleure à verse et veut sa peluche gueoui/ Quand le zignongnon est grogoui, pour le faire sourire/ C’est le pompom, on épluche un oigoui./ Et là tout le monde dit : « c’est innon ce qu’il est trogoui ce zignongnon »

Il s’agit bien sûr d’inversion des syllabes oui et non. Original et drôle. Mais avant de pouvoir jouer sur les mots, faut-il d’abord les comprendre : mignon, ouistiti, guenon, grognon, oignon, inoui, trognon… ! improbable pour l’enfant de deux ou même quatre ans ! Les illustrations en revanche sont très intéressantes dans un style un peu surréaliste et des gammes de couleurs très originales. Janie Coitit Godfrey

  1. Gauthier David/ill. Amélie Fontaine- Les animaux manient les mots

Actes Sud, Hélium, 2013, 9782 330016609, à partir de 8 ans

Ce très grand album est intéressant par sa mise en page et ses illustrations qui mettent littéralement en scène au milieu d’animaux, des phrases, formulettes et jeux de mots divers. Chaque double page propose un type différent de jeu sur les mots, contrepèteries, anagrammes, polysémie, verlan, etc… Peu d’explications, que des exemples, c’est vif, dynamique, pas si facile d’accès mais un feu d’artifice. CCS

  1. Elsa Valentin, Fabienne Cinquin, La déjeunite de Madame Mouche, Atelier du poisson Soluble, 2013 , cf article CCStupar, NVL227
  2. Etsuko Bushiba, Kaori Moro, trad. Urara Shiokawa, Plic Plac Ploc, Didier Jeunesse, Hors Collection, 2012, 13,10E – 9782278070381,
    cf article MC Javerzat in NVL227
  3. Mickaël Escoffier /ill. Kriss di Giacomo – Sans le A

Kaléidoscope, 2012. 15,30 € – 9782877677424. Dès 4 ans

Sans le A se présente comme un anti-abécédaire. En effet, plutôt insolent, cet abécédaire en désordre à qui les mots se font subtiliser des lettres. Pourtant, déroulé à la manière d’un alphabet très ordonné et construit, avec en couverture la consigne implicite et illustrée (un A se fait retirer dans une cuillère de la soupe-alphabet) rappelée en dernière page (de nouveau le bol de soupe et la phrase « sans le Z, l’alphabet n’est pas complet »). La contrainte d’écriture très bien trouvée donne lieu à des associations qui prêteront à rire, qui solliciteront la curiosité et encourageront à observer : On va ainsi trouver des associations parfois carrément incongrues (Sans le F, des moufles sont des moules), parfois pertinentes (sans le D, mon dentier n’est pas entier), des clins d’œil détournés à des proverbes (sans le b, le bœuf fait l’œuf / ou sans le V, le veau tombe à l’eau) Ainsi, dans la même phrase se côtoient un mot et son double dont une lettre a disparu. L’ordre des lettres ne change pas, l’auteur ne fait pas dans la facilité en opérant à une sorte d’anagramme amputé.

Les illustrations de ces associations vont apporter, épaissir, faire travailler les interprétations et interroger le lecteur. On peut citer « sans le G, le gorille reste derrière la grille », car à bien y regarder, le gorille en costume trois pièces a l’air d’être le visiteur contrairement aux humains vraisemblablement en cage ! Drôle et ludique ! Pauline Bestaven

  1. Myriam Picard / Ill Valérie Dumas – Mine de trombines

Les Editions du Ricochet 2012. 12,20 € – 9782352630579. 7/ 12 ans

L’auteure joue joyeusement avec les mots sous la forme de poèmes. Monsieur Dupneu qui se casse la figure avec son vélo, Jonathan le savant qui vole avec son goéland, Charlotte la sorcière et son amoureux Don Quichotte, La mère Ferrari ses souris et son vieux chat et bien d’autres personnages. Myriam Picart nous emmène dans la féérie des mots, un vrai régal. L’illustration est en harmonie avec le texte, pleine de couleurs et d’humour. Chantal Kaeffer

  1. Olivier Douzou et Frédérique Bertrand- Le petit bonhomme pané, Rouergue, 2011. Album 6 ans.

Un petit bonhomme, parce qu’il est pané – pas né ! -, veut connaître son âge. Le récit de sa quête s’inscrit dans une narration ponctuée de comptines où revient avec insistance le vocable « ponti » (du verbe pondre, voyons !). Il arrive ainsi au château d’Anne Hiversère et une bougie le renseigne : c’est son anniversaire, il n’est plus « pas né », mais, attention, désormais il vieillira. Olivier Douzou et Frédérique Bertrand sont complices dans la maîtrise déjantée. Et Claude Ponti, dans un texte en quatrième de couverture, après avoir fait semblant de se fâcher, donne sa bénédiction à cette entreprise, qui est un bel hommage.

