Des albums pour les 8-12 ans

Des albums pour les 8-12 ans

On dit souvent que les 8 -12 ans ont passé l’âge de lire des albums. On insinue ainsi que l’image servirait de support à l’écrit voire uniquement de description, distraction, décoration. Et de ce fait, qu’elle n’est pas « nécessaire ». On insinue enfin que les histoires racontées dans les albums sont trop simples voire simplistes. Il y aurait donc une hiérarchisation du passage de l’image pour les petits, à l’écrit pour les plus grands. Et l’image ne serait donc que le tremplin vers l’écrit.

Mais c’est ignorer que l’image appelée illustration quand elle est associée à un texte, est elle même une expression artistique à part entière qui s’inscrit dans une histoire, dans des courants, dans des styles, dans un langage plastique qu’il faut apprendre à connaître et qui constitue une véritable initiation à l’histoire de l’art, tout comme l’écrit est une initiation à la littérature. La lecture des éléments de l’image et ses associations, les choix des couleurs et leurs agencements, les nuances, les perspectives et les cadrages créent des itinéraires de lecture qu’il faut apprendre à décrypter et qui sont à mettre en parallèle avec la structure du récit, le choix des mots, l’agencement des phrases, la narration, les personnages, les dialogues. L’illustration a cette faculté particulière de fonctionner en couple avec un texte. Ce texte peut être long ou cours mais ce n’est pas la longueur du texte qui va cibler la tranche d’âge à laquelle il s’adresse, c’est le sujet le contenu culturel de l’album.

Les enfants eux mêmes ont bien compris l’importance de l’image puisque très tôt ils s’intéressent à des récits par l’image type BD ou maintenant roman graphique. Bon nombre d’albums chez les éditeurs correspondent à la tranche d’âge des 8-12 ans. Ce sont des albums au contenu culturel riche qui s’adresse généralement à de bons lecteursavec des illustrations réalisées par de grands illustrateurs – Zaü, Dedieu, Pef – devenus très célèbres, de véritables artistes avec une puissance esthétique. Ce sont aussi des albums qui à l’instar des grandes expositions de l’art contemporain allient parfois plusieurs techniques graphiques : peinture, dessin, photos, reproductions d’affiches, lettres, journal etc. C’est un mélange des genres au service du sujet et surtout au service de la formation du jeune citoyen pour lui apprendre à observer, à accroître ses connaissances, à former ses propres idées, à aiguiser son sens critique sur la société et sur le monde, et surtout à stimuler son imagination et sa créativité.

Pourtant si tous les éditeurs jeunesse ont cette tranche d’âge dans leurs catalogues ils n’ont pas tous la même approche et certains surfent parfois sur des thèmes à la mode issus d’études marketing qui présentent peu d’intérêt pour aider l’enfant à se construire en tant qu’être humain. Nous allons donc présenter ici des albums, collections, éditions qui ont particulièrement retenu notre attention et dont certains ont déjà fait l’objet d’analyses dans notre revue NVL.

Grands portraits chez Rue du monde

Cette collection présente « des récits de vie pour devenir un être libre » avec des titres comme : Mandela, l’africain multicolore, d’Alain Serres et Zaü.

 

C’est l’histoire de cet humaniste hors du commun emprisonné pendant 28 ans en Afrique du Sud, qui a lutté contre l’Apartheid pour la libération de son peuple, mais aussi pour la paix, la liberté et la fraternité de tous les peuples de toutes les couleurs. Le trait noir de Zaü sculpte sur le papier un héros des temps modernes. L’encre de chine donne une lumière interne à la ligne serpentine qui insuffle une présence au personnage, une noblesse en harmonie complète avec la grandeur universelle des idées qu’il défend.

 

 

 

Dans cette même collection citons aussi :

Missak : Didier Daeninckx, ill. Laurent Corvaisier : histoire de ce jeune arménien fuyant la guerre dans son pays qui devint un héros de la Résistance française.

Korczak : Philippe Meirou, ill. Pef : créateur d’une école pour les enfants juifs et « inventeur des droits de l’enfant », dans le ghetto de Varsovie.

Wangari Maathaï : Franck Prévot, ill. Aurélia Fronty :   la femme qui a planté des millions d’arbres en Afrique et  a reçu le prix Nobel de la paix.

Martin et Rosa : Raphaëlle Frier, ill. Zaü : Portraits croisés de Martin Luther King et Rosa Park, deux grandes figures de la lutte contre la ségrégation raciale aux Etats Unis éclairée par l’histoire de l’esclavage.

Monsieur Chocolat : Bénédicte Rivière, ill. Bruno Pilorget :Ce fils d’esclave qui a fait rire le tout-Paris dans les années 1900 et dont le succès reposa sur le mépris des blancs envers les noirs.

Malala : Raphaëlle Frier, ill. Aurélia Fronty : jeune Pakistanaise de 17 ans qui s’est battue pour le droit des filles à l’éducation.

