Petit-Bleu et Petit-Jaune ; Exprimer des émotions à travers la couleur

Petit-Bleu et Petit-Jaune ; Exprimer des émotions à travers la couleur

Ce livre est né dans le contexte de l’avènement de l’album dans les années 50, résurgence du livre d’images ou livre objet très en vogue dès la deuxième moitié du XIXème siècle en Angleterre et aux Etats Unis.

Léo Léoni  originaire du nord de l’Italie fait ses études à Zurich et à Milan puis part aux Etat-Unis en 1939 où il travaille dans la publicité. Il côtoie des artistes comme Léger, De Kooning, Calder à un moment où l’art à travers le courant de l’Expressionisme Abstrait s’interroge sur lui même, ses modalités d’expressions et son propre langage. Il n’est donc pas étonnant que ce premier album de Léo Leoni, aujourd’hui devenu un grand classique de la littérature jeunesse publié en 1959 en France et aux Etats Unis, choisisse l’abstraction à travers des taches de couleurs pour raconter une histoire à des enfants.

C’était un grand défi ! Car comment imaginer faire accéder les enfants à l’abstraction, à un moment où beaucoup d’adultes ne s’y retrouvaient guère. Ce fut un grand succès ! Et on pourra regretter que mis a part Warja Lavater[1] peu d’illustrateurs ce  soient risqués dans cette voie par la suite.

Il peut en effet sembler paradoxal d’exprimer des émotions, tellement personnelles, à travers des tâches de couleurs à priori si dépersonnalisées.

C’est par un tissage simple et habille du texte et des images que l’artiste fait accéder l’enfant à la symbolique des couleurs : « Voici Petit-Bleu » (…)  « Mais son meilleur ami c’est Petit-Jaune »; et au langage de la couleur quand Petit-Bleu et Petit-Jaune contents de se retrouver s’embrassent et  «  ils s’embrassent si fort… qu’ils deviennent tous verts. ». C’est précisément la couleur que l’on obtient en mélangeant les deux couleurs primaires le bleu et le jaune.

Mais si c’est deux couleurs représentent des enfants de deux familles différentes, elles peuvent aussi représenter d’autres différences : physiques, culturelles, le vert devient alors le symbole de valeurs positives comme l’amitié, la rencontre, l’ouverture aux autres.  Et comme le dit Nicole EVERAERT-DESMEDT[2] dans son excellente analyse : « Ainsi, ce livre a une portée éthique: la lecture de Petit-Bleu et Petit-Jaune peut contribuer efficacement à promouvoir, chez les tout jeunes enfants, des valeurs absolument contraires au racisme.»

L’impact de cet album fut immense et il continue à être très apprécié aujourd’hui. A la fois porteur de valeurs humaines, il initie les enfants à l’art en montrant qu’on peut exprimer des émotions à travers la couleur. Que la couleur peut les recueillir, les décliner, les nuancer, les personnaliser précisément.

Une belle complicité entre le texte et l’image pour initier les enfants à la littérature et à l’art.

 

Janie Coitit-Godfrey

[1] Voir article « Nous avons rencontré Warja Lavater » ici

[2] Nicole EVERAERT-DESMEDT, 2018, « Lecture d’un album pour enfants : Petit-Bleui et Petit–Jauine, de Leo Lionni», in Nicole EVERAERT-DESMEDT, Site de sémiotiiquie/Sitio de semiótiia, http://nicole-everaert-semio.be, mis en ligne le 01/04/2018.

 

Les imagiers de Tana Hoban (partie 2)

Les imagiers de Tana Hoban (partie 2)

Nous avons vu dans la première partie de cet article (Revue NVL n°225) comment l’œuvre photographique de Tana Hoban a pu s’épanouir dans la mouvance du courant Fluxus, et la philosophie Montessorienne ; son travail original et inédit sur des imagiers explorant  formes et  concepts constitue la base d’outils scientifiques et artistiques pour les enfants. Essayons maintenant de décrypter sa démarche pour produire des phrases visuelles et amener l’enfant vers la réflexion.

