Séverine Vidal - Elephants (éd. des)

Illustrateur : Clémence Monnet

En adéquation avec le titre, l’accès au sens de cet ouvrage est complexe. Un moment partagé par une
famille qui pique-nique sur une plage, décrit comme la plus jolie fête du monde. L’énigmatique Will observe
cette famille du haut d’une falaise. Étrange, il inquiète, il parait ne pas partager les mêmes codes culturels.
Des illustrations adoptent son point de vue : nous ne reconnaissons pas ce qu’il voit. La famille banale se transforme en êtres sous-marins loufoques, les bateaux deviennent des requins… Le lien entre Will et ces personnages ? la partie enfouie, inconsciente, inavouée des individus ou du groupe ? Cela expliquerait ce regard mystérieux, cette inquiétante étrangeté, un regard comme sous le niveau de la mer, dans les  tréfonds, au niveau inconscient : analogie corroborée par les réactions de chacun des membres de la famille lorsqu’Albertine annonce : « Je connais un secret terrible, sur quelqu’un qui est ici. » Cette parole murmurée a l’effet d’une bombe. Plus de légèreté, chacun est renvoyé à ses angoisses, hontes et défaillances. La peur
qu’Albertine dévoile le Will enfoui en chacun pousse la famille à se séparer.
Ce livre interroge l’inconscient individuel et son mécanisme de refoulement qui tente de garder à distance l’inavouable, l’étranger en nous. Il est aussi question d’un secret de famille : la mise à distance de l’étranger questionne bien sûr la façon dont une société reste ouverte à ceux qui n’en font pas partie, projetant sur l’extérieur de façon plus ou moins violente ses tabous et ses non-dits. Comment ses membres font groupe sans entrer dans une compétition mortifère ni un individualisme rigide ? la famille sur la plage, menacée par la révélation du secret, préfère se séparer et se priver de bons moments de partage à plusieurs plutôt que de risquer l’effondrement. Sans empathie, le regard d’autrui exclut. Le thème du livre est donc grave, sérieux mais les illustrations aux couleurs douces et le personnage d’Albertine, espiègle et léger, permettent d’accepter la réalité. L’ouvrage reste optimiste et c’est bien un geste d’empathie, d’acceptation de l’altérité qui le clôt, une réconciliation.

Julien Ledoux