Et enfin :

Le Gingko d’Alain Serres avec des illustrations de Zaü, c’est le portrait non pas d’un personnage cette fois, mais d’un arbre : « le plus viel arbre du monde ». Portrait d’une espèce qui a traversé des millions d’années et qui semble résister à toutes les formes d’agression possibles : le feu, la pollution, la bombe atomique…

 

C’est également le symbole de la sagesse grâce à ses multiples vertus médicinales.  Il fascine les scientifiques et inspire aussi les poètes. Les illustrations de Zaü nous plongent dans une atmosphère de soleil levant où  la couleur  dessine et rythme le temps.

 

 

 

Dans cette collection chaque ouvrage se termine par un dossier documentaire de cinq pages, pour apporter des éléments d’informations complémentaires à l’aide de photos, de gravures, de cartes, qui sont d’un grand intérêt, tant pour les enfants que pour les adultes !

 

Histoires d’Histoires chez Rue du monde

C’est une collection avec des albums très poignants et bien documentés: sur la seconde guerre mondiale, la révolution française,  la colonisation. Dans ces documentaires fictions historiques, la puissance de l’image vient traduire l’atmosphère qui sous-tend le récit.

   

Un dossier documentaire est aussi proposé à la fin.

 

Des albums remarquables…

Dans le même registre mais sur  la grande guerre cette fois, ce grand album sans texte de Thierry Dedieu 14-18 : une minute de silence à nos arrière-grands-pères courageux, Seuil

Le concept du livre se résume dans le sous-titre : une minute de silence à nos arrières grands-pères courageux. Cette « minute de silence » correspond aux conditions presque réelles de lecture de l’album puisqu’il n’y a rien à lire, tout à ressentir. Le livre s’ouvre juste sur cette confidence : « Chère Adèle, il n’y a plus de mots pour décrire ce que je vis. » S’ensuit une série d’illustrations saisissantes, réalisées au pastel dans des tons sépia, dénonçant à travers des cadrages rapprochés et des gros plans l’atrocité de la guerre, la solitude, les peurs et angoisses qu’elle génère, ses dommages, et ses morts…

 

Ruby tête haute

D’Irène Cohen-Janca, ill. Marc Daniauaux Editions des Eléphants, sur le racisme aux USAa particulièrement retenu notre attention.

En  partant d’une peinture réalisée par le célèbre illustrateur Norman Rockwell dans les années soixante intitulé : The Problem We All Live With où l’on voit une petite fille noire escortée par 4 policiers, l’album raconte l’histoire de la petite Ruby Bridges. C’est elle qui nous raconte sa propre histoire et celle de sa famille dans l’Amérique des années 60, et de son premier jour d’école dans une école blanche à la suite des lois sur les droits civiques votées en 1964 interdisant la discrimination. Elle est protégée par la police pour éviter de se faire lyncher par les parents protestataires. Parmi les nombreuses pancartes on peut lire « l’intégration est un péché » ! L’illustration en imitant le style très réaliste de Norman Rockwell accompagne la narration avec des cadrages et des gros plans qui soulignent la peur et la solitude ressentie par Ruby en ce premier jour d’école et la violence et l’agressivité des parents blancs ségrégationnistes.

 

 

A la fin de l’album une page explique ce que fut la ségrégation aux Etats-Unis, qui était Norman Rockwell, et où en sont les choses aujourd’hui. Une amie d’origine asiatique qui vit pourtant dans un quartier huppé de Philadelphie a récemment écrit sur sa page Facebook à propos de la sortie de cet album « ici rien n’a changé ! ».

 

L’appartement un siècle d’histoire russe

Ce très bel album d’Alexandra Litvina/Ania Desnitskaïa/trad. François Deweer et Marion Santos – Louison Editions,  a aussi retenu notre attention.

 

 C’est un documentaire-fiction sur la vie dans un appartement à Moscou au XXème siècle de plusieurs familles sur plusieurs générations. Il est très riche tant sur le plan du texte que sur celui de l’image. Son aspect polymorphe est intéressant car il utilise plusieurs approches textuelles : récit, lettres, cartes postales, manchettes de journaux, articles de presse, publicités, listes, chansons, poèmes. L’illustratrice croise également différents éléments visuels tels que collages, photos, dessins, bulles, légendes, images, arbre généalogique avec dessins des personnages, maquettes de l’appartement en trois dimensions, à divers stades de l’Histoire et de son évolution. Il y a interpénétration totale entre les textes et les illustrations.

Il raconte l’histoire d’une famille les Mouromtsev à travers un siècle d’histoire sur 4 générations dans un appartement de Moscou, 38 personnages plus 7 animaux domestiques. Mais il y a aussi les amis et les voisins…et leurs animaux domestiques, ce qui fait presque une centaine de personnages. C’est pourquoi on trouve au début et à la fin sur double page des portraits qui permettent de les reconnaître. Heureusement car on s’y perd parfois un peu ! Il y a également au début une note de l’éditeur français qui explique la manière dont fonctionnent les noms russes avec les patronymes. Heureusement car là aussi on pourrait s’y perdre un peu !