  1. Françoise Laurent / Ill Valérie Dumas- Les Mots Toqués

Les Editions du Ricochet. 2009. 12,00 € – 9782352630111. 8 / 12 ans

C’est l’histoire de brioches, de chocolat et de madeleine qui se retrouvent, de saucisses qui s’échappent du bouillon en laissant le cervelas tout seul, de l’asperge qui se moque du navet ou de la tarte aux pommes qui pleure car elle est délaissée. L’auteure joue avec les mots qu’elle met en rimes. Images lumineuses. C. Kaeffer

  1. Pef La belle lisse poire du prince de Motordu,. Gallimard Jeunesse, 2009. Première lecture, 7 ans+

Le prince de Motordu n’a jamais réussi à parler comme tout le monde. Dans sa bouche, un château devient un chapeau et un drapeau, un crapaud. Quand arrive la délicieuse princesse Dézécolle… Un succès pérenne, un classique.

 

  1. Elsa Valentin, Ilya Green, Bou et les trois zours, Atelier du Poisson Soluble, 2008
    cf article Régis Lefort NVL227
  2. Michel Besnier, ill. Henri Galeron- Mon kdi n’est pas un kdo , Motus, 2008. 69 p. Poésie 9 ans+

Michel Besnier explore les courses au supermarché. Cette poésie du quotidien est amusante et tendre, c’est la vie de chaque jour, que l’on regarde ici avec une âme de poète, et l’on s’enchante et l’on sourit. Les illustrations d’Henri Galeron nous emmènent dans un voyage surprenant, drôle ou inquiétant aumilieu des rayons tout à fait surréalistes.CCS

  1. Dumortier, David- Cligne-musette : poèmes diminutifs et gymnastiques

Cheyne, 2008. (Poèmes pour grandir). Poésie à partir de 9 ans.

  1. Sylvie Baussier/ ill.Rémi Courgeon, De la tête aux pieds- et autres expressions sur le corps, Mango jeunesse, 2007, 9782 740422106, à partir de 8 ans

L’ouvrage rassemble et explique les nombreuses expressions françaises qui évoquent le corps humain ; il est d’ailleurs organisé comme une planche d’anatomie, la tête, les bras, le buste, les jambes, le corps extérieur et intérieur. Pas moins de 13 expressions autour de la tête sont passées en revue, et sur les 4 sur le sang la dernière sera «  son sang ne fit qu’un tour ». Pédagogique, bien fait.

 

  1. Yak Rivais et Michel Laclos – Les Sorcières sont N.R.V., L’École des loisirs, 2004. Roman à partir de 9 ans. D’amusants récits construits à partir de jeux de langage.
  2. Annie Molard-Desfour/Bénédicte Rivière/Ill. Blexbolex –De Vert de rage à Rose bonbon,

Albin Michel Jeunesse, 2006, 9-10 ans

Cet album a pour intention de « percer les secrets de 11 couleurs, repérer leurs nuances, découvrir leurs sens figurés et symboliques ». Le travail de Blexbolex contribue à la réussite du livre. Chaque double page est consacrée à une couleur explorée dans ses différentes manifestations. Les auteurs s’arrêtent aussi sur les significations associées aux couleurs dépassant ainsi la stricte explication d’expressions.BP

  1. Christine Beigel/Anne Simon -Ma langue à toutes les sauces,

Albin Michel Jeunesse, 2006, 11 ans

Petit livre de cuisine qui propose quantité de jeux d’écriture à la manière de ceux de l’Oulipo. Des exemples facilitent l’accès à des règles qui, si elles paraissent faciles à la lecture, ne le sont guère quand on passe à la réalisation ! A utiliser en atelier. BP

  1. Alain Le Saux – Ma maîtresse a dit qu’il fallait bien posséder la langue française. Paris, Rivages, 2006.

Des expressions prises au pied de la lettre par le dessin insolent d’Alain Le Saux. Fou rire garanti. Petites merveilles d’absurdité : connaître le sens figuré des expressions est, certes, utile en société, mais les prendre au pied de la lettre, dans leur plus simple appareil littéral, est infiniment plus savoureux…

  1. Sylvie Chausse/Dominique Maes- J’ai la pêche ! Tu as la frite, Albin Michel Jeunesse, Coll. Humour en mots, 2005, 10,90€- 2226156135. 8 ans

Cet album s’intéresse aux expressions comportant un nom de légume ou de fruit. Grand nombre d’entre elles méritent explication, comme sucrer les fraises ou manger les pissenlits par la racine pour rester dans un univers optimiste ! La mise en page est claire mais l’illustration n’apporte rien, elle se veut drôle avec insistance.BP