Dialectique des formes et de la couleur

L’imagier Dots, spots, speckles, and stripes/ Raies, points, pois, que nous venons d’évoquer dans un format à l’italienne fonctionne par double page. Sur la page de gauche un paon vu de face en train de faire la roue, sur celle de droite des robes sur un portant devant un magasin dans la rue. A première vue il n’y a aucun rapport. Pourtant en y regardant de plus près le bleu du plastron et de la tête du paon est de la même nuance et intensité que 2 robes pendues sur le portant. De plus la forme allongée du plastron ressemble à la forme des robes plus larges en bas qu’en haut. Ce sont donc par des analogies plastiques des couleurs et des formes que se créé la relation. De plus, plusieurs robes ont des points blancs sur fond rouge, bleu, jaune – qui sont des couleurs primaires, et on retrouve les mêmes teintes de bleu, jaune, rouge orangé sur la queue du paon et, aussi du vert. Il s’agit donc de correspondances, le vert qui est la complémentaire du bleu et du jaune venant souligner l’idée de complémentarité. Ces jeux de correspondances amènent vers l’idée d’élégance. Le port et la beauté du paon renvoie à l ‘élégance des robes proposées à la vente sur le portant. C’est ainsi que Tana Hoban apprend à regarder autrement à travers des analogies de couleurs, de formes, de lumières qui sont autant de phrases visuelles pour le langage plastique. Chaque double page fonctionne de la même façon. Les points, les pois, les taches par les couleurs, les formes, les textures, les matières, les surfaces ou les volumes qu’elles soulignent créent des rapprochements, des liens, suggère des idées. Parfois aussi avec des traits d’humour comme le gros plan sur le visage de l’enfant avec des taches de rousseur et la carapace de la langouste sur la page d’à côté, peut-être ici pour suggérer l’humain dans l’animal ou inversement. Mais comme le soulignait Tana Hoban toujours avec l’idée d’affûter le regard. C’est une manière aussi d’inviter à observer l’environnement quotidien autrement, comme elle le dit dans une interview à l’occasion des 10 ans de Kaléidoscope « Pour moi les détails sont les plus importants. C’est une autre façon de voir – qui aiguise ma perception et c’est ce que je veux faire passer aux enfants à travers mes livres. Je veux dire aux enfants de continuer à regarder, de faire attention aux détails, d’observer, de voir. Je veux qu’ils voient des choses qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, de ne pas passer trop vite sur ce qui les entoure. »

Lire des phrases visuelles

Plusieurs albums sont consacrés à la couleur, Is it Red, Is it Yellow, Is it Blue?Red, Blue, Of Colors and Things Yellow Shoe, White on BlackBlack on WhiteColors Everywhere. L’un d’entre eux traduit par Des couleurs et des choses[1] a retenu notre attention et Cécile Boulaire[2] en livre une analyse qui nous a semblé très intéressante.

Il s’intitule Des « imagiers » de Tana Hoban pout les bébés, publié dans Album 50. Son analyse porte sur l’étude d’une double page en particulier :

Outre la lecture à travers la couleur, elle montre les autres lectures possible qui sont très riches : « L’artiste a mixé des objets manufacturés et des éléments de la nature, des textures mates, grenues, brillantes ou veloutées, elle a alterné les vues en légère plongée sur des objets tournés vers la gauche, avec des vues de face très aplaties ». En décryptant tous ces « glissements » possibles, elle conclut en disant « Ce que semblent nous dire ces images « mises en ordre », c’est qu’il y a pour les objets mille manières de se ressembler : par la couleur, certes, mais aussi par l’usage, par l’appartenance à un règne, par les dimensions ou la texture – et que choisir une de ces « clés » de répartition nous amène immanquablement à faire apparaître les autres aussi ». C’est le regard de l’enfant lecteur de ces images qui produira ses phrases visuelles, les agencera de multiples manières pour produire sa propre narration visuelle à la fois reflet de son monde et ouverte vers d’autres mondes possibles. L’éducation au regard initiée par les photos de Tana Hoban sont un tremplin vers le langage, les articulations et le vocabulaire formel de l’art.

Des imagiers pour les bébés

Dans les années 90, on considérait que les nouveaux nés jusqu’à 2 ou 3 mois voyaient en noir et blanc Tana Hoban a créé quatre petits imagiers qui sont très en vogue en France actuellement. Il s’agit de Noir sur Blanc[3], Blanc sur noir[4], Qu’est-ce que c’est ?[5], Qui sont-ils ?[6]. Les deux premiers jouent sur les contrastes du blanc et du noir pour faire ressortir de belles silhouettes stylisées de l’environnement du bébé : bavoir, jouet, biberon etc. tout en essayant d’introduire une variété des formes de base et des nombres : 1 rond, 2 ovales, 4 boutons etc. Mais certains de ces objets comme le type de seau par exemple nous semblent un peu dépassés aujourd’hui, il en va de même pour le style de boutons.