Le récit qui commence en 1902 raconte l’histoire de cette famille ordinaire à travers des dates marquantes et charnières : 1914, 1919, 1927, 1937, 1941-1945, 1953, 1961, 1973, 1987, 1991 et 2002. On se croirait un peu dans un univers à la Dostoïevsky mais un siècle plus tard ! Les évènements familiaux s’interpénètrent avec l’Histoire de la nation apportant leurs lots de joies et de peines, de conflits, de séparations et de réconciliations.

L’histoire est également racontée à travers les objets de la vie quotidienne qui appartiennent aux différents membres de la famille et à diverses époques : meubles, vêtements, vaisselle, jouets, livres. Ils sont également redessinés à l’extérieur de l’image et le lecteur est invité à les retrouver à l’intérieur.  C’est donc aussi un livre jeu, pour attirer l’attention sur la participation de ces objets à l’Histoire. Les images sont très descriptives, narratives et très détaillées. On voit l’appartement en coupe et on observe ce que font les personnages dans chacune des pièces en même temps, un peu comme dans une maison de poupée.

L’auteure, historienne reconnue en Russie, passionnée par l’édition jeunesse a écrit plusieurs livres de jeux. Cet album reflète ses convictions personnelles sur la manière d’intéresser les jeunes à l’Histoire par l’observation et le jeu. Faire en sorte que les jeunes se réapproprient l’Histoire à travers l’histoire de leur propre famille, grâce aux  objets qui les entourent,  ou  à retrouver dans les greniers,  les archives familiales.

Cet album lui aussi est un bel objet : riche, bien conçu, coloré, ludique avec des itinéraires et un passé pour chaque enfant à retrouver.

 

C’est ainsi que nous habitons le monde  

Dans un autre domaine scientifique cette fois citons cet album d’ Alain Serres avec des illustrations de Nathalie Novi chez Rue du monde. C’est un conte moderne, documentaire fiction où un groupe d’enfants découvre l’œuvre et les planches botaniques de François Plée.

 

Comment faire accéder à la connaissance sans ennuyer ? C’est sans doute la question que s’est posée l’équipe éditoriale de cet album, car comment faire découvrir les magnifiques planches botaniques de François Plée, botaniste et graveur célèbre du XIXème qui suscitent tellement l’admiration par la finesse et la précision du dessin, par la délicatesse des couleurs ? Le texte qui accompagne chaque double-page met en scène le jeune François passionné de botanique et ses deux cousines. Il veut à tout prix faire partager son bonheur d’observer et de dessiner. Mais ils auront à compter avec une bande rivale qui va se moquer, les insulter, les humilier. Grâce au pouvoir transmis par un mulot et à sa complicité avec la nature il parviendra à leur expliquer comment nous habitons le monde : « un animal, un humain et un végétal, voilà le cœur vivant du monde !».

 

Les illustrations, de belles peintures pleine-page qui mettent en scène les enfants sont très figuratives et un peu floutées pour créer une atmosphère onirique, et pourtant bien réelles. Elles sont un très bel écho aux planches botaniques. A la fin de l’ouvrage chaque enfant est invité à choisir et à s’associer à une plante et à un animal. Bonne idée !

 

L’enfant qui savait lire les animaux

Comment ne pas parler de cet album d’AlainSerres, ill. Zaüchez Rue du monde.

 

C’est une livre d’artiste, un bestiaire, un livre fascinant pour tous les passionnés d’animaux ou de dessin à l’encre de chine ! L’illustrateur croque en quelques traits, quelques lignes l’attitude juste des zèbres dans la savane, des oiseaux, des éléphants, du léopard en pleine course, du rhinocéros qui fonce vers nous, de l’antilope aux aguets, des tortues, des phoques, des élans ! Des individus seuls ou en couple, en groupe, avec leurs petits, à l’arrêt, en plein élan, de profil ou face caméra. Quel talent d’observation ! il faut en effet savoir lire les attitudes, les mouvements, les volumes, les expressions pour arriver à créer de telles images.  Les animaux de Zaü ont en commun une étonnante présence, une sérénité absolue, même dans le mouvement ! Le texte d’Alain Serres court et poétique, discret sur chaque double page, raconte l’histoire de ce jeune garçon parti en quête de lui même. Il invite le lecteur à sentir et à réfléchir.

 

 

De ces belles pages sépia, de ces portraits aussi variés qu’il y a d’espèces sur la Terre émane le souffle tranquille des grands espaces et de notre humanité.

 

L’élan Evenki 

Toujours dans le registre des animaux, L’élan Evenki ,Blackcrane, ill. Jiu Er, trad. Laurana Serres-Giardi chez Rue du monde.

C’est une fiction documentaire sur le peuple des Ewenkis qui vit dans les forêts de Mongolieau Nord de la Chine. Il raconte l’histoire du chasseur Guéli Shenké et de sa relation avec l’élan qu’il a adopté et dont il devra se séparer. Ce très beau conte naturaliste évoque le mode de vie, les valeurs, et la culture ancestrale des Ewenkis très attachés à la nature et à la forêt. Les illustrations très naturalistes notamment pour les illustrations des animaux sont remarquables de précision, de détails pour décrire la flore et la faune qui peuplent la forêt, et surtout les dessins des élans et les cadrages donnent à cet animal une incroyable présence.

