On dit souvent que les 8 -12 ans ont passé l’âge de lire des albums. On insinue ainsi que l’image servirait de support à l’écrit voire uniquement de description, distraction, décoration. Et de ce fait, qu’elle n’est pas « nécessaire ». On insinue enfin que les histoires racontées dans les albums sont trop simples voire simplistes. Il y aurait donc une hiérarchisation du passage de l’image pour les petits, à l’écrit pour les plus grands. Et l’image ne serait donc que le tremplin vers l’écrit.

Mais c’est ignorer que l’image appelée illustration quand elle est associée à un texte, est elle même une expression artistique à part entière qui s’inscrit dans une histoire, dans des courants, dans des styles, dans un langage plastique qu’il faut apprendre à connaître et qui constitue une véritable initiation à l’histoire de l’art, tout comme l’écrit est une initiation à la littérature. La lecture des éléments de l’image et ses associations, les choix des couleurs et leurs agencements, les nuances, les perspectives et les cadrages créent des itinéraires de lecture qu’il faut apprendre à décrypter et qui sont à mettre en parallèle avec la structure du récit, le choix des mots, l’agencement des phrases, la narration, les personnages, les dialogues. L’illustration a cette faculté particulière de fonctionner en couple avec un texte. Ce texte peut être long ou cours mais ce n’est pas la longueur du texte qui va cibler la tranche d’âge à laquelle il s’adresse, c’est le sujet le contenu culturel de l’album.

Les enfants eux mêmes ont bien compris l’importance de l’image puisque très tôt ils s’intéressent à des récits par l’image type BD ou maintenant roman graphique. Bon nombre d’albums chez les éditeurs correspondent à la tranche d’âge des 8-12 ans. Ce sont des albums au contenu culturel riche qui s’adresse généralement à de bons lecteursavec des illustrations réalisées par de grands illustrateurs – Zaü, Dedieu, Pef – devenus très célèbres, de véritables artistes avec une puissance esthétique. Ce sont aussi des albums qui à l’instar des grandes expositions de l’art contemporain allient parfois plusieurs techniques graphiques : peinture, dessin, photos, reproductions d’affiches, lettres, journal etc. C’est un mélange des genres au service du sujet et surtout au service de la formation du jeune citoyen pour lui apprendre à observer, à accroître ses connaissances, à former ses propres idées, à aiguiser son sens critique sur la société et sur le monde, et surtout à stimuler son imagination et sa créativité.

Pourtant si tous les éditeurs jeunesse ont cette tranche d’âge dans leurs catalogues ils n’ont pas tous la même approche et certains surfent parfois sur des thèmes à la mode issus d’études marketing qui présentent peu d’intérêt pour aider l’enfant à se construire en tant qu’être humain. Nous allons donc présenter ici des albums, collections, éditions qui ont particulièrement retenu notre attention et dont certains ont déjà fait l’objet d’analyses dans notre revue NVL.

Grands portraits chez Rue du monde

Cette collection présente « des récits de vie pour devenir un être libre » avec des titres comme : Mandela, l’africain multicolore, d’Alain Serres et Zaü.

 

C’est l’histoire de cet humaniste hors du commun emprisonné pendant 28 ans en Afrique du Sud, qui a lutté contre l’Apartheid pour la libération de son peuple, mais aussi pour la paix, la liberté et la fraternité de tous les peuples de toutes les couleurs. Le trait noir de Zaü sculpte sur le papier un héros des temps modernes. L’encre de chine donne une lumière interne à la ligne serpentine qui insuffle une présence au personnage, une noblesse en harmonie complète avec la grandeur universelle des idées qu’il défend.

 

 

 

Dans cette même collection citons aussi :

Missak : Didier Daeninckx, ill. Laurent Corvaisier : histoire de ce jeune arménien fuyant la guerre dans son pays qui devint un héros de la Résistance française.

Korczak : Philippe Meirou, ill. Pef : créateur d’une école pour les enfants juifs et « inventeur des droits de l’enfant », dans le ghetto de Varsovie.

Wangari Maathaï : Franck Prévot, ill. Aurélia Fronty :   la femme qui a planté des millions d’arbres en Afrique et  a reçu le prix Nobel de la paix.

Martin et Rosa : Raphaëlle Frier, ill. Zaü : Portraits croisés de Martin Luther King et Rosa Park, deux grandes figures de la lutte contre la ségrégation raciale aux Etats Unis éclairée par l’histoire de l’esclavage.

Monsieur Chocolat : Bénédicte Rivière, ill. Bruno Pilorget :Ce fils d’esclave qui a fait rire le tout-Paris dans les années 1900 et dont le succès reposa sur le mépris des blancs envers les noirs.

Malala : Raphaëlle Frier, ill. Aurélia Fronty : jeune Pakistanaise de 17 ans qui s’est battue pour le droit des filles à l’éducation.

