Il est très courant en Suède de voir les papas pousser des poussettes et jouer avec leurs enfants dans les parcs. Tout le monde trouve cela normal. Il faut dire que la politique sociale de la famille les y encourage car à la naissance les parents se partagent pendant 12 mois le congé parental. Il en va de même lorsqu’un enfant est malade, le père ou la mère a droit à un certain nombre de jours de congés indemnisés par la sécurité sociale pour garder son enfant à la maison ou l’accompagner à un rendez-vous médical. Cela ne nuit en rien à la carrière des hommes car dans les entreprises l’organisation du travail est flexible et prend en compte les besoins de la famille. L’articulation vie familiale – vie professionnelle est au cœur de la société suédoise. Cette image de père, et d’homme, transparait dans la littérature jeunesse suédoise depuis déjà plusieurs décennies.

Le décès de Gunilla Bergström le 25 août 2021 a suscité beaucoup d’émotion dans le pays au point de devenir un véritable deuil national. Elle était la créatrice, autrice et illustratrice, du célèbre héros Alphons Aberg, (qui devient Alphonse Aubert en français[1]) une  star pour plusieurs générations de petits Suédois. Elle fut la première dans les années 1970 à aborder des thèmes comme  le divorce des parents, le handicap, et surtout donner un père comme image parentale dans plus de 32 albums. Elle a reçu de nombreux prix, ses livres sont traduits en 35 langues, ont donné lieu à des films d’animations, une série télévisée, des pièces de théâtre et on ne compte plus les produits dérivés. Au Musée Interactif Alfons Aberg à Göteborg, les enfants peuvent jouer dans les maisons qui apparaissent dans les livres ou participer à des animations pour revivre les histoires.

Pourtant Alfonse n’a rien d’un grand héros. Il est juste un petit personnage très attachant  avec une bonne bouille ! Il joue, s’ennuie parfois, fait des bêtises, a peur, voudrait retrouver ses amis, se dispute avec eux, regrette que Noël soit fini… Et son papa, qui est tout autant le héros des livres, est un papa ordinaire. Il élève son fils seul et est loin d’être un papa parfait ! Il fait juste de son mieux ! Il cuisine, fait la vaisselle, étend le linge, lit son journal, s’endort dans un fauteuil ou par terre, parce qu’il est épuisé, trébuche sur des choses mal rangées dans la maison, raconte des histoires, fait des câlins. Des situations qui font sourire car elles nous sont bien familières. C’est la relation père-fils qui est au cœur de cette série d’histoires où la mère n’apparait jamais, qui correspond à la réalité que vivent certains enfants aujourd’hui.

Il faut mettre en perspective cette image de père et d’homme dans l’histoire de la littérature de jeunesse suédoise. L’article de Eva Söderberg sur L’héritage de Fifi Brindacier [2] , dans lequel elle mentionne Gunilla Bergström, fait ressortir plusieurs aspects intéressants.

Le premier est une approche particulière de la réalité. Journaliste à l’origine, intéressée par la psychologie et les comportements humains, Gunilla Bergström puise son inspiration dans la réalité quotidienne car pour elle « la réalité est féérique ». C’est nous les adultes, qui avons oublié à quel point chaque jour est une nouvelle aventure. Mais selon elle, les enfants le savent, et en se construisant sur cette magie de la réalité, ils seront mieux équipés plus tard pour prendre les bonnes décisions et se battre pour de justes causes ; ou simplement pour devenir de bons parents.

Le second est l’image de l’homme en tant que parent. Tout comme Fifi Brindacier a bousculé en son temps les rapports de pouvoir entre les enfants et les adultes d’une part, les hommes et les femmes d’autre part, Gunilla Bergström rompt avec le cliché de l’homme fort et viril qui ne s’occupe pas des enfants et ne fait rien à la maison :  le papa d’Alphonse Aubert est sensible et attentif à son petit garçon et fait face à toutes les tâches et situations du quotidien.

Enfin l’expression de la sensibilité. Ni Alphonse ni son père ne sont stéréotypés. On découvre au fil des histoires des facettes différentes de leur personnalité, de leur sensibilité, de leurs émotions. Le style graphique des illustrations participe à cette poétique du quotidien avec un trait souple et régulier, des compositions toutes en rondeur exprimant beaucoup de douceur. Les cadrages privilégient les visages, et surtout les regards qui semblent souvent servir de commentaires et prendre à témoin le lecteur.

L’œuvre de Gunilla Bergström attire l’attention sur le genre, sur cette nouvelle image de l’homme et du père, et comme le dit Eva Söderberg sur « l’image que donne la Suède d’elle-même : celle d’un pays où l’égalité des sexes est la plus aboutie »[3].

Seuls 2 de ses albums ont été traduits pour le moment en français par Marianne Ségol-Samoy et publiés en 2020 aux éditions l’Etagère du bas : Bonne nuit, Alphonse Aubert, où le petit garçon épuise son papa en repoussant sans cesse l’heure du coucher, et Bien joué, Alphonse Aubert où le petit garçon bricole en cachette avec la caisse à outils de son père au risque de se blesser avec des clous.

[1] Gunilla Bergström/trad. suéd. Marianne Ségol-Samoy Bien joué Alphonse Aubert- Bonne nuit Alphonse Aubert L’Etagère du bas 2020

[2] Eva Söderberg: L’héritage de Fifi Brindacier en Suède, in Cahiers du Genre 2010/2 (N° 49) p. 77-96

[3] Ibid

 

 

Janie Coitit Godfrey