Montreuil, 27 novembre – 2 décembre 2019

Montreuil, 27 novembre – 2 décembre 2019

L’Ile de la Réunion est l’invitée d’honneur au Salon du livre et de la presse jeunesse, et nous nous en réjouissons.

Retrouvez en suivant l’entretien réalisé avec Bruno Gaba de Zébulo éditions pour le numéro 217.

Retrouvez Julie Bernard et son album Le livre des métiers, un imaginaire pour demain qui a servi pour la couverture du numéro 220, Demain ma planète ?.

 

Le livre des métiers, Julie Bernard ( extrait du N°220)

Le bel album de Julie Bernard est un tremplin vers l’imaginaire des métiers de demain. Texte et illustration sont pleins de poésie : avec des camaïeux très colorés, elle décline 16 métiers qui pourront paraitre
utopiques, improbables, infaisables ou réalistes, séduisants, ou militants, tel

« Le banquier de graines
Le banquier de graines recueille les semis préservés de la chimie.
Il protège nos assiettes
Et promet des potagers qui poussent et repoussent chaque année. »
… mais qui dans tous les cas ne laisseront pas indifférents.

En y regardant de plus près c’est toute une philosophie qui se dégage de cet ensemble. Certains métiers comme Le décorateur d’extérieur, L’éleveur de forêts, Le livreur d’air pur, L’accordeur de climats, Le chercheur d’eau, Le planteur de lagon, répondent à des problèmes environnementaux, voire des catastrophes écologiques. La pollution de l’air, la déforestation, l’urbanisation sauvage, le dérèglement climatique, la raréfaction de l’eau, la pollution de la mer et de l’air, maintes fois dénoncés dans les médias, sont également évoqués dans cet album

Zébulo éditions

Avec une quinzaine de titres déjà à son catalogue, l’éditeur réunionnais fourmille de projets, et s’ancre résolument dans le dialogue des langues et des identités.

Bernadette Poulou. Quels sont vos liens avec la langue créole ?

Je me rappelle que, lors de mon arrivée à La Réunion à l’âge de 7 ans en 1970, le créole était interdit en classe et même dans la cour de récréation. Et c’est pourtant là que je l’ai appris et que j’en ai fait ma langue pour communiquer avec mes camarades. C’est ce qui m’a permis d’aller à la rencontre des gens qui vivaient là bien avant moi. J’ai eu cette chance, car je trouve que c’est une chance de parler le créole réunionnais. C’est une question tellement actuelle pour moi et essentielle. Comment continuer de rendre cette langue vivante ? Comment faire pour que l’école valorise la langue des enfants ? Comment aider les nouveaux arrivant à le parler et donc à s’intégrer ?

Il faut donc continuer de militer pour la reconnaissance du créole ?

Aujourd’hui il n’y a plus d’interdiction, le créole réunionnais est une langue régionale reconnue en tant que telle depuis 2000. Il y a des enseignants habilités en langue créole qui l’utilisent en classe comme un atout, un levier pour aller vers le français. Mais pourtant la langue créole a des soucis à se faire. Ah oui, bien sûr, elle est très utile aux entreprises qui la transforment à coup de campagne de com pour vendre encore et encore, mais au fond pour beaucoup, parler créole, ça reste encore se fermer les portes de la réussite. Il y a des familles où les parents s’adressent aux enfants en français et parlent créole entre eux. C’est comme dans les grandes surfaces, les membres du personnel parlent créole entre eux, mais en français lorsqu’ils s’adressent aux clients.

Cela voudrait dire que malgré les progrès accomplis, la minoration du créole existe encore, et crée une souffrance linguistique. Alors, que faire ?

Alors nous éditons des livres bilingues pour participer à notre modeste niveau à la mise en valeur de cette langue régionale, de cette identité créole, de cette culture. Mais ça ne suffit pas, et je travaille depuis plusieurs mois à imaginer que nos livres puissent arriver directement à l’école… Je veux dire que les
livres réunionnais soient proposés aux enseignants pour être utilisés avec les enfants. Toute la littérature jeunesse réunionnaise n’est pas bilingue bien sûr, d’ailleurs dans mon catalogue, cela représente (si on compte les sorties 2018 à venir) 30% de ma production. Mais je défends le fait que les livres édités à
La Réunion, bilingues ou pas, doivent pouvoir être présents à l’école réunionnaise, au même titre que la représentation commerciale très organisée des livres de la métropole.

Dans la petite enfance, cela passe par le langage, mais aussi par la musique…

A travers les deux livres musicaux Sega et Maloya (2013), nous avons voulu mettre en valeur le patrimoine musical de la culture créole réunionnaise. Nous avons choisi deux chansons du patrimoine, dans les deux styles musicaux réunionnais, dont bien sûr le texte est en créole. C’est une évidence, il faut rendre
vivante la langue maternelle des jeunes enfants réunionnais et montrer que la musique traditionnelle n’est pas un folklore réservé aux touristes, mais une réalité ancrée dans chacun de nous, in zarboutan, konm di kréol. C’est le but que nous poursuivons avec la collection Koudpous et la sortie de deux nouveaux
livres sonores bilingues: Zistoir 3 ti Tang et Kissa la vole 7 zeuf ti Pintad gri ?(2016) de Katty Lauret-Lucilly et Florence Miranville. On a à coeur de donner un coup de pouce à la langue créole, à la maison et à
l’école. Les auteures sont d’ailleurs des enseignantes habilitées en langue et culture créole, et elles ont aussi conçu leur livre comme un outil pour le créole à l’école.