Et enfin :

Le Gingko d’Alain Serres avec des illustrations de Zaü, c’est le portrait non pas d’un personnage cette fois, mais d’un arbre : « le plus viel arbre du monde ». Portrait d’une espèce qui a traversé des millions d’années et qui semble résister à toutes les formes d’agression possibles : le feu, la pollution, la bombe atomique…

 

C’est également le symbole de la sagesse grâce à ses multiples vertus médicinales.  Il fascine les scientifiques et inspire aussi les poètes. Les illustrations de Zaü nous plongent dans une atmosphère de soleil levant où  la couleur  dessine et rythme le temps.

 

 

 

Dans cette collection chaque ouvrage se termine par un dossier documentaire de cinq pages, pour apporter des éléments d’informations complémentaires à l’aide de photos, de gravures, de cartes, qui sont d’un grand intérêt, tant pour les enfants que pour les adultes !

 

Histoires d’Histoires chez Rue du monde

C’est une collection avec des albums très poignants et bien documentés: sur la seconde guerre mondiale, la révolution française,  la colonisation. Dans ces documentaires fictions historiques, la puissance de l’image vient traduire l’atmosphère qui sous-tend le récit.

   

Un dossier documentaire est aussi proposé à la fin.

 

Des albums remarquables…

Dans le même registre mais sur  la grande guerre cette fois, ce grand album sans texte de Thierry Dedieu 14-18 : une minute de silence à nos arrière-grands-pères courageux, Seuil

Le concept du livre se résume dans le sous-titre : une minute de silence à nos arrières grands-pères courageux. Cette « minute de silence » correspond aux conditions presque réelles de lecture de l’album puisqu’il n’y a rien à lire, tout à ressentir. Le livre s’ouvre juste sur cette confidence : « Chère Adèle, il n’y a plus de mots pour décrire ce que je vis. » S’ensuit une série d’illustrations saisissantes, réalisées au pastel dans des tons sépia, dénonçant à travers des cadrages rapprochés et des gros plans l’atrocité de la guerre, la solitude, les peurs et angoisses qu’elle génère, ses dommages, et ses morts…

 

Ruby tête haute

D’Irène Cohen-Janca, ill. Marc Daniauaux Editions des Eléphants, sur le racisme aux USAa particulièrement retenu notre attention.

En  partant d’une peinture réalisée par le célèbre illustrateur Norman Rockwell dans les années soixante intitulé : The Problem We All Live With où l’on voit une petite fille noire escortée par 4 policiers, l’album raconte l’histoire de la petite Ruby Bridges. C’est elle qui nous raconte sa propre histoire et celle de sa famille dans l’Amérique des années 60, et de son premier jour d’école dans une école blanche à la suite des lois sur les droits civiques votées en 1964 interdisant la discrimination. Elle est protégée par la police pour éviter de se faire lyncher par les parents protestataires. Parmi les nombreuses pancartes on peut lire « l’intégration est un péché » ! L’illustration en imitant le style très réaliste de Norman Rockwell accompagne la narration avec des cadrages et des gros plans qui soulignent la peur et la solitude ressentie par Ruby en ce premier jour d’école et la violence et l’agressivité des parents blancs ségrégationnistes.

 

 

A la fin de l’album une page explique ce que fut la ségrégation aux Etats-Unis, qui était Norman Rockwell, et où en sont les choses aujourd’hui. Une amie d’origine asiatique qui vit pourtant dans un quartier huppé de Philadelphie a récemment écrit sur sa page Facebook à propos de la sortie de cet album « ici rien n’a changé ! ».

 

L’appartement un siècle d’histoire russe

Ce très bel album d’Alexandra Litvina/Ania Desnitskaïa/trad. François Deweer et Marion Santos – Louison Editions,  a aussi retenu notre attention.

 

 C’est un documentaire-fiction sur la vie dans un appartement à Moscou au XXème siècle de plusieurs familles sur plusieurs générations. Il est très riche tant sur le plan du texte que sur celui de l’image. Son aspect polymorphe est intéressant car il utilise plusieurs approches textuelles : récit, lettres, cartes postales, manchettes de journaux, articles de presse, publicités, listes, chansons, poèmes. L’illustratrice croise également différents éléments visuels tels que collages, photos, dessins, bulles, légendes, images, arbre généalogique avec dessins des personnages, maquettes de l’appartement en trois dimensions, à divers stades de l’Histoire et de son évolution. Il y a interpénétration totale entre les textes et les illustrations.

