L’album comme contrainte

 

Revisiter l’album : c’était bien le défi que proposait Gallimard à ces auteurs et illustrateurs. Mais leur rencontre et leur complicité n’était pas forcément un pari gagné !

Ce défi éditorial va pourtant permettre des créations et surtout l’invention de nouvelles formes graphiques. Dans ses illustrations de la fable d’Esope Le Lion et le rat, Ed Young avec des crayonnés très simples dans des encadrés carrés à bordures rouges, distille le suspense à la perfection et fait monter la tension avec parfois un seul mot par page, pour inciter à  tourner la page.

     

Le dosage du texte et de l’image est absolument parfait avec des jeux typographiques pour traduire le silence ou les sons. C’est la typographie qui dicte la voix. C’est le tissage du raconté par le mot et l’image qui encourage à la lecture.

Dans Fier de l’aile de Helme Heine auteur et illustrateur, la mise en page indique le sens de la lecture, les mots, les phrases et les dessins prennent le relais pour tantôt inciter le lecteur à passer du bas de la page de droite au haut de la page de gauche, tantôt à tourner la page dans le sens de la lecture du texte, tantôt à faire un itinéraire sur la double page.

 

 

 

 

Dans Les sept familles du lac Pipple-Popple de Edward Lear illustré par Etienne Delessert, le texte en calligramme devient image, les mots s’enchainent en éléments graphiques pour former un Z et fait écho à l’itinéraire des becs noirs des oiseaux que l’on peut suivre sur la page de gauche.

Tous ces exemples montrent bien qu’il s’agit d’inventer un autre langage : un tissage entre le texte et l’image, entre le texte et les mots évoquant graphiquement des sons, entre l’image et le rythme de la main qui tourne la page.  On sent dans la construction de l’album des années 70 une forte influence de la publicité telle qu’elle était pratiquée aux Etats Unis à l’époque. Harlin Quist travaillait déjà avec des graphistes-illustrateurs, créateurs d’affiches qui savaient faire fonctionner ensemble un texte et une image en jouant sur les différents cadrages, sur la dynamique de l’image et des mots pour attirer le lecteur du livre et de l’histoire. C’est ainsi qu’aux jeux sur la langue correspondent des jeux graphiques. Cette contrainte éditoriale allait faire les beaux jours de l’album au cours des années qui allaient suivre et notamment des albums d’ Enfantimages.

 

La littérature en images

 

Mais dans l’esprit des éditeurs illustrer de grands textes c’est aussi faire ressortir leur dimension littéraire, leur insuffler une puissance esthétique qui crée une atmosphère, traduit une sensibilité, propose une interprétation du texte. Les jeux sur les mots vont amener l’enfant à apprécier de beaux textes à travers leur littérarité[1] : recherche des mots justes, du rythme, agencement des phrases, enchaînement de l’histoire, points de vue. De la même manière l’image à travers les gammes et contrastes des couleurs, la distribution des éléments sur la page, les analogies plastiques, l’enchaînement des images va proposer une vision du texte, une lecture qui  éduque l’œil et l’habitue à ressentir et réfléchir aussi à travers les images.

Il n’est pas nécessaire de présenter de grands auteurs français tels que  Voltaire, Le Clézio, Marguerite Yourcenar, Jean Giono, Michel Tournier, ou étrangers tels que Tolstoï, Mark Twain, Kipling, Heminway ou Lewis Carroll, ni d’expliquer les qualités littéraires de leurs œuvres, toutes originales. S’ils ont été choisis pour participer à cette collection c’est précisément que la littérarité de leurs œuvres est d’une grande richesse. Qu’elles soient écrites à destination des enfants comme Barbedor de Michel Tournier, destinées à des adultes, mais à plusieurs niveaux de lectures comme les poèmes de Prévert, adaptées par les auteurs eux mêmes comme Comment Wang-Fô fut sauvé de Marguerite Yourcenar – nouvelle adaptée des Nouvelles Orientales. Ce sont parfois ces œuvres-là qui assureront la postérité à leur auteur. Michel Tournier dira lui-même : « Je suis convaincu que si quelque chose reste de ce que j’écris, cela s’appellera Vendredi ou la Vie sauvage, Pierrot ou les Secrets de la nuit ou Barbedor. » .[2]

C’est ainsi que dans ses illustrations de La pêche à la baleine de Prévert, Henri Galeron propose des images fortes à travers des gammes de couleurs contrastées, une lumière irréelle à la limite du fantastique. C’est l’association des éléments entre eux, qui conduit au surréalisme : un imaginaire au carrefour du rêve et de la réalité qui fouille l’inconscient.