Vous voulez également resserrer les liens culturels dans l’Océan Indien ?

Cette année, nous allons éditer un livre de contes croisés entre La Réunion et Anjouan. Je me réjouis en tant qu’éditeur de participer à ce projet où les lecteurs trouveront le créole réunionnais, l’anjouanais et bien sûr le français. C’est comme ça que je vois les choses, le français fait le lien entre nous tous ici dans l’Océan Indien, dont une majorité de pays sont francophones. On pourrait dire que La Réunion elle-même est francophone, gageons qu’elle deviendra francophile lorsqu’elle sera réellement considérée créolophone !

De format carré, Séga et Zistoir 3 Ti Tang sont des livres sonores qui permettent de retrouver/accoutumer l’oreille de l’enfant à la langue créole.
Séga, comme un autre album, Maloya, font entendre un à un les divers instruments qui contribuent à chacun des genres. Ces deux musiques très vivantes à La Réunion se découvrent ici à travers des petites chansons. L’illustration est très colorée, entrainante.
Zistoir 3 Ti Tang met en scène un petit animal familier, le hérisson. L’histoire est racontée en créole. C’est aussi un livre pour apprendre à compter. L’illustration de cet album est particulièrement réussie : sur fond de raphia, des collages de matériaux divers –tissus, dentelles – apportent du relief. C’est coloré, chaud et
entrainant. Deux beaux exemples de cette maison d’édition qui défend avec talent l’usage du créole. ZéBuLo produit aussi un « Concert dessiné d ‘après le livre Salégy », spectacle de 10 tableaux dessinés mis en musique en direct par Georges Razafintsotra et Bruno Gaba.

 

 

Bravo à Dadoclem !

Bravo à Dadoclem !

L’album Qui est-ce ? de Paola Vitale et Rossana Bossu vient d’être primé en Chine dans la catégorie « créativité » du Prix consacré à la nature (Dapeng Children’sNatural Book Award).

Page de l’album chez l’éditeur

NVL avait  fait le choix provocateur  de le mettre en couverture du numéro 218 consacré à la Laïcité. Une façon pour nous de lutter contre  les idées  créationnistes qu’il nous est arrivé de rencontrer dans l’édition jeunesse.

Qui est-ce ? « C’est l’histoire de toute la vie sur Terre ». Cet album superbe que l’éditrice de Dadoclem a traduit de l’italien  « Chi sara ? », qu’on peut regarder et commenter avec les plus jeunes mais qui sera lisible par tous, vise à rien moins que raconter l’histoire humaine, de la première cellule indifférenciée à l’enfant qui nait évoquant le monde aquatique dans lequel il se meut d’abord comme un poisson ou un amphibien, il rappelle aussi la lignée animale à laquelle appartient l’humain ; ne garde-t-il pas au bas de sa colonne le vestige d’une queue ? « Un être humain est un mammifère, mais il est aussi un peu poisson, amphibien, reptile, oiseau » ; son histoire individuelle est inséparable de l’évolution des espèces telle que l’a décrite Darwin, l’unité du vivant né de « cette cellule apparue il y a 4 milliards d’années dans l’eau qui recouvrait la Terre ».

De ce livre quasiment sans texte, les superbes images vivement colorées et à peine figuratives créent une sorte de voyage entre réalité et imaginaire ; par ailleurs les images aquarellées aux subtiles dilutions rappellent cette origine aquatique de la vie et portent même un sous-texte fascinant. Ainsi avons-nous choisi pour la couverture 1 de la revue cette image qu’on peut interpréter aussi bien comme l’ovule assailli par les spermatozoïdes que comme notre « planète bleue » arrosée de météorites venues de l’univers étoilé qui l’entoure… ou bien comme un oeil cillé grand ouvert… ouvert sur la sublime réalité du monde à connaitre. Le parallèle est ainsi suggéré entre le développement de l’individu depuis sa conception, l’évolution des espèces et l’histoire de la Terre.

Les 8 pages finales, documentaires, simples et claires, donnent de quoi échanger avec l’adulte lecteur. On y trouve la deuxième image que nous avons choisie pour notre couverture 4, Le Premier dessin de l’arbre de l’évolution proposé par Charles Darwin, un arbre avec « des branches partant d’un point initial, le premier être vivant ». Darwin a écrit en haut de son dessin I think. Et cet album sera sans conteste un outil pour penser. Pour que les enfants s’en servent de tremplin pour- comme ils savent si bien faire ! – poser des questions. Embarrassantes ? Et alors… l’infinité de ces questions plus nombreuses au fur et à mesure que la science progresse est en soi un bonheur de l’esprit. La quête n’est-elle pas plus intéressante que la révélation ?