  1. Ponti, Claude- Blaise et le château d’Anne Hiversère, L’École des loisirs, 2004. Album 6 +

Les fameux poussins ont dix jours pour construire le plus « irrésistibilicieux » château pour la fête d’Anne Hiversère ! Des préparatifs au goûter, on assiste à un véritable feu d’artifice d’inventions de noms, de lieux, de savoir- faire et d’images pleines pages foisonnantes, extravagantes, hilarantes.CCS

  1. Anouk Ricard- Poèmes de terre, Rouergue, 2012. Poésie 9 +.

Un premier ver – de terre –, deux vers ensuite, « des millions de vers enfin/qui en rime s’exposent/ou en prose s’expriment » dans des décors de photomontage et pâte à modeler. Les vers grouillent, rêvassent, fanfaronnent et le lecteur s’amuse beaucoup : jeux avec les mots (« Ver laine »), avec les formes littéraires (palindrome, fables), avec le cocasse des situations…CCS

 

  1. Rolande Causse/Jean Claverie- J’écris des poésies, Albin Michel Jeunesse, 2004, -226129987. 11-12

Des poèmes à lire, des jeux pour en écrire : Rolande Causse s’appuyant sur son expérience d’animatrice d’atelier d’écriture propose ici des poèmes personnels pour guider de jeunes plumes. Les aquarelles de jean Claverie forment un cadre plein de douceur. BP

 

  1. Denys Prache/ill. Nicole Claveloux – Le dessous des mots

Albin Michel Jeunesse, 2003, 10,90€ -226141472. 11 ans

Eveiller la curiosité de l’enfant en regardant, de près, la formation des mots : cette approche ludique permet de voir combien les langues grecque et latine sont encore bien présentes dans le français. La maquette est d’une grande lisibilité et le trait humoristique de Nicole Claveloux souligne les combinaisons possibles des racines.BP

  1. Sophie Loubière/Olivier Latyk- Eléphanfare, Albin Michel Jeunesse, 2003 -9782226129826. 6-7 ans

Un album pour jouer, non seulement à créer des mots-valises mais surtout à imaginer les définitions. C’est inventif et drôle. L’illustrateur aussi s’est amusé !BP

 

  1. Serge Pinchon /ill.Hervé Coffinières, Mot pour mot Gallimard Jeun,2004, 9782070 559213, 11 ans+

Le mot, le sens. Ce livre vise à différencier des mots de sens proches, qu’on croit parfois synonymes et dont l’emploi permet de nuancer la pensée. Compagnon, camarade, copain, ami ? Timide ou pudique ? Mon frère est -il un mythe ou une légende dans son lycée ? Un canard sauvage ou barbare ?! Accuser son papa ou le dénoncer ?!… Les illustrations sont très intéressantes, modernes, le propos très pédagogique, fort peu ludique, mais clair. CCS

 

  1. Sylvie Chausse/ill. J-F Martin – Malin comme un singe, Albin Michel Jeunesse, 2003, 10,90€ -226140646.8-10 ans

Destiné à de plus jeunes lecteurs, cet album explique le sens et parfois l’origine d’expressions comportant des noms d’animaux. La mise en page aérée, dynamique est stimulante.BP

 

  1. Jean-Hughes Malineau/ill. Véronique Deiss, Dominique Maes- Les charades et les chats-mots,

Albin Michel Jeunesse, 2003, 9,90 – 9782226193452. 9-11 ans

Un vrai carnet de charade à garder dans sa poche pour la récré ou les longs trajets en voiture. Mieux que les charades carambar ! De même les chats-mots permettent de créer un bestiaire des plus fantaisistes que l’illustration révèle avec humour.BP

 

  1. Jean-Hughes Malineau/Emmanuel Kerner- Drôles de poèmes,

Albin Michel Jeunesse, 2002, 10,90 -9782226118592. 11-12 ans

Toutes sortes de jeux d’écriture sont proposés, des acrostiches aux calligrammes, onomatopées et tautogrammes. Les animateurs d’atelier d’écriture y trouveront des exemples. Les illustrations des doubles pages sont inégales, peu agréables à l’œil car de couleurs criardes. BP

  1. Michel Piquemal/Gérard Moncomble/Ill. Puig-Rosado- Le dico des mots rigolos,

Albin Michel Jeunesse, 1999. 9782226101273. 8 ans

Mystère de ces mots qui sonnent comme des plaisanteries. Nul besoin de savoir ce qu’ils veulent dire ! Les prononcer est suffisant ! Les illustrations pleines d’humour de Puig Rosado concourent au plaisir d’explorer ce dictionnaire loufoque. BP

  1. Alexis Tolstoï, Niamh Sharkey, Le gros navet, Flammarion Père Castor, 1999- 9782081609686, 3-6
    cf article MC Javerzat NVL227

 

  1. Linda Corazza, Chaussettes, Rouergue, 1999, 12 E, 9782841560394, album 2 ans,
    cf article MC Javerzat NVL227

 

 