Pour les deux derniers imagiers l’objectif est de reconnaître des formes ou des animaux et de les nommer, d’apprendre à compter jusqu’à 5, ils sont un tremplin vers les mots et l’acquisition de la langue. Si l’on retrouve les mêmes qualités de phrases visuelles, d’enchaînements, de glissements dont nous avons parlé précédemment, cette idée du bébé qui voit en noir et blanc est aujourd’hui controversée et il semblerait au contraire que même les nouveaux nés soient attirés par les couleurs vives comme l’affirme Anna Franklin, directrice du BabyLab de l’université de Sussex en Angleterre dans un article publié dans The Guardian en 2017 « dire que les bébés voient en noir et blanc, c’est un mythe », les nouveaux nés peuvent voir de  «larges morceaux intenses de rouge sur un décor gris»[7].

Il est étonnant que deux autres petits imagiers pour les bébés ne soient pas ré-édités, De quelle couleur ? et 1,2,3[8], car il nous semble que ce dernier petit imagier de Tana Hoban pourrait être le symbole de tous ses imagiers. C’est un bel objet pour apprendre à compter jusqu’à 10.

 

 

 

 

 

La première page annonce la tranche d’âge : 1 gâteau d’anniversaire avec une bougie, 2 petites chaussures rouges, 3 cubes en bois avec A,B,C en rouge, 4 quartiers d’oranges, 5 doigts d’une petite main d’enfant, 6 œufs dans une boite bleue, 7 petits biscuits en forme d’animal, 8 primevères roses fuchsia et rouges, 9 formes (couleurs primaires + oranges) enfilées sur une cordelette, 10 = 2 petits pieds de bébé avec les 10 petits orteils. C’est donc tout l’environnement quotidien du bébé que l’on retrouve. Les cadrages et éclairages des photos mettent en valeur les formes et les perspectives à hauteur de bébé. La disposition sur la page n’est pas faite au hasard, dans un coin de la photo le nombre en gros et en rouge est repris par 5 gros points en bas avec le nombre en lettre. La typographie est claire et sobre.

Elle attire l’attention sur le langage de la couleur avec des tons riches et denses de primaires, de complémentaires, des jeux d’oppositions qui mettent les objets en valeur. Les formes de base et aussi des formes plus complexes sont convoquées et tout l’environnement affectif aussi est là : son gâteau d’anniversaire, ses chaussures, ses cubes, sa main, ses pieds, ses biscuits favoris. Ce petit imagier est un bel objet au carrefour de l’art et des sciences, inspiré de Fluxus et de l’approche holistique de l’enfant.

La dimension philosophique

Tana Hoban a été professeur d’arts plastiques et de photographie à l’école des Beaux arts de Philadelphie, et si elle s’engouffre dans le vent de liberté qui fait sortir l’art des musées pour explorer le quotidien, elle n’en reste pas moins attachée à l’enseignement des bases artistiques qu’elle puise dans l’espace quotidien. Elle est donc bien consciente de son rôle de guide. L’enfant ne peut pas apprendre en découvrant tout, tout seul.  Il a besoin d’être guidé et elle entend bien ne rien laisser de côté même pour guider les plus jeunes.

Dans Ombres et Reflets[9], à travers de très belles photos des fenêtres d’un immeuble dans lesquelles se reflète le ciel, ou d’ombres de trois personnes en train de marcher sur le trottoir, elle entraine la réflexion vers un autre palier. En évoquant l’ombre, la lumière, le reflet elle aborde une autre vérité sur les êtres et les choses. Le montré, le caché, le visible et l’invisible, toute une dialectique de l’ombre et de la lumière, de la lumière et du reflet que l’on trouve chez les êtres et les choses, dialectique de la distorsion et de la transparence aussi.

Cette approche à la fois poétique et philosophique  qu’elle veut transmettre à l’enfant, elle la doit à sa mère à qui elle dédicace Shapes, Shapes, Shapes  en citant  Lord Byron : « Tout ce que l’ombre et la lumière ont de plus ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux ».