Il raconte l’histoire d’une famille les Mouromtsev à travers un siècle d’histoire sur 4 générations dans un appartement de Moscou, 38 personnages plus 7 animaux domestiques. Mais il y a aussi les amis et les voisins…et leurs animaux domestiques, ce qui fait presque une centaine de personnages. C’est pourquoi on trouve au début et à la fin sur double page des portraits qui permettent de les reconnaître. Heureusement car on s’y perd parfois un peu ! Il y a également au début une note de l’éditeur français qui explique la manière dont fonctionnent les noms russes avec les patronymes. Heureusement car là aussi on pourrait s’y perdre un peu !

Le récit qui commence en 1902 raconte l’histoire de cette famille ordinaire à travers des dates marquantes et charnières : 1914, 1919, 1927, 1937, 1941-1945, 1953, 1961, 1973, 1987, 1991 et 2002. On se croirait un peu dans un univers à la Dostoïevsky mais un siècle plus tard ! Les évènements familiaux s’interpénètrent avec l’Histoire de la nation apportant leurs lots de joies et de peines, de conflits, de séparations et de réconciliations.

L’histoire est également racontée à travers les objets de la vie quotidienne qui appartiennent aux différents membres de la famille et à diverses époques : meubles, vêtements, vaisselle, jouets, livres. Ils sont également redessinés à l’extérieur de l’image et le lecteur est invité à les retrouver à l’intérieur.  C’est donc aussi un livre jeu, pour attirer l’attention sur la participation de ces objets à l’Histoire. Les images sont très descriptives, narratives et très détaillées. On voit l’appartement en coupe et on observe ce que font les personnages dans chacune des pièces en même temps, un peu comme dans une maison de poupée.

L’auteure, historienne reconnue en Russie, passionnée par l’édition jeunesse a écrit plusieurs livres de jeux. Cet album reflète ses convictions personnelles sur la manière d’intéresser les jeunes à l’Histoire par l’observation et le jeu. Faire en sorte que les jeunes se réapproprient l’Histoire à travers l’histoire de leur propre famille, grâce aux  objets qui les entourent,  ou  à retrouver dans les greniers,  les archives familiales.

Cet album lui aussi est un bel objet : riche, bien conçu, coloré, ludique avec des itinéraires et un passé pour chaque enfant à retrouver.

 

C’est ainsi que nous habitons le monde  

Dans un autre domaine scientifique cette fois citons cet album d’ Alain Serres avec des illustrations de Nathalie Novi chez Rue du monde. C’est un conte moderne, documentaire fiction où un groupe d’enfants découvre l’œuvre et les planches botaniques de François Plée.

 

Comment faire accéder à la connaissance sans ennuyer ? C’est sans doute la question que s’est posée l’équipe éditoriale de cet album, car comment faire découvrir les magnifiques planches botaniques de François Plée, botaniste et graveur célèbre du XIXème qui suscitent tellement l’admiration par la finesse et la précision du dessin, par la délicatesse des couleurs ? Le texte qui accompagne chaque double-page met en scène le jeune François passionné de botanique et ses deux cousines. Il veut à tout prix faire partager son bonheur d’observer et de dessiner. Mais ils auront à compter avec une bande rivale qui va se moquer, les insulter, les humilier. Grâce au pouvoir transmis par un mulot et à sa complicité avec la nature il parviendra à leur expliquer comment nous habitons le monde : « un animal, un humain et un végétal, voilà le cœur vivant du monde !».

 

Les illustrations, de belles peintures pleine-page qui mettent en scène les enfants sont très figuratives et un peu floutées pour créer une atmosphère onirique, et pourtant bien réelles. Elles sont un très bel écho aux planches botaniques. A la fin de l’ouvrage chaque enfant est invité à choisir et à s’associer à une plante et à un animal. Bonne idée !

 

L’enfant qui savait lire les animaux

Comment ne pas parler de cet album d’AlainSerres, ill. Zaüchez Rue du monde.

 

C’est une livre d’artiste, un bestiaire, un livre fascinant pour tous les passionnés d’animaux ou de dessin à l’encre de chine ! L’illustrateur croque en quelques traits, quelques lignes l’attitude juste des zèbres dans la savane, des oiseaux, des éléphants, du léopard en pleine course, du rhinocéros qui fonce vers nous, de l’antilope aux aguets, des tortues, des phoques, des élans ! Des individus seuls ou en couple, en groupe, avec leurs petits, à l’arrêt, en plein élan, de profil ou face caméra. Quel talent d’observation ! il faut en effet savoir lire les attitudes, les mouvements, les volumes, les expressions pour arriver à créer de telles images.  Les animaux de Zaü ont en commun une étonnante présence, une sérénité absolue, même dans le mouvement ! Le texte d’Alain Serres court et poétique, discret sur chaque double page, raconte l’histoire de ce jeune garçon parti en quête de lui même. Il invite le lecteur à sentir et à réfléchir.

 

 

De ces belles pages sépia, de ces portraits aussi variés qu’il y a d’espèces sur la Terre émane le souffle tranquille des grands espaces et de notre humanité.

