Nous avons vu dans la première partie de cet article (Revue NVL n°225) comment l’œuvre photographique de Tana Hoban a pu s’épanouir dans la mouvance du courant Fluxus, et la philosophie Montessorienne ; son travail original et inédit sur des imagiers explorant  formes et  concepts constitue la base d’outils scientifiques et artistiques pour les enfants. Essayons maintenant de décrypter sa démarche pour produire des phrases visuelles et amener l’enfant vers la réflexion.

Dialectique des formes et de la couleur

L’imagier Dots, spots, speckles, and stripes/ Raies, points, pois, que nous venons d’évoquer dans un format à l’italienne fonctionne par double page. Sur la page de gauche un paon vu de face en train de faire la roue, sur celle de droite des robes sur un portant devant un magasin dans la rue. A première vue il n’y a aucun rapport. Pourtant en y regardant de plus près le bleu du plastron et de la tête du paon est de la même nuance et intensité que 2 robes pendues sur le portant. De plus la forme allongée du plastron ressemble à la forme des robes plus larges en bas qu’en haut. Ce sont donc par des analogies plastiques des couleurs et des formes que se créé la relation. De plus, plusieurs robes ont des points blancs sur fond rouge, bleu, jaune – qui sont des couleurs primaires, et on retrouve les mêmes teintes de bleu, jaune, rouge orangé sur la queue du paon et, aussi du vert. Il s’agit donc de correspondances, le vert qui est la complémentaire du bleu et du jaune venant souligner l’idée de complémentarité. Ces jeux de correspondances amènent vers l’idée d’élégance. Le port et la beauté du paon renvoie à l ‘élégance des robes proposées à la vente sur le portant. C’est ainsi que Tana Hoban apprend à regarder autrement à travers des analogies de couleurs, de formes, de lumières qui sont autant de phrases visuelles pour le langage plastique. Chaque double page fonctionne de la même façon. Les points, les pois, les taches par les couleurs, les formes, les textures, les matières, les surfaces ou les volumes qu’elles soulignent créent des rapprochements, des liens, suggère des idées. Parfois aussi avec des traits d’humour comme le gros plan sur le visage de l’enfant avec des taches de rousseur et la carapace de la langouste sur la page d’à côté, peut-être ici pour suggérer l’humain dans l’animal ou inversement. Mais comme le soulignait Tana Hoban toujours avec l’idée d’affûter le regard. C’est une manière aussi d’inviter à observer l’environnement quotidien autrement, comme elle le dit dans une interview à l’occasion des 10 ans de Kaléidoscope « Pour moi les détails sont les plus importants. C’est une autre façon de voir – qui aiguise ma perception et c’est ce que je veux faire passer aux enfants à travers mes livres. Je veux dire aux enfants de continuer à regarder, de faire attention aux détails, d’observer, de voir. Je veux qu’ils voient des choses qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, de ne pas passer trop vite sur ce qui les entoure. »

Lire des phrases visuelles

Plusieurs albums sont consacrés à la couleur, Is it Red, Is it Yellow, Is it Blue?Red, Blue, Of Colors and Things Yellow Shoe, White on BlackBlack on WhiteColors Everywhere. L’un d’entre eux traduit par Des couleurs et des choses[1] a retenu notre attention et Cécile Boulaire[2] en livre une analyse qui nous a semblé très intéressante.

Il s’intitule Des « imagiers » de Tana Hoban pout les bébés, publié dans Album 50. Son analyse porte sur l’étude d’une double page en particulier :

Outre la lecture à travers la couleur, elle montre les autres lectures possible qui sont très riches : « L’artiste a mixé des objets manufacturés et des éléments de la nature, des textures mates, grenues, brillantes ou veloutées, elle a alterné les vues en légère plongée sur des objets tournés vers la gauche, avec des vues de face très aplaties ». En décryptant tous ces « glissements » possibles, elle conclut en disant « Ce que semblent nous dire ces images « mises en ordre », c’est qu’il y a pour les objets mille manières de se ressembler : par la couleur, certes, mais aussi par l’usage, par l’appartenance à un règne, par les dimensions ou la texture – et que choisir une de ces « clés » de répartition nous amène immanquablement à faire apparaître les autres aussi ». C’est le regard de l’enfant lecteur de ces images qui produira ses phrases visuelles, les agencera de multiples manières pour produire sa propre narration visuelle à la fois reflet de son monde et ouverte vers d’autres mondes possibles. L’éducation au regard initiée par les photos de Tana Hoban sont un tremplin vers le langage, les articulations et le vocabulaire formel de l’art.

Des imagiers pour les bébés

Dans les années 90, on considérait que les nouveaux nés jusqu’à 2 ou 3 mois voyaient en noir et blanc Tana Hoban a créé quatre petits imagiers qui sont très en vogue en France actuellement. Il s’agit de Noir sur Blanc[3], Blanc sur noir[4], Qu’est-ce que c’est ?[5], Qui sont-ils ?[6]. Les deux premiers jouent sur les contrastes du blanc et du noir pour faire ressortir de belles silhouettes stylisées de l’environnement du bébé : bavoir, jouet, biberon etc. tout en essayant d’introduire une variété des formes de base et des nombres : 1 rond, 2 ovales, 4 boutons etc. Mais certains de ces objets comme le type de seau par exemple nous semblent un peu dépassés aujourd’hui, il en va de même pour le style de boutons.