  1. Linda Corazza, Oulibouniche, Rouergue, 1999, 11,90E , 78-2-84156-079-0, album 2 ans,
    cf article MC Javerzat NVL227
  2. Jean-Hughes Malineau/Pef – Dix dodus dindons

Albin Michel Jeunesse, 1997 – 9782226089960. 9 ans

Le trésor des virelangues françaises est une belle collaboration auteur/Illustrateur pour donner envie de jouer avec les sons, s’entraîner à une élocution claire et pour veiller à la transmission d’un patrimoine précieux. BP

 

 

 

Enfantimages, collection historique ( suite NVL 227)

L’album comme contrainte

 

Revisiter l’album : c’était bien le défi que proposait Gallimard à ces auteurs et illustrateurs. Mais leur rencontre et leur complicité n’était pas forcément un pari gagné !

Ce défi éditorial va pourtant permettre des créations et surtout l’invention de nouvelles formes graphiques. Dans ses illustrations de la fable d’Esope Le Lion et le rat, Ed Young avec des crayonnés très simples dans des encadrés carrés à bordures rouges, distille le suspense à la perfection et fait monter la tension avec parfois un seul mot par page, pour inciter à  tourner la page.

     

Le dosage du texte et de l’image est absolument parfait avec des jeux typographiques pour traduire le silence ou les sons. C’est la typographie qui dicte la voix. C’est le tissage du raconté par le mot et l’image qui encourage à la lecture.

Dans Fier de l’aile de Helme Heine auteur et illustrateur, la mise en page indique le sens de la lecture, les mots, les phrases et les dessins prennent le relais pour tantôt inciter le lecteur à passer du bas de la page de droite au haut de la page de gauche, tantôt à tourner la page dans le sens de la lecture du texte, tantôt à faire un itinéraire sur la double page.

 

 

 

 

Dans Les sept familles du lac Pipple-Popple de Edward Lear illustré par Etienne Delessert, le texte en calligramme devient image, les mots s’enchainent en éléments graphiques pour former un Z et fait écho à l’itinéraire des becs noirs des oiseaux que l’on peut suivre sur la page de gauche.

Tous ces exemples montrent bien qu’il s’agit d’inventer un autre langage : un tissage entre le texte et l’image, entre le texte et les mots évoquant graphiquement des sons, entre l’image et le rythme de la main qui tourne la page.  On sent dans la construction de l’album des années 70 une forte influence de la publicité telle qu’elle était pratiquée aux Etats Unis à l’époque. Harlin Quist travaillait déjà avec des graphistes-illustrateurs, créateurs d’affiches qui savaient faire fonctionner ensemble un texte et une image en jouant sur les différents cadrages, sur la dynamique de l’image et des mots pour attirer le lecteur du livre et de l’histoire. C’est ainsi qu’aux jeux sur la langue correspondent des jeux graphiques. Cette contrainte éditoriale allait faire les beaux jours de l’album au cours des années qui allaient suivre et notamment des albums d’ Enfantimages.

 

La littérature en images

 

Mais dans l’esprit des éditeurs illustrer de grands textes c’est aussi faire ressortir leur dimension littéraire, leur insuffler une puissance esthétique qui crée une atmosphère, traduit une sensibilité, propose une interprétation du texte. Les jeux sur les mots vont amener l’enfant à apprécier de beaux textes à travers leur littérarité[1] : recherche des mots justes, du rythme, agencement des phrases, enchaînement de l’histoire, points de vue. De la même manière l’image à travers les gammes et contrastes des couleurs, la distribution des éléments sur la page, les analogies plastiques, l’enchaînement des images va proposer une vision du texte, une lecture qui  éduque l’œil et l’habitue à ressentir et réfléchir aussi à travers les images.

Il n’est pas nécessaire de présenter de grands auteurs français tels que  Voltaire, Le Clézio, Marguerite Yourcenar, Jean Giono, Michel Tournier, ou étrangers tels que Tolstoï, Mark Twain, Kipling, Heminway ou Lewis Carroll, ni d’expliquer les qualités littéraires de leurs œuvres, toutes originales. S’ils ont été choisis pour participer à cette collection c’est précisément que la littérarité de leurs œuvres est d’une grande richesse. Qu’elles soient écrites à destination des enfants comme Barbedor de Michel Tournier, destinées à des adultes, mais à plusieurs niveaux de lectures comme les poèmes de Prévert, adaptées par les auteurs eux mêmes comme Comment Wang-Fô fut sauvé de Marguerite Yourcenar – nouvelle adaptée des Nouvelles Orientales. Ce sont parfois ces œuvres-là qui assureront la postérité à leur auteur. Michel Tournier dira lui-même : « Je suis convaincu que si quelque chose reste de ce que j’écris, cela s’appellera Vendredi ou la Vie sauvage, Pierrot ou les Secrets de la nuit ou Barbedor. » .[2]

C’est ainsi que dans ses illustrations de La pêche à la baleine de Prévert, Henri Galeron propose des images fortes à travers des gammes de couleurs contrastées, une lumière irréelle à la limite du fantastique. C’est l’association des éléments entre eux, qui conduit au surréalisme : un imaginaire au carrefour du rêve et de la réalité qui fouille l’inconscient.