 

L’élan Evenki 

Toujours dans le registre des animaux, L’élan Evenki ,Blackcrane, ill. Jiu Er, trad. Laurana Serres-Giardi chez Rue du monde.

C’est une fiction documentaire sur le peuple des Ewenkis qui vit dans les forêts de Mongolieau Nord de la Chine. Il raconte l’histoire du chasseur Guéli Shenké et de sa relation avec l’élan qu’il a adopté et dont il devra se séparer. Ce très beau conte naturaliste évoque le mode de vie, les valeurs, et la culture ancestrale des Ewenkis très attachés à la nature et à la forêt. Les illustrations très naturalistes notamment pour les illustrations des animaux sont remarquables de précision, de détails pour décrire la flore et la faune qui peuplent la forêt, et surtout les dessins des élans et les cadrages donnent à cet animal une incroyable présence.

 

 

Editions L’atelier du poisson soluble

Nous devons aussi parler de nombreux albums chez cet éditeurcar ce sont des albums aux sujets parfois plus abstraits ou sur des problèmes liés à la pré – adolescence, où l’image vient expliciter les idées.

L’enfant errant de Giles Aufray, ill. Marion Janin.

 

C’est un très beau récit poétique sur l’errance du héros dans le rêve éveillé, l’imaginaire, les méandres de la conscience et de ses blessures invisibles. Les images, mélange de sépia et de personnages monochrome rouges ou verts d’un réalisme baroque, et le texte prennent merveilleusement le relais l’un de l’autre.

 

 

 

Margot de Fanny Robin, ill. Delphine Vaute

Peu de texte et très sobre, c’est un album sur le suicide. L’évocation de points de repères du passé qui auraient pu, dû alerter. Les images dont la poésie et les associations tentent de dédramatiser le sujet montrent comment une enfant battue perd pied peu à peu et glisse vers un ailleurs.

Le jour où j’ai perdu mon temps de Agnès de Lestrade, ill. Julie Ricossé

Sur le concept du temps très abstrait, cet album demande de bonnes qualités d’analyse pour mettre le texte très court en relation avec des images très détaillées.

Demain les rêves Thierry Cazals, ill. Daria Petrilli

Sur la crise qui engendre la pauvreté et la manière dont les enfants la ressentent et en souffrent.

27 premières Audrey Calleja

Album sans texte sur toutes les premières fois de l’enfance à la vieillesse : les blessures, le vol, l’amour, les poils, la mort d’un être cher, les relations sexuelles, le permis de conduire, …des images montage faites de dessins, de découpages, dans un style un peu pop américain.

Le tyran Le luthier et le Temps, Christian Grenier, ill. François Schmidt

Très beau récit poétique et très belles illustrations riches de détails et d’associations

ABC de la trouille, Albert Lemant

Un abécédaire original aux magnifiques graphismes en noir et blanc

 

D’autres albums sont aussi très intéressants pour les 8-12 ans 

 Ma mère, Stéphane Servant, ill. Emmanuelle Houdart, Editions Thierry Magnier

Et Picasso peint Guernica, Alain Serres, Rue du monde

Le journal de Blumka, Iwona Chmielewska, Rue du monde

L’opéra volant, Carl Norac, Vanesa Hié, Rue du monde

Le fil d’Ariane, mythes et labyrinthes, Jan Bajtlik, La joie de lire (album jeu)

Monstres et merveilles, Alexandre Galand ill. Delphine Jacquot, Seuil Jeunesse

 

Alors quels albums pour les 8-12 ans ?

Ce sont des albums polymorphes : fiction, fiction-documentaire, documentaire historique, scientifique ou artistique, albums sans texte, albums jeu, toutes ces formes éditoriales qui peuvent être mélangées s’expriment à travers ces albums. Tout en s’appuyant sur des fictions pour attirer l’intérêt de l’enfant ils vont très vite aborder des contenus culturels. Ce sont des albums qui demandent un bon niveau de lecture et une curiosité culturelle que l’on ne peut avoir acquise avant l’âge de huit ans ou plus.

Ce sont aussi des albums qui demandent une bonne habitude du décryptage de l’image qui apporte toujours des éléments nouveaux qu’il faudra ré – investir dans la lecture du texte pour avancer dans la compréhension du propos. Ces images qui par leur style s’inscrivent dans une démarche esthétique donc philosophique de la vision du monde qu’elles proposent, vont aider l’enfant à développer son imaginaire et sa créativité.

Ce sont enfin des albums qui par leur contenu s’attachent à former le jeune citoyen, à faire en sorte qu’il se pose des questions sur le monde qui l’entoure et lui proposent des outils d’observation et de réflexion de manière à ce qu’il puisse forger lui même ses propres idées et ses propres valeurs.

Et ce sont aussi des albums qui peuvent intéresser des adultes !

Janie Coitit Godfrey