Pour les deux derniers imagiers l’objectif est de reconnaître des formes ou des animaux et de les nommer, d’apprendre à compter jusqu’à 5, ils sont un tremplin vers les mots et l’acquisition de la langue. Si l’on retrouve les mêmes qualités de phrases visuelles, d’enchaînements, de glissements dont nous avons parlé précédemment, cette idée du bébé qui voit en noir et blanc est aujourd’hui controversée et il semblerait au contraire que même les nouveaux nés soient attirés par les couleurs vives comme l’affirme Anna Franklin, directrice du BabyLab de l’université de Sussex en Angleterre dans un article publié dans The Guardian en 2017 « dire que les bébés voient en noir et blanc, c’est un mythe », les nouveaux nés peuvent voir de  «larges morceaux intenses de rouge sur un décor gris»[7].

Il est étonnant que deux autres petits imagiers pour les bébés ne soient pas ré-édités, De quelle couleur ? et 1,2,3[8], car il nous semble que ce dernier petit imagier de Tana Hoban pourrait être le symbole de tous ses imagiers. C’est un bel objet pour apprendre à compter jusqu’à 10.

 

 

 

 

 

La première page annonce la tranche d’âge : 1 gâteau d’anniversaire avec une bougie, 2 petites chaussures rouges, 3 cubes en bois avec A,B,C en rouge, 4 quartiers d’oranges, 5 doigts d’une petite main d’enfant, 6 œufs dans une boite bleue, 7 petits biscuits en forme d’animal, 8 primevères roses fuchsia et rouges, 9 formes (couleurs primaires + oranges) enfilées sur une cordelette, 10 = 2 petits pieds de bébé avec les 10 petits orteils. C’est donc tout l’environnement quotidien du bébé que l’on retrouve. Les cadrages et éclairages des photos mettent en valeur les formes et les perspectives à hauteur de bébé. La disposition sur la page n’est pas faite au hasard, dans un coin de la photo le nombre en gros et en rouge est repris par 5 gros points en bas avec le nombre en lettre. La typographie est claire et sobre.

Elle attire l’attention sur le langage de la couleur avec des tons riches et denses de primaires, de complémentaires, des jeux d’oppositions qui mettent les objets en valeur. Les formes de base et aussi des formes plus complexes sont convoquées et tout l’environnement affectif aussi est là : son gâteau d’anniversaire, ses chaussures, ses cubes, sa main, ses pieds, ses biscuits favoris. Ce petit imagier est un bel objet au carrefour de l’art et des sciences, inspiré de Fluxus et de l’approche holistique de l’enfant.

La dimension philosophique

Tana Hoban a été professeur d’arts plastiques et de photographie à l’école des Beaux arts de Philadelphie, et si elle s’engouffre dans le vent de liberté qui fait sortir l’art des musées pour explorer le quotidien, elle n’en reste pas moins attachée à l’enseignement des bases artistiques qu’elle puise dans l’espace quotidien. Elle est donc bien consciente de son rôle de guide. L’enfant ne peut pas apprendre en découvrant tout, tout seul.  Il a besoin d’être guidé et elle entend bien ne rien laisser de côté même pour guider les plus jeunes.

Dans Ombres et Reflets[9], à travers de très belles photos des fenêtres d’un immeuble dans lesquelles se reflète le ciel, ou d’ombres de trois personnes en train de marcher sur le trottoir, elle entraine la réflexion vers un autre palier. En évoquant l’ombre, la lumière, le reflet elle aborde une autre vérité sur les êtres et les choses. Le montré, le caché, le visible et l’invisible, toute une dialectique de l’ombre et de la lumière, de la lumière et du reflet que l’on trouve chez les êtres et les choses, dialectique de la distorsion et de la transparence aussi.

Cette approche à la fois poétique et philosophique  qu’elle veut transmettre à l’enfant, elle la doit à sa mère à qui elle dédicace Shapes, Shapes, Shapes  en citant  Lord Byron : « Tout ce que l’ombre et la lumière ont de plus ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux ».

 

[1] Shadows and Reflections, Greenwillow,1990 / Ombres et reflets, Kaléidoscope, 1991

[2] Cécile Boulaire  Des « imagiers » de Tana Hoban pour les bébés https://album50.hypotheses.org/1568#more-1568

[3] Noir sur Blanc, Kaléidoscope 1994 / Greenwillow 1993 Black on White

[4] Blanc sur noir, kaléidoscope  1994/ Greenwillow 1993, White on Black

[5] Qu’est-ce que c’est ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994, What is that ?

[6] Qui sont-ils ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994 Who are they ?

[7] https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2017/apr/11/vision-thing-how-babies-colour-in-the-world

[8] 1,2,3 , Kaléidoscope, 1985

[9] Ombres et Reflets, kaléidoscope 1991 / Shadows and reflexions, Greenwillow books  1990