 

[1] Shadows and Reflections, Greenwillow,1990 / Ombres et reflets, Kaléidoscope, 1991

[2] Cécile Boulaire  Des « imagiers » de Tana Hoban pour les bébés https://album50.hypotheses.org/1568#more-1568

[3] Noir sur Blanc, Kaléidoscope 1994 / Greenwillow 1993 Black on White

[4] Blanc sur noir, kaléidoscope  1994/ Greenwillow 1993, White on Black

[5] Qu’est-ce que c’est ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994, What is that ?

[6] Qui sont-ils ? Kaléidoscope 1996/ Greenwillow 1994 Who are they ?

[7] https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2017/apr/11/vision-thing-how-babies-colour-in-the-world

[8] 1,2,3 , Kaléidoscope, 1985

[9] Ombres et Reflets, kaléidoscope 1991 / Shadows and reflexions, Greenwillow books  1990

 

Histoire afro-américaine en littérature jeunesse

Histoire afro-américaine en littérature jeunesse

🎵« Au fond rien n’a changé, pas de paix, de justice. T’es toujours en danger seul face à la police. […] Comme si l’histoire n’était qu’une boucle, ils tueraient à nouveau Malcolm X. »🎵  Malcolm X, Daddy Mory et Taïro

Le 25 mai 2020, aux Etats-Unis un homme noir est mort, assassiné par un policier blanc qui appuyait son genou sur son cou. Cet acte au XXIe siècle rappelle malheureusement que le racisme qu’on espérait  disparu est toujours présent dans notre monde.

Le racisme n’étant pas quelque chose d’inné, l’éducation devrait permettre de l’éradiquer. La littérature est un atout pour cet enseignement, surtout la littérature jeunesse qui comme son nom l’indique s’adresse aux plus jeunes. La suite de cet article sera une petite bibliographie[1] commentée d’ouvrages de littérature jeunesse traitant de l’histoire afro-américaine.

L’Esclavage

Henry et la liberté, Ellen Levine/Kadir Nelson, Editions des Elephants, 2018.

Album bouleversant, Henry est un jeune esclave qui subit les mauvais traitements de ses maîtres. Il tombe amoureux d’une femme, avec qui il a des enfants. Un jour, tout le monde disparait, le maître de sa femme n’étant pas le même que le sien a vendu sa famille. Maintenant qu’il n’a plus rien à perdre il va fuir les états du Sud, et découvrir la liberté.

Harriet Tubman : la femme qui libéra 300 esclaves, Anouk Bloch-Henry, Oskar, Coll. Elles ont osé, 2019.

Harriet Tubman est une jeune esclave qui ne peut se résoudre à accepter sa situation précaire, telle une marchandise, elle peut être séparée de sa famille. Elle va donc fuir, et survivre à cette fuite. C’est déjà un certain exploit, mais cette héroïne ne s’arrête pas là, elle va repasser la frontière de nombreuses fois pour libérer d’autres esclaves au péril de sa vie.

Ces deux personnages n’ont pas accepté leur situation et ont pris les choses en main pour combattre le racisme ambiant. Malgré l’abolition de l’esclavage, certains blancs se sentent toujours supérieurs aux noirs. Les plus racistes se sont regroupés dans un clan, le Ku Klux Klan, qui terrorise la population noire. Le clan est évoqué dans des petits romans comme L’arbre aux fruits amers d’Isabelle Wlodarczyk chez Oskar. Un blanc est tué, des noirs sont accusés. La justice étant très expéditive, malgré leurs protestations les jeunes gens sont pendus, d’autant plus que le petit ami du mort aurait été violé. Le KKK reste très présent et s’opposera fermement aux mouvements pour les droits civiques, qui verront naître de fortes personnalités tel que Martin Luther King, ou mettront en lumière un geste, celui de Rosa Parks.

Rosa Parks

Les Etats-Unis qui ont aboli l’esclavage, continuent à travers la ségrégation raciale à nier l’égalité des droits entre blancs et noirs. Les noirs sont séparés des blancs, pour nombre de choses. Par exemple dans les bus le fond est réservé aux noirs. Ils peuvent s’assoir devant s’il n’y a pas de blancs et autrement doivent rejoindre l’espace réservé. Rosa Parks en 1955, va refuser de laisser sa place à un blanc et ainsi rester à l’avant du bus. Elle va subir nombre d’insultes mais restera assise jusqu’à son arrestation par les policiers. Ce geste très courageux est évoqué de nombreuses fois en littérature jeunesse, faisant de cette femme le symbole de la lutte contre le racisme.