 

 

Editions L’atelier du poisson soluble

Nous devons aussi parler de nombreux albums chez cet éditeurcar ce sont des albums aux sujets parfois plus abstraits ou sur des problèmes liés à la pré – adolescence, où l’image vient expliciter les idées.

L’enfant errant de Giles Aufray, ill. Marion Janin.

 

C’est un très beau récit poétique sur l’errance du héros dans le rêve éveillé, l’imaginaire, les méandres de la conscience et de ses blessures invisibles. Les images, mélange de sépia et de personnages monochrome rouges ou verts d’un réalisme baroque, et le texte prennent merveilleusement le relais l’un de l’autre.

 

 

 

Margot de Fanny Robin, ill. Delphine Vaute

Peu de texte et très sobre, c’est un album sur le suicide. L’évocation de points de repères du passé qui auraient pu, dû alerter. Les images dont la poésie et les associations tentent de dédramatiser le sujet montrent comment une enfant battue perd pied peu à peu et glisse vers un ailleurs.

Le jour où j’ai perdu mon temps de Agnès de Lestrade, ill. Julie Ricossé

Sur le concept du temps très abstrait, cet album demande de bonnes qualités d’analyse pour mettre le texte très court en relation avec des images très détaillées.

Demain les rêves Thierry Cazals, ill. Daria Petrilli

Sur la crise qui engendre la pauvreté et la manière dont les enfants la ressentent et en souffrent.

27 premières Audrey Calleja

Album sans texte sur toutes les premières fois de l’enfance à la vieillesse : les blessures, le vol, l’amour, les poils, la mort d’un être cher, les relations sexuelles, le permis de conduire, …des images montage faites de dessins, de découpages, dans un style un peu pop américain.

Le tyran Le luthier et le Temps, Christian Grenier, ill. François Schmidt

Très beau récit poétique et très belles illustrations riches de détails et d’associations

ABC de la trouille, Albert Lemant

Un abécédaire original aux magnifiques graphismes en noir et blanc

 

D’autres albums sont aussi très intéressants pour les 8-12 ans 

 Ma mère, Stéphane Servant, ill. Emmanuelle Houdart, Editions Thierry Magnier

Et Picasso peint Guernica, Alain Serres, Rue du monde

Le journal de Blumka, Iwona Chmielewska, Rue du monde

L’opéra volant, Carl Norac, Vanesa Hié, Rue du monde

Le fil d’Ariane, mythes et labyrinthes, Jan Bajtlik, La joie de lire (album jeu)

Monstres et merveilles, Alexandre Galand ill. Delphine Jacquot, Seuil Jeunesse

 

Alors quels albums pour les 8-12 ans ?

Ce sont des albums polymorphes : fiction, fiction-documentaire, documentaire historique, scientifique ou artistique, albums sans texte, albums jeu, toutes ces formes éditoriales qui peuvent être mélangées s’expriment à travers ces albums. Tout en s’appuyant sur des fictions pour attirer l’intérêt de l’enfant ils vont très vite aborder des contenus culturels. Ce sont des albums qui demandent un bon niveau de lecture et une curiosité culturelle que l’on ne peut avoir acquise avant l’âge de huit ans ou plus.

Ce sont aussi des albums qui demandent une bonne habitude du décryptage de l’image qui apporte toujours des éléments nouveaux qu’il faudra ré – investir dans la lecture du texte pour avancer dans la compréhension du propos. Ces images qui par leur style s’inscrivent dans une démarche esthétique donc philosophique de la vision du monde qu’elles proposent, vont aider l’enfant à développer son imaginaire et sa créativité.

Ce sont enfin des albums qui par leur contenu s’attachent à former le jeune citoyen, à faire en sorte qu’il se pose des questions sur le monde qui l’entoure et lui proposent des outils d’observation et de réflexion de manière à ce qu’il puisse forger lui même ses propres idées et ses propres valeurs.

Et ce sont aussi des albums qui peuvent intéresser des adultes !

Janie Coitit Godfrey

Beatrix Potter : une pionnière de la protection de la nature

Beatrix Potter : une pionnière de la protection de la nature

 

Beatrix Potter (1866-1943)  est une auteure-illustratrice anglaise de la fin du XIXème et début du XXème siècle. Elle appartient à cette génération d’illustrateurs appelée  « The Golden Age », «  le siècle d’or de l’illustration » et ses contes sont très célèbres.

Son œuvre est profondément ancrée dans le contexte de l’époque Victorienne et de la révolution industrielle en Angleterre. Cette dernière a engendré de grands progrès techniques dans tous les domaines. Rapidement des usines ont commencé à naître dans le paysage anglais, transformant des petites villes paisibles en cités industrielles. Mais cela a aussi entrainé la destruction irréversible du milieu naturel à cause des plaies laissées partout, par les travaux et les rails des chemins de fer dans la campagne anglaise.

