Ce livre est né dans le contexte de l’avènement de l’album dans les années 50, résurgence du livre d’images ou livre objet très en vogue dès la deuxième moitié du XIXème siècle en Angleterre et aux Etats Unis.

Léo Léoni  originaire du nord de l’Italie fait ses études à Zurich et à Milan puis part aux Etat-Unis en 1939 où il travaille dans la publicité. Il côtoie des artistes comme Léger, De Kooning, Calder à un moment où l’art à travers le courant de l’Expressionisme Abstrait s’interroge sur lui même, ses modalités d’expressions et son propre langage. Il n’est donc pas étonnant que ce premier album de Léo Leoni, aujourd’hui devenu un grand classique de la littérature jeunesse publié en 1959 en France et aux Etats Unis, choisisse l’abstraction à travers des taches de couleurs pour raconter une histoire à des enfants.

C’était un grand défi ! Car comment imaginer faire accéder les enfants à l’abstraction, à un moment où beaucoup d’adultes ne s’y retrouvaient guère. Ce fut un grand succès ! Et on pourra regretter que mis a part Warja Lavater[1] peu d’illustrateurs ce  soient risqués dans cette voie par la suite.

Il peut en effet sembler paradoxal d’exprimer des émotions, tellement personnelles, à travers des tâches de couleurs à priori si dépersonnalisées.

C’est par un tissage simple et habille du texte et des images que l’artiste fait accéder l’enfant à la symbolique des couleurs : « Voici Petit-Bleu » (…)  « Mais son meilleur ami c’est Petit-Jaune »; et au langage de la couleur quand Petit-Bleu et Petit-Jaune contents de se retrouver s’embrassent et  «  ils s’embrassent si fort… qu’ils deviennent tous verts. ». C’est précisément la couleur que l’on obtient en mélangeant les deux couleurs primaires le bleu et le jaune.

Mais si c’est deux couleurs représentent des enfants de deux familles différentes, elles peuvent aussi représenter d’autres différences : physiques, culturelles, le vert devient alors le symbole de valeurs positives comme l’amitié, la rencontre, l’ouverture aux autres.  Et comme le dit Nicole EVERAERT-DESMEDT[2] dans son excellente analyse : « Ainsi, ce livre a une portée éthique: la lecture de Petit-Bleu et Petit-Jaune peut contribuer efficacement à promouvoir, chez les tout jeunes enfants, des valeurs absolument contraires au racisme.»

L’impact de cet album fut immense et il continue à être très apprécié aujourd’hui. A la fois porteur de valeurs humaines, il initie les enfants à l’art en montrant qu’on peut exprimer des émotions à travers la couleur. Que la couleur peut les recueillir, les décliner, les nuancer, les personnaliser précisément.

Une belle complicité entre le texte et l’image pour initier les enfants à la littérature et à l’art.

 

Janie Coitit-Godfrey

[1] Voir article « Nous avons rencontré Warja Lavater » ici

[2] Nicole EVERAERT-DESMEDT, 2018, « Lecture d’un album pour enfants : Petit-Bleui et Petit–Jauine, de Leo Lionni», in Nicole EVERAERT-DESMEDT, Site de sémiotiiquie/Sitio de semiótiia, http://nicole-everaert-semio.be, mis en ligne le 01/04/2018.