La femme noire qui refusa de se soumettre, Eric Simard, Oskar, coll. Résistantes-Résistants, 2013

Rosa Parks, non à la discrimination raciale, Nimrod, Actes Sud Junior, 2014.

Le bus de Rosa, Fabrizio Silei/Maurizio A.C. Quarello, Sarbacane, 2011.

Martin et Rosa, Raphaële Frier/Zaü, Rue du monde, coll. Grands Portraits, 2013.

Rosa Parks tout comme Martin Luther King et d’autres icones noires sont présents dans I have a dream de Jamia Wilson et Andrea Pippins, publié chez Casterman, qui regroupe 52 personnalités noires ayant marqué l’Histoire. Ce livre permet de voir que l’histoire principalement blanche est aussi marquée par des noirs qui doivent toujours lutter.

Ecole

La ségrégation était aussi présente dans l’éducation, les écoles étant racialement séparées. Il a fallu attendre pour que certains élèves noirs puissent aller dans des écoles blanches.

A noter le merveilleux album Ruby tête haute d’Irene Cohen-Janca et Marc Daniau, qui montre la hargne des blancs contre cette petite fille noire, obligée d’aller à l’école escortée par des policiers. Il en est de même pour Les 9 de little rock d’Elise Fontenaille, édité chez Oskar ou Dorothy Counts d’Elise Fontenaille aussi édité chez Oskar. Que ce soit en album ou en roman, tous transmettent cette peur d’aller à l’école dans un pays où c’est un droit. Il faut faire face à la haine populaire à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de l’établissement, le racisme étant pour certains héréditaire.

Aujourd’hui

On pourrait supposer que le passage au XXIe siècle ait apaisé les tensions et pourtant il n’en est rien comme le prouve l’actualité avec les trop nombreux meurtres. L’opinion publique a changé, mais certains restent enfermés dans des clichés.

The hate U give d’Angie Thomas publié chez Nathan montre bien que la police tout comme dans les années 30 n’accepte pas l’innocence des noirs. Ce roman raconte la mort de l’ami de la narratrice tué par un policier qui pensait que le jeune homme allait sortir une arme. Des émeutes vont suivre ce meurtre et mettra la ville à feu et à sang.

RIEN NE CHANGE !

Il est très important d’ajouter à cette bibliographie les romans de Malorie Blackman, Entre chiens et loups. C’est une dystopie car ce sont les noirs qui ont le pouvoir. On remarque d’ailleurs très rapidement que les opprimés tentent de se rebeller, allant jusqu’à faire éclater une bombe et donc tuer nombre d’innocents. Transposer les rôles permet d’éclairer sous un nouveau jour cette histoire afro-américaine et peut-être que certains comprennent « Black lives matter ! ».

 

Pour aller plus loin, filmographie (totalement sélective selon mes visionnages)

The hate U giveBlack Panther (film) - Wikipedia

La couleur des sentiments

Le Majordome, une fresque sur l’histoire afro-américaine des champs de cotons à la maison blanche

Black Panther, premier super-héros noir

I am not your negro, Documentaire sur James Balvin et l’histoire des droits civiques

Dans leur regard, un groupe de jeunes noirs est accusés de viol, dans les années 70.

[1] Ouvrages reçus au Centre Denise Escarpit

 

Maylis Cormont

Apoutsiak, le petit flocon de neige, un album du Grand Nord à la croisée des genres.

Apoutsiak, le petit flocon de neige, un album du Grand Nord à la croisée des genres.

Si l’album contemporain a pu faire émerger de multiples interrogations concernant les formes hybrides qu’il propose, certains albums plus anciens ne sont pas en reste : Apoutsiak, le petit flocon de neige, écrit par Paul-Emile Victor et publié par le Père Castor en 1948, en fait assurément partie.
Cet album inaugure la série « Les enfants de la terre »[1], créée après la seconde guerre mondiale dans un esprit d’ouverture au monde et à la diversité des cultures. Esprit qui se trouvait en germe, comme le rappelle Michel Defourny, dans le tout premier album publié par le Père Castor, illustré par Nathalie Parain Je fais mes masques (1931) qui est presque un « manifeste » :
Au terme d’un habile découpage (…), l’enfant peut prendre les visages de différents habitants de la planète. Grâce à ces masques, le petit Français, la petite Française prendront les traits d’un indien d’Amérique, d’un Esquimau d’un Africain. D’emblée, le Père Castor affiche une orientation humaniste et planétaire. (…) Sans que l’éditeur en ait peut-être conscience, les semences de la future collection « Les enfants de la Terre » sont lancées.[2]