Il ne faut donc pas s’étonner si dans le sillage du grand courant artistique des Pré-Raphaélites qui prônaient un retour à la nature, d’autres artistes et en particulier des illustrateurs se soient engagés à leur tour, s’adressant à la fois aux enfants et aux adultes pour protester contre les ravages causés par l’industrie et défendre la nature. Ce sera le cas pour Walter Crane, Randolph Caldecott, Kate Greenaway, Arthur Rackham. Ce sera aussi le cas pour Beatrix Potter sous une forme un peu particulière qui mérite d’être étudiée de plus près.

Biographie

Beatrix Potter est née dans une famille aisée de Londres. Son père Rupert Potter était avocat. Ils vivaient dans le quartier huppé de Kensington dans une grande maison typiquement Victorienne où la « nursery », lieu où résidaient traditionnellement les enfants, était au dernier étage. La jeune Beatrix,  élevée par trois gouvernantes, voyait très peu ses parents, s’ennuyait beaucoup et passait son temps à s’inventer des histoires. L’éducation à l’époque Victorienne était très rigide et pouvait même être très austère. C’était le cas dans la famille Potter où on avait des principes Calvinistes très proches du Puritanisme. La notion d’enfance n’existait pas encore, l’enfant n’était qu’un « petit adulte ». La petite fille sera marquée par cette éducation solitaire et en gardera une profonde timidité tout au long de sa vie.

Mais pendant la période estivale la famille Potter allait s’installer à Dalguise en Ecosse. Mr Potter aimait la pêche et la chasse et avait une passion pour la photographie. C’était un véritable enchantement pour la jeune Beatrix de découvrir la nature et de réaliser que tout ce qui peuplait d’ordinaire son imagination était vrai : les fermes, les animaux, même les grenouilles qu’elle pouvait capturer entre les pierres de la rivière, ou la souris qui se nettoyait les moustaches sous une feuille avaient une « vraie vie », et vaquaient à leurs occupations. Elle les trouvait intéressants, mystérieux, surprenants et passait des heures accroupie dans les fougères à les observer, à partager secrètement leur vie, à essayer de comprendre les sensations que l’on éprouve à se glisser sous l’herbe pour se dissimuler. Elle était aussi fascinée par les cours de ferme, les animaux et les gens qui y vivaient. C’est ce qui lui fera dire plus tard :

«  I do not remember a time when I did not try to invent pictures and make for myself a fairy land amongst the wild flowers, the animals, fungi, mosses, woods and streams, all the thousand objects of the countryside ; that pleasant unchanging world of realism and romance, which in our northern clime is stiffened by hard weather, a tough ancestry, and the strength that comes from the hills. »[1]

 Avec son frère Bertram de 6 ans son cadet, ils commencèrent à collectionner des plantes et des animaux qu’ils ramenaient de leurs promenades, à les dessiner et les peindre. C’est ainsi qu’à l’âge de 9 ans elle avait déjà rempli des cahiers entiers avec des dessins de plantes et d’animaux : lapins, vaches, moutons, chenilles etc. réalisés avec beaucoup de détails réalistes. Avec son crayon ou avec ses aquarelles la jeune naturaliste enregistrait la nature. Mais le monde imaginaire pointait déjà son nez car on voyait apparaître dans ses images des lapins en patins à glace ou habillés comme des humains.

De retour à Bolton Gardens à Londres, elle se retrouvait à nouveau seule car son frère fut envoyé très jeune en internat. Elle passait son temps à dessiner et à peindre l’herbier qu’ils avaient constitué pendant les vacances, à étudier des squelettes de mulots. Elle élevait aussi des escargots, un couple de souris qu’elle nourrissait avec du lait et des biscuits, un lapin sensé être dans un clapier au fond du jardin mais qui se retrouvait le plus souvent dans un panier bien douillet au coin du feu, et un hérisson femelle prénommée Tiggy, qui deviendra plus tard l’un des personnages des contes.

Elle se passionna de plus en plus pour les sciences de la nature qu’elle étudiait seule, puisque les filles à l’époque Victorienne n’allaient pas à l’université. Uniquement en observant, disséquant, dessinant, elle s’intéressait à la zoologie, la botanique, l’entomologie, la géologie et plus particulièrement à la mycologie. Ses aquarelles de champignons furent remarquées par les spécialistes et elle ira même jusqu’à écrire un traité sur La germination des spores de l’Agaricineae, mais elle ne pourra pas soumettre son étude à la Linnean Society de Londres, parce qu’elle est une femme.