« Qui est ce ? » est un livre essentiel pour chaque enfant et pour les adultes qui s’intéressent à la question, un outil anti-créationnisme, qui respecte cependant cette part d’imaginaire que nous souhaitons associer à la question de nos origines.

Claudine Charamnac-Stupar

Sélection 2019-2020 de la médiathèque de Talence sur le thème de l’arbre

Sélection 2019-2020 de la médiathèque de Talence sur le thème de l’arbre

Dans le numéro 221 de septembre «  Les 8-12 ans, quels lecteurs ? » nous vous avions présenté le prix 9-12 ans de la Médiathèque de Talence. Sommaire du numéro

 

Voici leur sélection pour cette année 2019-2020, sur le thème de l’arbre :

 

Ma fugue dans les arbres, Alexandre Chardin, Magnard, 2019. (analysé dans NVL n°220)

Happa no ko, le peuple de feuilles, Karin Serres, Rouergue, 2018

Prince Koo, Adam Stower, Albin Michel Jeunesse, 2018

Mortimer mort de peur, La forêt des cauchemars, Agnès Laroche, Rageot, 2016

Sauvons les arbres, Delphine Grinberg/ill. Bertille Mennesson, Rageot, 2019

La marche du baoyé, Sigrid Baffert/ill. Adrienne et Léonore Sabrier, MeMo polynie, 2018. (analysé dans NVL n° 216)

 

La sélection de ce dernier titre nous  fait d’autant plus regretter la disparition de la collection  Polynies  que nous évoquions dans notre dernier numéro.

Bernadette Poulou

L’étincelle et la cendre

L’étincelle et la cendre

Axl Cendres savait raconter à merveille les imparfaits, les cabossés et les loosers. Toute une galerie de anti-héros, mal partis dans la vie, des êtres qui avaient un grain de folie, peuplaient ses récits parsemés de tendresse. 

Sous sa plume, les marginaux, les rejetés suscitaient notre empathie. Les familles dysfonctionnelles et leurs vies politiquement incorrectes nous devenaient proches. Elle avait cette folie douce, ébréchée, désaccordée. Elle avait l’apparence et le discours d’un oiseau tombé du nid, contraint de s’endurcir au contact de la vie. 

Porte-parole des laissés-pour-compte et des vilains petits-canards, elle invoquait pour nous le destin des éclopés de la vie, sans pathos, sans mièvrerie. 

Elle protégeait ses personnages de l’intolérante norme sociale par une dose d’humour grinçant, une pincée de dérision et un ton décalé. Ses récits, écrits par d’autres auteurs, nous auraient paru bien glauques ou sordides. En demeurant toujours en dehors des cases bien carrées, bien proprettes, son humanité chaleureuse et sa distance au malheur, savaient nous troubler, nous émouvoir.

Elle avait 37 ans.

Au revoir, dame en noir !

Marga Veiga Martinez

Toni Morrison (18 février 1931- 5 août 2019)

Toni Morrison (18 février 1931- 5 août 2019)

Toni Morrison est décédée dans la nuit du 5 au 6 août 2019 à l’âge de 88 ans. Romancière, dramaturge, essayiste, éditrice, elle est une grande figure de la littérature américaine.  Elle a aussi été professeure à l’université de New York et de Princeton.

Bien que déjà très connue aux Etats-Unis, c’est son roman  Beloved  publié en 1988 dans lequel elle raconte l’histoire de Sethe jeune esclave noire hantée par le souvenir de sa fille qu’elle tua pour lui éviter sa condition d’esclave qui l’a rendue célèbre et pour lequel elle sera lauréate du prix Pulitzer. Elle obtient le prix Nobel de littérature en 1993 pour l’ensemble de son œuvre. C’est son style qui frappe à la lecture de son oeuvre avec des techniques narratives très inventives qui multiplient les points de vues sur la réalité et entraine le récit dans des contrées magiques au carrefour de la culture populaire et de l’oralité.

 

Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait aussi investi ses talents de conteuse en s’adressant aux enfants. De 1999 à 2014 elle écrit 6 livres pour enfants – dont certains co-écrits avec son fils Slade. Quatre seront traduits en français :

 

A ton avis la cigale ou la fourmi?, L’Ecole des Loisirs, 2011(La fable de La Fontaine revisitée

Tout ce qu’il faut savoir sur les méchants ! Milan Jeunesse, 2007 (Comment reconnaître les méchants derrière les apparence

À ton avis : Le Viel Homme ou le Serpent ?, Casterman, 2004 (La fable d’Esope : Le laboureur et le serpent revisité)

Ma liberté à moi,  Gallimard, 2003 (Une histoire très poétique sur la liberté et l’indépendance)

 

Bien que femme noire écrivant sur les difficultés sociales des noirs dans une société pensée par des blancs, bien que la plupart de ses héroïnes soient des femmes martyrisées, Toni Morrison a toujours refusé d’être considérée comme écrivaine ‘noire féministe’.

Loin des communautarismes et des étiquettes on gardera l’image d’une écrivaine éprise de liberté et révoltée contre toute idée d’identité figée.