Après Apoutsiak, viendront de nombreuses autres figures d’enfants du monde : d’abord figures de jeunes garçons  comme Amo, le peau-rouge(1951), Mangazou, le pigmée(1952), Jan de Hollande(1954) puis plus tardivement, dans les années soixante-dix, des figures de jeunes filles comme Sarah, petite fille du voyage (1972), Mandy américaine de New-Jersey(1973) ou encore Sinnika de Finlande(1974).  Le principe qui préside à chacun de ces albums est de présenter un pays ou une culture à travers une double entrée – fictionnelle et documentaire – et par deux modes de représentation – le texte et l’image-. Ainsi les personnages inventés à partir de données réelles et représentés dans le texte et les images permettent de découvrir le quotidien des habitants d’un pays, d’une région.  Par ailleurs, au texte fictionnalisé s’adjoint un autre texte (généralement en police réduite) qui relève du discours explicatif. La plupart des albums sont aussi dotés de cartes géographiques. Pour l’élaboration de certains de ces albums, Paul Faucher a pu s’appuyer sur des travaux de spécialistes, comme pour Mangazou, le pigmée, qui s’est inspiré des travaux de l’anthropologue Raoul Hartweg[3]. Pour Jan de Hollande, si le texte est de Paul François (nom de plume de François Faucher) et Jean-Marie Guilcher, les illustrations sont de Gerda – Gerda Muller – qui est elle-même hollandaise et a dû très certainement être sollicitée lors de l’élaboration du texte : d’ailleurs, comme un clin d’œil, la sœur de Jan se nomme Gerda. Tous ces albums mêlent donc fiction et documentaire, dans une volonté de présenter d’autres cultures, d’autres modes de vie. Ils peuvent être considérés comme une ouverture virtuelle au monde, mais aussi une invitation au voyage, sans pour autant constituer ce que l’on pourrait nommer des carnets de voyage, car nulle trace de voyageur.

Apoutsiak est cependant l’un des rares, voire le seul album directement écrit par un chercheur, le célèbre  Paul-Emile Victor  (explorateur du grand Nord, ethnologue). Dans ses ouvrages Boréalet Banquises(parus respectivement en 1938 et 1939 chez Grasset), il rapporte sous forme de « journaux de route » ses deux expéditions de 1934-1937 au Groenland et notamment son séjour de 14 mois dans une famille esquimaude (inuit).  Ces ouvrages comportent des textes écrits au fil du temps et datés, des croquis (personnes, animaux, objets, cartes et plans), ainsi que des photos ajoutées par la suite. Apoutsiak, publié dix ans plus tard, sans reprendre une forme identique, est nourri, de toute évidence, de ces carnets. Et si, par ailleurs, il inaugure les principes exposés plus haut et communs  à tous les albums de la série, cet album, plus que les autres, me semble précisément garder cette trace du voyageur et pourrait se lire alors non seulement comme un documentaire fictionnalisé, mais aussi comme une forme de carnet de voyageur ou d’explorateur, adaptée aux exigences très nombreuses de Paul Faucher[4].

Il ne s’agira pas ici de proposer une analyse précise de l’album qui a déjà été remarquablement réalisée par Daniel Jacobi, universitaire spécialiste de la vulgarisation scientifique[5]mais d’observer à travers la question des multiples temporalités de l’album en quoi Apoutsiak mêle documentaire, fiction mais aussi garde des traces du carnet de voyage.
S’il n’y a pas de date précise dans l’album, à la différence d’un journal de bord ou d’un carnet de voyage, le texte et l’image, le choix de temporalités multiples vont donner des indications variées sur le temps à la fois cyclique et linéaire.

Le cycle des saisons

La succession des images et en leur sein, la représentation des paysages vont opposer et faire alterner des scènes d’hiver et des scènes d’été : à l’extérieur le blanc et le bleu dominant de l’hiver laissent place à des couleurs d’été plus nombreuses, aux teintes ocre foncé des montagnes dénudées, à quelques espaces de verdure. Les scènes d’intérieur sont des scènes d’hiver lorsque toute la famille assez nombreuse est rassemblée dans une seule et même temps : l’image qui propose une vue d’ensemble (p. 11) contraste avec les scènes d’extérieurs par ses couleurs vives, par la profusion de personnes, de chiens, d’outils.  Ainsi la succession des images, sans stricte régularité toutefois, donne à éprouver l’écoulement du temps à travers les scènes du quotidien et les couleurs pourraient faire office de dates même si le texte (narratif ou explicatif) vient généralement indiquer aussi la saison représentée.  Le temps passe et revient, à travers un mouvement cyclique qui est cependant contrebalancé par le choix narratif de l’histoire même d’Apoutsiak.