En 1893 alors âgée de 27 ans elle écrit une lettre à Noël le fils d’une de ses gouvernantes :

           

« Mon cher Noël,

Je ne sais pas quoi t’écrire,

alors je vais te raconter l’histoire

de quatre petits lapins

qui s’appelaient : Flopsy, Mopsy, Cotton Tail et Peter

Ils vivaient avec leur mère, sous les racines d’un grand sapin… »[2]

C’est cette lettre retrouvée quelques années plus tard qui allait donner naissance à son premier conte : The Tale of Peter Rabbit[3]

Après avoir contacté plusieurs éditeurs sans succès, une édition privée est publiée. En 1901 le conte est tiré à 100 exemplaires et vendu à famille et amis. Pourtant l’éditeur Frederick Warne revient vers elle assez rapidement car il souhaite réaliser des petits formats et notamment « the bunny book ». En 1902 le petit livre sort et obtient immédiatement un très grand succès. Ce sera le début d’une longue collaboration avec Frederick Warne. Entre 1902 et 1930, 23 contes seront publiés au rythme de deux ou trois par an.

Pendant le processus de publication Beatrix Potter avait travaillé avec Norman Warne le fils de l’éditeur. Ils se fiancèrent en 1905, malgré la désapprobation des parents Potter qui considéraient qu’il n’était pas un parti assez bon pour elle. Mais Norman Warne mourra de pneumonie peu de temps après.

Avec l’argent des contes Beatrix Potter achète une ferme Hill Top Farm dans le Lake District où la famille avait aussi pris l’habitude de se rendre en vacances. Tout en poursuivant son travail d’écrivain et d’artiste elle se met à élever des animaux : cochons, canards, poules, moutons. Elle achète de plus en plus de terres et de fermes qu’elle remet en état et met en fermage.

A l’âge de 47 ans en 1913 elle se marie avec William Heelis, le notaire de Hawshead qui l’avait conseillée sur l’acquisition de ses biens. Le couple habitera désormais à Castle cottage dans le village de Near Sawrey, non loin de Hill Top Farm.

Elle va consacrer le reste de sa vie à la préservation d’une race de moutons appeléeHerdwick Sheep, race rustique typique de la région des lacs, réputée pour son endurance et la qualité de sa laine. Elle achète de plus en plus de terres et de fermes, les restaure et les meuble avec le style de la région  avec la volonté de préserver le patrimoine naturel et de le protéger de l’industrialisation sauvage.

A sa mort en 1943 elle lègue l’ensemble de son patrimoine au National Trust[4].

Peter Rabbit : un personnage symbole

Bien plus qu’un petit lapin, le personnage de Peter Rabbit est le symbole du monde de la nature et des animaux : lapins, souris, rats, chats, cochons, écureuils roux et gris, grenouilles, canards, peuplent l’ensemble de ses contes. Ils n’habitent pas tous dans la nature mais aussi dans des maisons, des cours de fermes ou des jardins.

Les illustrations de Beatrix Potter ressemblent à des petits trous un peu floutés, comme si on observait avec des jumelles, par le trou du grillage ou par une fente du grenier. Des images un peu voilées comme pour attirer l’attention sur cet espace méconnu à hauteur d’animal, encourager à le pénétrer, comme Beatrix Potter aimait le faire elle même en passant des heures à observer, accroupie au bord d’un étang, à imaginer la vie d’une grenouille par exemple, qui deviendra plus tard The Tale of Jeremy Fisher.

Un monde miniature : naturalisme et écosystèmes

Les vingt trois contes forment un ensemble cohérent car ils sont reliés entre eux. Certains personnages d’un conte, comme le lapin Benjamin Bunny ou le hérisson Mrs Tiggy Winkle réapparaissent dans d’autres contes[5]. Ils représentent ainsi un « monde miniature » cohérent, dans lequel on peut observer comment ils interagissent et vivent en symbiose avec leur environnement. C’est ce que l’on appellerait aujourd’hui un « écosystème ». Dans The Tale of Jeremy Fischer il est possible d’identifier 12 espèces d’animaux vivant dans l’étang où se déroule l’action.  L’intrigue est construite sur ce réseau de dépendances qui est aussi source de conflits entre les espèces. Ces identifications attirent l’attention sur la biodiversité grâce à des illustrations réalisées dans un style naturaliste avec des dessins précis, minutieusement détaillés et anatomiquement justes. Même si les animaux sont parfois habillés comme des humains, leurs attitudes et leurs réactions sont toujours en accord avec le comportement animal de l’espèce et de sa variété. Il en va de même pour le milieu dans lequel ils vivent. Tous les types de plantes, légumes, fruits, arbres, fleurs de jardin ou des champs, herbes sont parfaitement identifiables et ont été répertoriés pour chacun des contes[6]. Chaque personnage est toujours mis en scène en cohérence avec cet environnement précis. L’artiste souligne cet aspect d’écosystème également dans son style à travers des rimes formelles entre les animaux et les plantes, ici courbes et rondeurs, souplesse et flexibilité des lignes de la feuille de nénuphar et de la grenouille pour suggérer à quel point il est possible de retrouver l’un dans l’autre.

The Tale of Jeremy Fisher

Il est également possible d’observer des comportements animaux spécifiques lié à la notion de violation de territoire entre blaireau et renard par exemple dans The Tale of Mr Todd, ou de « niche écologique » dans The Tale of Squirrel Nutkin,qui met en scène des écureuils et une chouette hulotte.