 

Sur cette illustration, la transposition de la baleine dans une soupière et le coup de queue qui fait chavirer la barque du père, est à la fois irréelle et pourtant bien présente.  L’enfant est déchiré entre la faim et la peur pour son père parti pêcher la baleine, et le fait de ne pas vouloir tuer et manger l’animal. D’autres images décalées et insolites suivent.

 

 

 

 

Les registres des couleurs jouent sur les clair-obscur voilés pour montrer la zone entre le rêve et la réalité, cette zone mi ombre – mi lumière où l’imaginaire prend le relais.

On retrouve Henri Galeron dans les illustrations de Le pont de Kafka. Un texte difficile à faire passer chez des enfants. Pourtant la personnification du pont par cet homme en chapeau melon – qui fait penser au style de Magritte – et la précision du dessin suffisent pour décrire le rêve, l’ancrer dans la réalité et faire ressentir des émotions.

Les images métaphoriques du pont comme déchirement sont nombreuses dans cet album. Déchirement entre deux cultures, identité fragmentée. C’est un album qui a beaucoup de rythme et  suscite une réflexion à plusieurs niveaux de lecture.

 

 

Des illustrateurs peintres : la puissance artistique

 

 

C’est ainsi qu’à la littérarité du texte correspond la puissance artistique de l’image, car ce sont donc des illustrateurs peintres qui participent à cette collection. A l’écoute du texte ils proposent un chemin, une vision du monde à travers la puissance artistique de leurs styles tous différents.

Georges Lemoine que ce soit dans Barbedor ou dans Comment Wang-Fô fut sauvé, offre des images d’une grande sensibilité à travers la finesse et le modulé de la ligne, les cadrages, les fondus de la couleur grâce à des mélanges d’aquarelles et de crayons de couleurs. Il fouille la nature et les expressions des personnages dans les moindres détails pour imposer une réalité fragile qui s’évanouit à la fin du conte mais qui reste comme une caresse pleine de douceur et de tendresse dans le cœur du lecteur. Comme le dit François Vié : « Georges Lemoine s’est identifié à Wang-Fô. À défaut de lui donner vraiment son visage, il a mis dans ses yeux quelque chose de sa propre souffrance. En échange, Wang-Fô lui a donné un peu de sa propre sérénité. La réussite des illustrations témoigne de la synthèse qui s’est opérée là… »[3]

Jacqueline Duhême propose un monde enjoué, coloré. Un monde de tous les possibles, où les trains flottent dans les airs, où les enfants font le tour de la terre. Son style se marie tellement bien avec les poèmes de Prévert qui fut aussi son ami.

Il faudrait aussi parler de Claude Lapointe, maître de la communication visuelle, qui grâce à des images narratives très rythmées s’adresse directement au lecteur, l’entraine dans l’identification au héros et dans l’aventure, de Nicole Claveloux qui interprète avec humour les personnages de Kipling.

Cette collection tournée vers l’imaginaire offre une grande variété de styles. Le texte est un tremplin vers des imaginaires possibles. Grâce à des contraintes assumées, une volonté de créer des ponts entre la langue et la littérature, la langue et l’art, la littérature et l’art, l’enfant et l’adulte…  l’album Enfantimages devient un objet artistique à part entière. Il est conçu pour faire grandir, cheminer vers l’âge adulte.

« L’image est une écriture »

Au carrefour du texte et de l’image, cette collection fut une grande réussite car comme le dit Jean Claverie l’image est une écriture: « Quand s’entremêlent les images et les mots, au point où raconter une histoire à livre fermé, sans chercher à se souvenir de ce qui a été dit par les unes et les autres, devient chose naturelle … alors le livre est réussi. » [4]

Vu des années 2020 cette collection porte toutes les exigences que l’on pourrait espérer offrir aux jeunes lecteurs : qualité et exigence du texte et des illustrations, nourritures intellectuelles qui donnent des outils pour penser, ressentir, réagir, apprécier. Telles sont les valeurs qui font  des albums d’Enfantimages de grands classiques de la littérature de jeunesse aujourd’hui. Chaque album est un pur objet de jouissance esthétique pour le cœur autant que pour l’esprit.