Le déroulé d’une vie

Il existe dans cet album une seconde ligne temporelle très singulière, prise en charge par le discours narratif qui conduit la fiction : en effet, l’album va retracer la vie entière du personnage principal de sa naissance à sa mort et son entrée dans le paradis. Les autres albums de la série ne reprendront pas ce déroulé temporel et s’en tiendront à la vie des enfants dans le temps de leur enfance. Aussi peut-on s’interroger sur ce choix qui peut être lié à l’expérience personnelle de l’auteur au sein d’une communauté esquimaude : la naissance, la mort sont assez régulières ; les vies plus courtes ainsi que le temps de l’enfance. Aussi c’est peut-être pour cette raison que P.E. Victor a choisi de faire découvrir une vie dans sa totalité avec ses étapes majeures (nourrisson/enfant/ adulte/vieillard), comme un résumé très condensé de sa propre expérience, sans chercher justement à s’en tenir au moment de l’enfance comme ce sera le cas dans les autres ouvrages de la collection.

Brouillage temporel des différents discours

Ces différentes lignes temporelles se doublent comme le montre Daniel Jacobi de choix énonciatifs singuliers : la vie d’Apoutsiak est presque entièrement rapportée à l’imparfait, ce qui crée à la fois le sentiment de la durée, de l’inachevé, ou de l’intemporel. La singularité vient rejoindre la portée générale du discours explicatif . Le récit est d’une certaine façon suspendu et la trace – image ou écriture – fige et fixe des scènes, comme des exemples précis et représentatifs, à l’instar des croquis contenus dans  Boréal.

Par ailleurs, le discours explicatif est traversé d’un autre discours : ainsi, certains textes explicatifs à valeur générale sont cependant adressés au jeune lecteur, qui est sollicité plusieurs fois sous la forme du « tu »[6]. Si la volonté pédagogique qui préside à l’élaboration de cette série, est très visible dans ces adresses, on peut aussi y voir une transposition du carnet de route de P.E. Victor : carnet rempli au fil des jours, destiné à la fois à servir trace et de base pour ses analyses scientifiques, carnet aussi pour un public plus large, dans le but de faire partager son expérience et de la faire vivre : et de fait, le lecteur adulte, sans être directement sollicité, n’en est pas moins absorbé dans ces carnets qui transmettent des savoirs, mais provoquent aussi des émotions et un attachement à tous ces individus, en tant que  personnes et personnages.

Apoutsiak n’est pas un carnet de voyage à proprement parler. Toutefois, il possède une dimension  plus singulière et personnelle que les albums qui suivront. Il inaugure aussi sans aucun doute de nouvelles formes de documentaires, reprises notamment dans le principe de la collection « Archimède » de l’Ecole des loisirs. Par ailleurs, la co-présence de la fiction et du discours informatif pourrait bien avoir ouvert des pistes quant aux possibilités de l’album, mêlant texte et image, comme dans les ouvrages de François Place qui construit des fictions d’univers et de peuples, à partir toutefois de savoirs savants très assurés.

Florence Gaiotti, Maitre de Conférences à l’ESPE, Université d’Artois.
Article paru dans NVL N°192, Juin 2012.

[1]Initialement appelée « Les enfants du monde », selon les recherches de Michèle Piquard qui analyse tout particulièrement cette collection dans un article intitulé « Les cartes dans les albums du Père Castor », in Cartes et Plans, D.Dubois-Marcoin, E.Hamaide, Cahiers Robinson, 28, 2010. Il y est amplement question d’Apoutsiak et certaines informations sont issues de cet article.

[2]Michel Defourny, Pour lire commençons par les mains !,Les amis du Père Castor, Meuzac, 2010, p. 15-16.

[3]Cet anthropologue a fait notamment paraître un ouvrage intitulé La vie secrète des Pigmées,Editions du temps, 1961,  mais avait déjà produit en 1951 de nombreux travaux dont l’album a pu s’inspirer.

