Plusieurs biographies ont été écrites sur la vie d’Evariste Gallois, brillant mathématicien, activiste politique républicain pendant la période des Trois Glorieuses en 1830, mort très jeune à 20 ans dans des circonstances mal connues. Ce roman nous fait vivre-en 15 chapitres – les 3 dernières années de sa vie au destin funeste.

 

On pourrait résumer la vie d’Evariste Galois comme celle d’un surdoué en mathématiques, qui délaisse rapidement toutes les autres matières dans ses études pour  s’intéresser uniquement à ses recherches. Rebelle à toute autorité il se fait renvoyer de Louis-le-Grand et de L’Ecole Préparatoire, échoue deux fois au concours d’entrée à l’Ecole Polytechnique. En dépit de ses efforts ses recherches  qui pourtant seront importantes pour la postérité ne sont pas reconnues par l’Académie des Sciences. Activiste politique engagé au côté des Républicains, ce qui a sans doute eu des répercutions sur ses études, plusieurs fois emprisonné il meurt maladroitement dans un duel à 20 ans peut-être des suites d’une aventure amoureuse. Bref, on peut penser que c’est la vie d’un génie en puissance qui a précipité sa perte. Voilà les faits ; il n’y a pas de quoi en faire un roman !

 

C’est pourtant autour de cette idée du génie torturé et désenchanté que l’auteur construit le personnage principal de son livre. Sur fond de documentaire historique extrêmement bien fouillé il campe un héros romantique très typé.

 

Dès le début du roman on est frappé par  le rythme de l’écriture : l’enchaînement des sons, des mots, des phrases qui font écho dans le premier chapitre aux battements du cœur angoissé du héros s’en allant vers une mort inévitable… et qui glisse habillement dans le second chapitre vers la passion du cœur d’enfant découvrant l’exaltation du raisonnement mathématique. Le vocabulaire riche et coloré, nous fait partager les états d’âmes et les grandes envolées créatrices du héros. On est au cœur de l’esprit mathématique – dont il est difficile d’apprécier la portée scientifique lorsqu’on n’est pas spécialiste –  et on poursuit avec lui ses recherches sur lesquelles il fonde tant d’ambitions. On partage aussi ses déceptions.

 

L’Evariste de Cassabois est un garçon sensible, enthousiaste, un explorateur ambitieux doublé d’un tempérament de compétiteur. Il croit en son génie et en son avenir assuré.

Mais cette passion exclusive le dévore au point de lui faire délaisser d’autres matières au lycée, ce qui va l’amener vers l’échec. Son tempérament rebelle l’empêche d’accepter toute forme d’autorité de ses professeurs qui lui reprochent souvent des raisonnements trop rapides bien qu’intéressants. Rebelle aussi par rapport aux institutions, il fait preuve d’indiscipline. Rebelle enfin par rapport à l’autorité parentale. Ses rapports avec sa mère, peu aimante, sont de plus en plus tendus au point de rompre toute relation avec elle. Il n’arrive pas à contrôler son côté provocateur et suffisant : « regretter, demander pardon ? Evariste ne connaît pas les registres du repentir, encore moins de la soumission. Ces mots lui sont impossibles à prononcer » p. 109.

Le sort s’acharne sur lui avec la mort de son père. La disparition du seul être qui l’aimait et l’encourageait le plonge dans une profonde tristesse et un sentiment de culpabilité car il a la sensation qu’il aurait pu l’éviter. Ce choc émotionnel profond l’entraine dans une spirale de l’échec.

Malgré ses efforts acharnés pour synthétiser ses recherches dans un mémoire qu’il présente à l’Académie ce dernier n’est pas lu, ou égaré : un membre du jury qui devait le lire meurt et son mémoire n’est pas été retrouvé, son travail finit enfin par être refusé. Il se lamente sur cet échec à l’Académie qui aurait pu être une forme de reconnaissance. Il se lamente sur le fait que personne ne le comprend « Incapable de se dégager de cette spirale destructrice Evariste s’enfonce dans la négation, dans le rejet de cette société cadenassée, incapable de déceler les jeunes génies ». L’auteur pousse le style jusqu’au fantastique, dans le récit de son cauchemar la nuit qui suit son échec.

Le rythme de l’écriture nous entraine aussi dans la vie trépidante du héros comme activiste politique et on peut sans doute y voir un lien avec ses échecs répétés. Fervent républicain contre la Royauté, il participe activement à plusieurs groupes et écrit des articles pour défendre ses idées de justice sociale et de liberté. Il est plusieurs fois arrêté et emprisonné.

Au cœur de ce destin tragique Evariste se décrit comme un « Prométhée enchainé » p. 130 « la Justice ne rend pas la justice. Elle dit la loi, qu’elle triture au gré des exigences du pouvoir » p.174 Cela le pousse à s’engager encore plus : « Il rêve d’en découdre, de pourfendre les injustices, de tenir pleinement sa place de défenseur de la liberté » p.178.  Il critique le système éducatif où « l’élève est moins occupé de s’instruire que de passer son examen » p.226 Mais le destin s’acharne impitoyablement contre lui.

La dernière image d’Evariste avec une tache de sang sur sa chemise blanche, plus qu’au dépit amoureux, fait penser aux peintures d’exécutions de révolutionnaires de Goya. Et le dernier vers du poème de Rimbaud Le dormeur du val résume de manière brutale et poétique la triste fin du héros.

L’auteur fait de son Evariste un héros romantique entrainé inexorablement vers son destin : passionné, rebelle, révolutionnaire, incompris, mal aimé. C’est aussi un documentaire historique qu’il rend intéressant en campant des personnages engagés pour plus de justice sociale. Il nous fait vivre des épisodes de rébellions républicaines à travers des dialogues vivants, vibrants et enflammés qui révèlent la fougue et la passion de la jeunesse. C’est un roman d’initiation dans lequel des adolescents d’aujourd’hui enthousiastes et passionnés, rebelles et maladroits, pourront se retrouver. Ils pourront aussi percevoir de nombreux échos de la vie actuelle, à propos du système éducatif ou de la vie en société.

 

Mais un adolescent d’aujourd’hui, habitué à surfer sur internet et à jouer aux jeux vidéo, prendra-t-il le temps, aussi passionné d’histoire fut-il, de se concentrer sur les belles descriptions et les grandes envolées lyriques de ce roman ?

Janie Coitit-Godfrey

Jacques Cassabois, Je n’ai pas le temps

Hachette, Livre de poche 2019, 6,60€, 9782016288245, Ados/Adultes