Qu’on ne s’y trompe pas, si les contes de Beatrix Potter nous entrainent vers un merveilleux attendrissant car on a l’impression de partager la vie et l’intimité des animaux, ce sont aussi des contes profondément réalistes : manger ou être mangé, telle est la loi de la nature et chaque personnage doit assumer les conséquences de ses actes. Si Peter Rabbit va dans le jardin de Monsieur McGregor pour manger ses carottes il risque de se faire mettre en sauce. Si Squirrel Nutkin agace trop la chouette hulotte avec ses galipettes stupides, il risque de se faire manger car celle-ci se nourrit de petits mammifères.

Les lieux sont également parfaitement identifiables : le Lake District, le village de Near Sawrey, la ferme de Hill Top, les lacs de Derwentwater, Esthwaite, Connistonwater,  Keswick, ainsi que des fermes spécifiques. Tout cela donne lieu aujourd’hui à des itinéraires touristiques très prisés.

Sensibiliser les enfants à la nature 

Le succès des contes de Beatrix Potter réside dans la manière dont elle communique avec son lecteur et notamment à travers le regard. Très souvent les personnages regardent dans la direction de l’enfant pour l’attirer dans l’histoire, dans l’image, dans l’observation de la nature et des animaux. Ce désir de communiquer avec l’autre n’a rien de calculé, il est le résultat d’une sincérité bien réelle de partager ce monde qui la passionne et qu’elle souhaite protéger. Elle créé une complicité avec le lecteur par l’intermédiaire du personnage qui nous regarde, soit pour le prendre à témoin de ce qui est en train de se passer, pour l’interroger, et l’amener à réfléchir par l’intermédiaire de l’image. On a parfois l’impression que la conversation est sur le point de s’engager.

       

The Tale of Mrs Tittlemouse                         The Tailor of Gloucester

Si Beatrix Potter attire l’attention sur une dialectique entre l’animal et son milieu elle attire aussi l’attention sur une dialectique entre l’humain et l’animal par le biais de l’anthropomorphisme. Très tôt dans ses images elle a habillé ses animaux. Peut-être pour exprimer sa tendresse, sa complicité voire son identification avec l’animal. Mais quand on analyse la manière récurrente dont cela revient dans les contes, on s’aperçoit que ce motif peut aussi nous dire d’autres choses.

Les vingt trois contes s’interpénètrent et forment un monde cohérent. Ils sont en même temps une mise en scène, non pas de la nature mais d’une représentation de la nature. La petite souris qui nous regarde avec sa coiffe enrubannée et sa robe à fleurs et à volants est très mignonne. Mais le miroir qu’elle tient est aussi le miroir que l’auteur nous tend de la société Victorienne. La classe de nouveaux riches qui a vu le jour avec les progrès de l’industrialisation aime s’afficher de manière ostentatoire à travers de beaux vêtements. L’apparence, l’image que l’on donne de soi même et de sa famille est très importante à cette époque.

On ne peut pas également s’empêcher de penser que cette petite souris doit se sentir bien ridicule, engoncée dans ses vêtements qui l’empêchent de bouger. Dans The Tale of Tom Kitten, les trois chatons dans leurs jeux endiablés perdent leurs vêtements, les salissent et les déchirent. On peut  y voir le symbole du retour de l’animal à son animalité donc à la nature. Dans d’autres contes les personnages portent des vêtements beaucoup plus simples comme Beatrix Potter aimait les faire elle-même. Cette mise en scène, cette théâtralisation de la nature à travers l’anthropomorphisme est une parodie de la société Victorienne et de tout ce qu’elle symbolise d’enrichissement personnel mais aussi de destruction du milieu naturel sous prétexte de progrès. Attirer l’attention sur le vêtement c’est attirer l’attention sur le lien entre l’humain et l’animal. Inviter au respect de l’animal et de son milieu à la nécessité d’un dialogue entre l’homme et l’environnement qu’il doit préserver au lieu de le  détruire.

 Une poétique de la nature

Que ce soit à travers ses dessins naturalistes, son approche scientifique, ses études du comportement animal et de son milieu, les contes de Beatrix Potter sont un hymne à la nature. On pourrait même dire une poétiquede la nature, au carrefour de l’art, de la science, de la philosophie environnementale. Car au-delà du réalisme elle accentue l’instantanéité du moment pour le rendre symbolique. Elle fait du geste artistique un acte militant pour réhabiliter l’exploitation des terres et l’élevage des animaux tout en respectant l’environnement. Le don ultime de tout son patrimoine au National Trust montre à quel point elle souhaitait protéger ce patrimoine naturel et culturel.  Ses magnifiques aquarelles des paysages du Lake District qui servent d’arrière plan aux scènes des contes, sont autant de messages adressés aux enfant comme aux adultes pour ne pas abimer, gâcher ces biens précieux et fragiles. Elle invite au contraire à vivre en harmonie avec la nature et à agir pour la préserver.