[4]Michel Piquard évoque les longs échanges entre Paul Faucher et P.E.Victor : ce dernier a été invité à rajouter un certain nombre d’éléments. Le livre est paru deux ans après la proposition de P.E.Victor auprès de Flammarion.

[5]Daniel Jacobi, « Apoutsiak, le petit flocon de neige, anatomie d’un chef-d’œuvre », La revue des livres pour enfants, n° 210, p. 57-59.

[6]Constat fait et analysé aussi bien par M.Piquad que D.Jacobi.

Un chant de Noël

Un chant de Noël

Noël, période enchantée pour les enfants et aussi pour les parents.

Lors du sondage effectué il y a quelques mois sur Facebook, un seul ouvrage est digne de passer Noël avec vous, Un chant de Noel (A Christmas Carol, en VO). Cette nouvelle de Charles Dickens apparaît en France en 1857, elle est publiée sous de nombreux titres mais on gardera un chant de Noel, titre le plus connu.

L’histoire est simple, la veille de Noel, Ebenezer Scrooge qui déteste cette fête, refuse tout ce qui est gai pendant cette période, chant de noël, décorations… Effrayant patron, il consent bien faiblement à donner un jour de repos le 25 décembre à son employé. Tant de méchanceté ne peut survivre en cette période joyeuse. Revient alors à la vie, sous forme de fantôme son ancien associé Jacob Marley mort depuis sept ans. Le vieux patron doit changer de comportement sinon il sera condamné à l’enfer de l’éternité.

Ebenezer reçoit alors la visite de trois esprits, celui des temps passés, celui du temps présent et celui des temps à venir. Ainsi le retour dans son enfance, permet de comprendre qu’il était bien seul lors des nuits de Noel dans son pensionnat. Il revoit aussi les temps joyeux mais aussi plus malheureux qui ont forgé cet homme devenu acariâtre. Perturbé par cette première rencontre, il guette l’arrivée d’un autre fantôme. Celui-ci se trouve auprès du feu, juché sur une corne d’abondance. Il mène Mr Scrooge à travers les rues pour arriver devant chez son employé, Mr Cratchit, qui vit chichement mais heureux au cœur de sa famille. Le troisième fantôme, montre à Ebenezer son avenir, détesté de tous, sa mort n’émeut personne surtout pas la famille Cratchit qui pleure la mort de l’un des leurs.Le vieil homme ayant compris ses défauts, accepte de se joindre à l’ambiance joyeuse de noël, il fait la charité, il va à la messe et chez son neveu. Le lendemain, pour remercier son employé, il le gratifie d’une prime et tous deux partagent un breuvage.

                Ce texte éminemment religieux permet de comprendre ce que représente Noël et qu’une telle fête doit être partagée, comme le bonheur qu’elle procure.Cette histoire reflète aussi son temps, l’ère victorienne maintient la hiérarchisation de la société et sa ferveur religieuse.

Noel approchant maintenant à grand pas, les enfants surexcités vont etre durs à canaliser, si la lecture de la nouvelle ne les enchante pas. Les différentes chaines de télé dans leurs horaires destinés à la jeunesse vont promouvoir cette histoire grâce à des adaptations. J’en ai retenu trois,Le noël de Mickey de 1983, Le noël des Looney Tunes de 2006 et Le Drôle de Noel de Scrooge de 2009.

Ces trois histoires adaptent A Christmas Carol, pour le plus ancien et le plus récent, l’univers est le même et l’époque aussi. Le film en motion capture sorti en 2009 reflète parfaitement ce que l’on peut s’imaginer en lisant le livre de Dickens. La version avec Mickey permet aux enfants d’accéder à cette histoire grâce à des personnages qui leur sont familiée. Celle des Looney Tunes est intégrée dans notre époque, Daffy Duck est le patron d’un supermarché prospère. Patron de plusieurs employés, les traite tous mal et refuse d’augmenter les petites mains de son magasin. Comme Scrooge, le retour à la réalité est bénéfique, il va offrir des cadeaux à tous et s’excuser de son comportement.

Cette histoire intemporelle marque grâce à ces adaptations de plus en plus d’enfants  qui craignent de devenir comme lui et ainsi d’être considérés comme méchants par le Père Noel.

Pour ma part, le meilleur roman de Noel reste Harry Potter à l’école des sorciers de J.K. Rowling, premier ouvrage d’une série qui nous transporte dans un monde merveilleux et fantastique.

Bonnes fêtes de fin d’année