 

                                                                                                                   Janie Coitit-Godfrey

 

[1] Voir l’article de Régis Lefort sur ce sujet dans notre n°226, p. 44

[2] François Vié in Site de Ricochet : https://www.ricochet-jeunes.org/articles/enfantimages-1978-1983

 

[3] Ibid. Site de Ricochet : https://www.ricochet-jeunes.org/articles/enfantimages-1978-1983,

[4] Images à la page Ibid. 109

Petit-Bleu et Petit-Jaune ; Exprimer des émotions à travers la couleur

Petit-Bleu et Petit-Jaune ; Exprimer des émotions à travers la couleur

Ce livre est né dans le contexte de l’avènement de l’album dans les années 50, résurgence du livre d’images ou livre objet très en vogue dès la deuxième moitié du XIXème siècle en Angleterre et aux Etats Unis.

Léo Léoni  originaire du nord de l’Italie fait ses études à Zurich et à Milan puis part aux Etat-Unis en 1939 où il travaille dans la publicité. Il côtoie des artistes comme Léger, De Kooning, Calder à un moment où l’art à travers le courant de l’Expressionisme Abstrait s’interroge sur lui même, ses modalités d’expressions et son propre langage. Il n’est donc pas étonnant que ce premier album de Léo Leoni, aujourd’hui devenu un grand classique de la littérature jeunesse publié en 1959 en France et aux Etats Unis, choisisse l’abstraction à travers des taches de couleurs pour raconter une histoire à des enfants.

C’était un grand défi ! Car comment imaginer faire accéder les enfants à l’abstraction, à un moment où beaucoup d’adultes ne s’y retrouvaient guère. Ce fut un grand succès ! Et on pourra regretter que mis a part Warja Lavater[1] peu d’illustrateurs ce  soient risqués dans cette voie par la suite.

Il peut en effet sembler paradoxal d’exprimer des émotions, tellement personnelles, à travers des tâches de couleurs à priori si dépersonnalisées.

C’est par un tissage simple et habille du texte et des images que l’artiste fait accéder l’enfant à la symbolique des couleurs : « Voici Petit-Bleu » (…)  « Mais son meilleur ami c’est Petit-Jaune »; et au langage de la couleur quand Petit-Bleu et Petit-Jaune contents de se retrouver s’embrassent et  «  ils s’embrassent si fort… qu’ils deviennent tous verts. ». C’est précisément la couleur que l’on obtient en mélangeant les deux couleurs primaires le bleu et le jaune.

Mais si c’est deux couleurs représentent des enfants de deux familles différentes, elles peuvent aussi représenter d’autres différences : physiques, culturelles, le vert devient alors le symbole de valeurs positives comme l’amitié, la rencontre, l’ouverture aux autres.  Et comme le dit Nicole EVERAERT-DESMEDT[2] dans son excellente analyse : « Ainsi, ce livre a une portée éthique: la lecture de Petit-Bleu et Petit-Jaune peut contribuer efficacement à promouvoir, chez les tout jeunes enfants, des valeurs absolument contraires au racisme.»

L’impact de cet album fut immense et il continue à être très apprécié aujourd’hui. A la fois porteur de valeurs humaines, il initie les enfants à l’art en montrant qu’on peut exprimer des émotions à travers la couleur. Que la couleur peut les recueillir, les décliner, les nuancer, les personnaliser précisément.

Une belle complicité entre le texte et l’image pour initier les enfants à la littérature et à l’art.

 

Janie Coitit-Godfrey

[1] Voir article « Nous avons rencontré Warja Lavater » ici

[2] Nicole EVERAERT-DESMEDT, 2018, « Lecture d’un album pour enfants : Petit-Bleui et Petit–Jauine, de Leo Lionni», in Nicole EVERAERT-DESMEDT, Site de sémiotiiquie/Sitio de semiótiia, http://nicole-everaert-semio.be, mis en ligne le 01/04/2018.

 

Grammaire : autour de l’album Yakouba de Thierry Dedieu, Editions du Seuil Jeunesse, 1994.

Grammaire : autour de l’album Yakouba de Thierry Dedieu, Editions du Seuil Jeunesse, 1994.

L’intérêt particulier de l’album se situe en premier lieu dans la variation de l’énonciation :
– un première partie (pp. 4-9) au présent de l’indicatif, dont les valeurs sont diverses
– une seconde partie (pp. 10-19) à l’infinitif, temps qui, associé à la nature poétique du texte, prend des valeurs diverses également (a temporalité ou ancrage dans le moment de l’énonciation ou le moment de l’histoire)
– une troisième partie (pp. 20-33) au passé simple de l’indicatif, temps du récit, avec un dernier énoncé (p. 32) qui renvoie au moment de l’énonciation ; autre énonciation intéressante : le conditionnel de la p. 20 qui permet d’entrer dans une virtualité des pages 22 et 23 (représentant les yeux du lion dans lesquels Yakouba est susceptible de lire la pensée de l’animal).

Les pages 10-11 présentent un moment de bascule du texte ( “Il faut apporter la preuve de son courage, et seul, affronter le lion”) avec la formulation “Il faut”, celui qui permet de passer d’un type de texte injonctif à une sorte de discours narrativisé à l’infinitif (on pourrait éventuellement penser que l’expression “il faut” est en facteur commun pour employer une terminologie mathématique), et entrer dans le poétique (“se sentir rocher […] herbe […] vent […] eau”).

