L’Ile de la Réunion est l’invitée d’honneur au Salon du livre et de la presse jeunesse, et nous nous en réjouissons.

Retrouvez en suivant l’entretien réalisé avec Bruno Gaba de Zébulo éditions pour le numéro 217.

Retrouvez Julie Bernard et son album Le livre des métiers, un imaginaire pour demain qui a servi pour la couverture du numéro 220, Demain ma planète ?.

 

Le livre des métiers, Julie Bernard ( extrait du N°220)

Le bel album de Julie Bernard est un tremplin vers l’imaginaire des métiers de demain. Texte et illustration sont pleins de poésie : avec des camaïeux très colorés, elle décline 16 métiers qui pourront paraitre
utopiques, improbables, infaisables ou réalistes, séduisants, ou militants, tel

« Le banquier de graines
Le banquier de graines recueille les semis préservés de la chimie.
Il protège nos assiettes
Et promet des potagers qui poussent et repoussent chaque année. »
… mais qui dans tous les cas ne laisseront pas indifférents.

En y regardant de plus près c’est toute une philosophie qui se dégage de cet ensemble. Certains métiers comme Le décorateur d’extérieur, L’éleveur de forêts, Le livreur d’air pur, L’accordeur de climats, Le chercheur d’eau, Le planteur de lagon, répondent à des problèmes environnementaux, voire des catastrophes écologiques. La pollution de l’air, la déforestation, l’urbanisation sauvage, le dérèglement climatique, la raréfaction de l’eau, la pollution de la mer et de l’air, maintes fois dénoncés dans les médias, sont également évoqués dans cet album

Zébulo éditions

Avec une quinzaine de titres déjà à son catalogue, l’éditeur réunionnais fourmille de projets, et s’ancre résolument dans le dialogue des langues et des identités.

Bernadette Poulou. Quels sont vos liens avec la langue créole ?

Je me rappelle que, lors de mon arrivée à La Réunion à l’âge de 7 ans en 1970, le créole était interdit en classe et même dans la cour de récréation. Et c’est pourtant là que je l’ai appris et que j’en ai fait ma langue pour communiquer avec mes camarades. C’est ce qui m’a permis d’aller à la rencontre des gens qui vivaient là bien avant moi. J’ai eu cette chance, car je trouve que c’est une chance de parler le créole réunionnais. C’est une question tellement actuelle pour moi et essentielle. Comment continuer de rendre cette langue vivante ? Comment faire pour que l’école valorise la langue des enfants ? Comment aider les nouveaux arrivant à le parler et donc à s’intégrer ?

Il faut donc continuer de militer pour la reconnaissance du créole ?

Aujourd’hui il n’y a plus d’interdiction, le créole réunionnais est une langue régionale reconnue en tant que telle depuis 2000. Il y a des enseignants habilités en langue créole qui l’utilisent en classe comme un atout, un levier pour aller vers le français. Mais pourtant la langue créole a des soucis à se faire. Ah oui, bien sûr, elle est très utile aux entreprises qui la transforment à coup de campagne de com pour vendre encore et encore, mais au fond pour beaucoup, parler créole, ça reste encore se fermer les portes de la réussite. Il y a des familles où les parents s’adressent aux enfants en français et parlent créole entre eux. C’est comme dans les grandes surfaces, les membres du personnel parlent créole entre eux, mais en français lorsqu’ils s’adressent aux clients.

Cela voudrait dire que malgré les progrès accomplis, la minoration du créole existe encore, et crée une souffrance linguistique. Alors, que faire ?

Alors nous éditons des livres bilingues pour participer à notre modeste niveau à la mise en valeur de cette langue régionale, de cette identité créole, de cette culture. Mais ça ne suffit pas, et je travaille depuis plusieurs mois à imaginer que nos livres puissent arriver directement à l’école… Je veux dire que les
livres réunionnais soient proposés aux enseignants pour être utilisés avec les enfants. Toute la littérature jeunesse réunionnaise n’est pas bilingue bien sûr, d’ailleurs dans mon catalogue, cela représente (si on compte les sorties 2018 à venir) 30% de ma production. Mais je défends le fait que les livres édités à
La Réunion, bilingues ou pas, doivent pouvoir être présents à l’école réunionnaise, au même titre que la représentation commerciale très organisée des livres de la métropole.

Dans la petite enfance, cela passe par le langage, mais aussi par la musique…

A travers les deux livres musicaux Sega et Maloya (2013), nous avons voulu mettre en valeur le patrimoine musical de la culture créole réunionnaise. Nous avons choisi deux chansons du patrimoine, dans les deux styles musicaux réunionnais, dont bien sûr le texte est en créole. C’est une évidence, il faut rendre
vivante la langue maternelle des jeunes enfants réunionnais et montrer que la musique traditionnelle n’est pas un folklore réservé aux touristes, mais une réalité ancrée dans chacun de nous, in zarboutan, konm di kréol. C’est le but que nous poursuivons avec la collection Koudpous et la sortie de deux nouveaux
livres sonores bilingues: Zistoir 3 ti Tang et Kissa la vole 7 zeuf ti Pintad gri ?(2016) de Katty Lauret-Lucilly et Florence Miranville. On a à coeur de donner un coup de pouce à la langue créole, à la maison et à
l’école. Les auteures sont d’ailleurs des enseignantes habilitées en langue et culture créole, et elles ont aussi conçu leur livre comme un outil pour le créole à l’école.

Vous voulez également resserrer les liens culturels dans l’Océan Indien ?

Cette année, nous allons éditer un livre de contes croisés entre La Réunion et Anjouan. Je me réjouis en tant qu’éditeur de participer à ce projet où les lecteurs trouveront le créole réunionnais, l’anjouanais et bien sûr le français. C’est comme ça que je vois les choses, le français fait le lien entre nous tous ici dans l’Océan Indien, dont une majorité de pays sont francophones. On pourrait dire que La Réunion elle-même est francophone, gageons qu’elle deviendra francophile lorsqu’elle sera réellement considérée créolophone !

De format carré, Séga et Zistoir 3 Ti Tang sont des livres sonores qui permettent de retrouver/accoutumer l’oreille de l’enfant à la langue créole.
Séga, comme un autre album, Maloya, font entendre un à un les divers instruments qui contribuent à chacun des genres. Ces deux musiques très vivantes à La Réunion se découvrent ici à travers des petites chansons. L’illustration est très colorée, entrainante.
Zistoir 3 Ti Tang met en scène un petit animal familier, le hérisson. L’histoire est racontée en créole. C’est aussi un livre pour apprendre à compter. L’illustration de cet album est particulièrement réussie : sur fond de raphia, des collages de matériaux divers –tissus, dentelles – apportent du relief. C’est coloré, chaud et
entrainant. Deux beaux exemples de cette maison d’édition qui défend avec talent l’usage du créole. ZéBuLo produit aussi un « Concert dessiné d ‘après le livre Salégy », spectacle de 10 tableaux dessinés mis en musique en direct par Georges Razafintsotra et Bruno Gaba.