 

Sur cette illustration, la transposition de la baleine dans une soupière et le coup de queue qui fait chavirer la barque du père, est à la fois irréelle et pourtant bien présente.  L’enfant est déchiré entre la faim et la peur pour son père parti pêcher la baleine, et le fait de ne pas vouloir tuer et manger l’animal. D’autres images décalées et insolites suivent.

 

 

 

 

Les registres des couleurs jouent sur les clair-obscur voilés pour montrer la zone entre le rêve et la réalité, cette zone mi ombre – mi lumière où l’imaginaire prend le relais.

On retrouve Henri Galeron dans les illustrations de Le pont de Kafka. Un texte difficile à faire passer chez des enfants. Pourtant la personnification du pont par cet homme en chapeau melon – qui fait penser au style de Magritte – et la précision du dessin suffisent pour décrire le rêve, l’ancrer dans la réalité et faire ressentir des émotions.

Les images métaphoriques du pont comme déchirement sont nombreuses dans cet album. Déchirement entre deux cultures, identité fragmentée. C’est un album qui a beaucoup de rythme et  suscite une réflexion à plusieurs niveaux de lecture.

 

 

Des illustrateurs peintres : la puissance artistique

 

 

C’est ainsi qu’à la littérarité du texte correspond la puissance artistique de l’image, car ce sont donc des illustrateurs peintres qui participent à cette collection. A l’écoute du texte ils proposent un chemin, une vision du monde à travers la puissance artistique de leurs styles tous différents.

Georges Lemoine que ce soit dans Barbedor ou dans Comment Wang-Fô fut sauvé, offre des images d’une grande sensibilité à travers la finesse et le modulé de la ligne, les cadrages, les fondus de la couleur grâce à des mélanges d’aquarelles et de crayons de couleurs. Il fouille la nature et les expressions des personnages dans les moindres détails pour imposer une réalité fragile qui s’évanouit à la fin du conte mais qui reste comme une caresse pleine de douceur et de tendresse dans le cœur du lecteur. Comme le dit François Vié : « Georges Lemoine s’est identifié à Wang-Fô. À défaut de lui donner vraiment son visage, il a mis dans ses yeux quelque chose de sa propre souffrance. En échange, Wang-Fô lui a donné un peu de sa propre sérénité. La réussite des illustrations témoigne de la synthèse qui s’est opérée là… »[3]

Jacqueline Duhême propose un monde enjoué, coloré. Un monde de tous les possibles, où les trains flottent dans les airs, où les enfants font le tour de la terre. Son style se marie tellement bien avec les poèmes de Prévert qui fut aussi son ami.

Il faudrait aussi parler de Claude Lapointe, maître de la communication visuelle, qui grâce à des images narratives très rythmées s’adresse directement au lecteur, l’entraine dans l’identification au héros et dans l’aventure, de Nicole Claveloux qui interprète avec humour les personnages de Kipling.

Cette collection tournée vers l’imaginaire offre une grande variété de styles. Le texte est un tremplin vers des imaginaires possibles. Grâce à des contraintes assumées, une volonté de créer des ponts entre la langue et la littérature, la langue et l’art, la littérature et l’art, l’enfant et l’adulte…  l’album Enfantimages devient un objet artistique à part entière. Il est conçu pour faire grandir, cheminer vers l’âge adulte.

« L’image est une écriture »

Au carrefour du texte et de l’image, cette collection fut une grande réussite car comme le dit Jean Claverie l’image est une écriture: « Quand s’entremêlent les images et les mots, au point où raconter une histoire à livre fermé, sans chercher à se souvenir de ce qui a été dit par les unes et les autres, devient chose naturelle … alors le livre est réussi. » [4]

Vu des années 2020 cette collection porte toutes les exigences que l’on pourrait espérer offrir aux jeunes lecteurs : qualité et exigence du texte et des illustrations, nourritures intellectuelles qui donnent des outils pour penser, ressentir, réagir, apprécier. Telles sont les valeurs qui font  des albums d’Enfantimages de grands classiques de la littérature de jeunesse aujourd’hui. Chaque album est un pur objet de jouissance esthétique pour le cœur autant que pour l’esprit.

 

                                                                                                                   Janie Coitit-Godfrey

 

[1] Voir l’article de Régis Lefort sur ce sujet dans notre n°226, p. 44

[2] François Vié in Site de Ricochet : https://www.ricochet-jeunes.org/articles/enfantimages-1978-1983

 

[3] Ibid. Site de Ricochet : https://www.ricochet-jeunes.org/articles/enfantimages-1978-1983,

[4] Images à la page Ibid. 109