1. Lecture magistrale de l’album en omettant les pages de la deuxième partie. Distribution, dans 6 groupes de 4, des images de l’album dans l’ordre. Rédiger la partie manquante.
2. Mise en commun des productions et analyse. Vraisemblablement, le narratif devrait être privilégié (énonciation au passé simple/imparfait). Il s’agit alors, d’une part, d’analyser les choix énonciatifs dans les productions et les justifier en prélevant différents indices dans le texte (nécessité de définir également les valeurs du présent : de narration ? d’énonciation ? de vérité générale ? d’habitude ?) : action que les images représentent, il s’agit d’une initiation, il s’agit d’un jour particulier (répétition avec “C’est un jour de fête”, “C’est un jour sacré”, “C’est un grand jour”), puis lien avec le texte de la troisième partie pour laquelle les verbes sont au passé simple de l’indicatif, l’emploi du connecteur temporel et logique “alors” qui suppose que d’autres actions ont eu lieu auparavant, l’expression page 25 “lion épuisé” peut initier l’idée qu’il y a eu combat entre Yakouba et le lion, etc.
D’autre part, on confronte les productions au texte lui-même afin d’envisager les raisons pour lesquelles l’auteur a choisi ce type d’énonciation (dimension philosophique ou morale de l’histoire ; initiation qui peut se prolonger vers une initiation du lecteur). Il est possible d’envisager un tableau du type grille sémique à partir d’expressions qui seraient équivalentes (injonctif avec “il faut”, impératif, infinitif) en particulier pour dégager la valeur poétique liée à l’emploi de l’infinitif, temps du non-temps, de l’habituel ou du perpétué ; envisager à chaque fois la temporalité et le procès du verbe. On peut définir des sèmes pour chacune des expressions choisies afin d’affiner le sens.

Emetteur Destinataire Nature des propos

 

Se sentir rocher…

herbe… vent… eau

 

Multiple ou

indéterminé

Non identifiable

précisément

 

Multiple ou

indéterminé

Non identifiable

précisément

 

Poétique

Monologue intérieur

injonctif

Injonction

Il faut se sentir

rocher…

 

Non

essentiellement

déterminé mais

identifiable

Yakouba et tout autre

jeune qui sera initié

 

Injonction

 

Sens-toi rocher… Yakouba ou

émetteur

identifiable

 

Yakouba Monologue intérieur

 

3. Avec des élèves, il faudrait, selon l’axe déterminé pour l’étude, constituer une fiche outil “ouverte” que l’on enrichirait et qui permettrait par la suite de définir d’autres utilisations de l’infinitif. Dans tous les cas, le contexte est important, voire décisif. Il faut conclure que le choix énonciatif reste déterminant pour constituer le sens du texte (grammaire de discours).

 

Régis Lefort

Je n’ai pas le temps… ou le roman tumultueux d’Evariste Galois, par Jacques Cassabois

Je n’ai pas le temps… ou le roman tumultueux d’Evariste Galois, par Jacques Cassabois

Plusieurs biographies ont été écrites sur la vie d’Evariste Gallois, brillant mathématicien, activiste politique républicain pendant la période des Trois Glorieuses en 1830, mort très jeune à 20 ans dans des circonstances mal connues. Ce roman nous fait vivre-en 15 chapitres – les 3 dernières années de sa vie au destin funeste.

 

On pourrait résumer la vie d’Evariste Galois comme celle d’un surdoué en mathématiques, qui délaisse rapidement toutes les autres matières dans ses études pour  s’intéresser uniquement à ses recherches. Rebelle à toute autorité il se fait renvoyer de Louis-le-Grand et de L’Ecole Préparatoire, échoue deux fois au concours d’entrée à l’Ecole Polytechnique. En dépit de ses efforts ses recherches  qui pourtant seront importantes pour la postérité ne sont pas reconnues par l’Académie des Sciences. Activiste politique engagé au côté des Républicains, ce qui a sans doute eu des répercutions sur ses études, plusieurs fois emprisonné il meurt maladroitement dans un duel à 20 ans peut-être des suites d’une aventure amoureuse. Bref, on peut penser que c’est la vie d’un génie en puissance qui a précipité sa perte. Voilà les faits ; il n’y a pas de quoi en faire un roman !

 

C’est pourtant autour de cette idée du génie torturé et désenchanté que l’auteur construit le personnage principal de son livre. Sur fond de documentaire historique extrêmement bien fouillé il campe un héros romantique très typé.

 

Dès le début du roman on est frappé par  le rythme de l’écriture : l’enchaînement des sons, des mots, des phrases qui font écho dans le premier chapitre aux battements du cœur angoissé du héros s’en allant vers une mort inévitable… et qui glisse habillement dans le second chapitre vers la passion du cœur d’enfant découvrant l’exaltation du raisonnement mathématique. Le vocabulaire riche et coloré, nous fait partager les états d’âmes et les grandes envolées créatrices du héros. On est au cœur de l’esprit mathématique – dont il est difficile d’apprécier la portée scientifique lorsqu’on n’est pas spécialiste –  et on poursuit avec lui ses recherches sur lesquelles il fonde tant d’ambitions. On partage aussi ses déceptions.

 

L’Evariste de Cassabois est un garçon sensible, enthousiaste, un explorateur ambitieux doublé d’un tempérament de compétiteur. Il croit en son génie et en son avenir assuré.

Mais cette passion exclusive le dévore au point de lui faire délaisser d’autres matières au lycée, ce qui va l’amener vers l’échec. Son tempérament rebelle l’empêche d’accepter toute forme d’autorité de ses professeurs qui lui reprochent souvent des raisonnements trop rapides bien qu’intéressants. Rebelle aussi par rapport aux institutions, il fait preuve d’indiscipline. Rebelle enfin par rapport à l’autorité parentale. Ses rapports avec sa mère, peu aimante, sont de plus en plus tendus au point de rompre toute relation avec elle. Il n’arrive pas à contrôler son côté provocateur et suffisant : « regretter, demander pardon ? Evariste ne connaît pas les registres du repentir, encore moins de la soumission. Ces mots lui sont impossibles à prononcer » p. 109.

Le sort s’acharne sur lui avec la mort de son père. La disparition du seul être qui l’aimait et l’encourageait le plonge dans une profonde tristesse et un sentiment de culpabilité car il a la sensation qu’il aurait pu l’éviter. Ce choc émotionnel profond l’entraine dans une spirale de l’échec.

Malgré ses efforts acharnés pour synthétiser ses recherches dans un mémoire qu’il présente à l’Académie ce dernier n’est pas lu, ou égaré : un membre du jury qui devait le lire meurt et son mémoire n’est pas été retrouvé, son travail finit enfin par être refusé. Il se lamente sur cet échec à l’Académie qui aurait pu être une forme de reconnaissance. Il se lamente sur le fait que personne ne le comprend « Incapable de se dégager de cette spirale destructrice Evariste s’enfonce dans la négation, dans le rejet de cette société cadenassée, incapable de déceler les jeunes génies ». L’auteur pousse le style jusqu’au fantastique, dans le récit de son cauchemar la nuit qui suit son échec.

Le rythme de l’écriture nous entraine aussi dans la vie trépidante du héros comme activiste politique et on peut sans doute y voir un lien avec ses échecs répétés. Fervent républicain contre la Royauté, il participe activement à plusieurs groupes et écrit des articles pour défendre ses idées de justice sociale et de liberté. Il est plusieurs fois arrêté et emprisonné.

Au cœur de ce destin tragique Evariste se décrit comme un « Prométhée enchainé » p. 130 « la Justice ne rend pas la justice. Elle dit la loi, qu’elle triture au gré des exigences du pouvoir » p.174 Cela le pousse à s’engager encore plus : « Il rêve d’en découdre, de pourfendre les injustices, de tenir pleinement sa place de défenseur de la liberté » p.178.  Il critique le système éducatif où « l’élève est moins occupé de s’instruire que de passer son examen » p.226 Mais le destin s’acharne impitoyablement contre lui.

La dernière image d’Evariste avec une tache de sang sur sa chemise blanche, plus qu’au dépit amoureux, fait penser aux peintures d’exécutions de révolutionnaires de Goya. Et le dernier vers du poème de Rimbaud Le dormeur du val résume de manière brutale et poétique la triste fin du héros.

L’auteur fait de son Evariste un héros romantique entrainé inexorablement vers son destin : passionné, rebelle, révolutionnaire, incompris, mal aimé. C’est aussi un documentaire historique qu’il rend intéressant en campant des personnages engagés pour plus de justice sociale. Il nous fait vivre des épisodes de rébellions républicaines à travers des dialogues vivants, vibrants et enflammés qui révèlent la fougue et la passion de la jeunesse. C’est un roman d’initiation dans lequel des adolescents d’aujourd’hui enthousiastes et passionnés, rebelles et maladroits, pourront se retrouver. Ils pourront aussi percevoir de nombreux échos de la vie actuelle, à propos du système éducatif ou de la vie en société.

 

Mais un adolescent d’aujourd’hui, habitué à surfer sur internet et à jouer aux jeux vidéo, prendra-t-il le temps, aussi passionné d’histoire fut-il, de se concentrer sur les belles descriptions et les grandes envolées lyriques de ce roman ?

Janie Coitit-Godfrey

Jacques Cassabois, Je n’ai pas le temps

Hachette, Livre de poche 2019, 6,60€, 9782016288245, Ados/Adultes