Protéger la nature

Paradoxalement,  et malgré l’industrialisation galopante au XIXème siècle, les Victoriens adoraient la nature et ne sont donc pas restés insensibles au cri d’alarme lancé par les artistes. Différentes approches culturelles ont eu au cours des siècles des regards très différents sur la nature. Dans un article intéressant sur l’imagination environnementale’, Stéphanie Posthumus[7]cite le sociologue Jean Viard[8]qui traite de l’importance de la religion dans les approches de la nature. Selon lui le catholicisme aurait en France amené à un attachement à une « nature cultivée », façonnée, domptée « restauratrice, nationaliste, rentabilisatrice » pour être au service de l’homme.  Alors que le protestantisme anglo-saxon aime la « nature sauvage » apprivoisée à laquelle l’homme a toujours essayé de s’adapter, de s’intégrer, de prendre sa place au même titre que les autres espèces et « qui a donné naissance à des lois de conservation ». Il est indéniable qu’en Angleterre la nature a toujours été sauvegardée. Les nombreux parcs à Londres et dans toutes les grandes villes, les parcs naturels, le style des jardins que ce soit à travers l’art dans la peinture ou dans la réalité a toujours préféré des structures souples et flexibles, les formes arrondies avec des camaïeux de couleurs à la symétrie et à la rigidité des formes géométriques.

A la fin du XIXème Beatrix Potter avec d’autres artistes a montré le chemin. Mais elle est allée plus loin, car elle a dédié la deuxième partie de sa vie à la protection de la nature, telle qu’elle l’avait imaginée dans ses contes.

Janie Coitit-Godfrey

[1]Margaret Lane, The Tale of Beatrix Potter, Frederick Warne & Co Ltd, 1971, p. 32.

« Aussi loin que je me souvienne, j’inventais toujours des images et me créais des mondes féériques parmi les fleurs sauvages, les animaux, les champignons, les mousses et les ruisseaux, tout cet univers de la campagne. Ce monde immuable de réalisme et de poésie, qui dans notre climat nordique est forgé par les intempéries, des ancêtres vigoureux, et la force qui nous vient des collines ». Traduction par nos soins.

[2]Traduction par nos soins.

[3]L’histoire de Pierre Lapin. Trad. française Gallimard Jeunesse.

[4]Le National Trust est une organisation crée en 1895 en Angleterre. Elle est aussi présente au Pays de Galles, en Irlande du Nord et en Ecosse. Elle vise à la protection et à la restauration du patrimoine britannique.

[5]Cet aspect n’a pas toujours été pris en compte dans les traductions qui ont parfois donné des noms différents à des personnages qui existaient dèja.

[6]Janie Coitit-Godfrey, Le monde Beatrix Potter, thèse de doctorat d’Etat, 1988, p. 514-523.

[7]Stéphanie Posthumus : Penser l’imagination environnementale française sous le signe de la différence Dans Raison publique 2012/2 (N° 17), pages 15 à 31.

[8]Jean Viard, Le Tiers espace. Essai sur la nature, Paris, Klincksieck, 1990.

Demain, ma planète ? Des ouvrages analysés dans la revue et quelques autres…

Album

Myung-Ae Lee /trad (du coréen) Eun-Joo et Flore Carré – Sur mon île Myung-Ae Lee - Sur mon île.

De La Martinière Jeunesse, 2019. 13,90€ – 9782732490564. Dès 5 ans

Mots clés : album, océan, pollution plastique

Album qui présente le drame du plastique dans l’océan

Très bel album dont le fil narratif est porté par la finesse de l’illustration : un animal, un oiseau peut-être, commente le drame qui se joue dans le Pacifique. Il nous parle de son île, celle que les humains créent avec leurs déchets. Une île de plastique au beau milieu de l’océan ; les premières pages sont saturées de dessins noirs où percent parfois de petites touches de couleur : le monde des hommes croule sous des entassements de pneus, de ballots, l’espace est envahi par des êtres identiques tous porteurs d’un sac coloré. Et tout finit par se déverser dans l’océan. Les animaux découvrent cet univers avec curiosité. Mais ils y laissent leur vie. Et, à peine essaie-t-on de nettoyer l’océan de cette île de plastique qu’elle se reconstitue. Sans fin ? L’illustration, très réussie, souligne la fragilité des animaux victimes de cette pollution. Bernadette Poulou

Documentaires

Elisabeth Dumont-Le Cornec/ill. Capucine Mazille – L’odyssée des rivières Elisabeth Dumont-Le Cornec et Capucine Mazille - L'odysée des rivières.

Les Éditions du Ricochet, 2019. 13,50€ – 9782352632320.

Mots clés : album documentaire, rivière, faune, flore

Faune et flore des rivières sont présentées dans cet album documentaire

Cet album à l’italienne présente au fil de l’eau, animaux et plantes caractéristiques de cet écosystème. Le texte documentaire apporte juste les explications nécessaires de façon à alléger la lecture. Les illustrations offrent de bons moments d’observation par leur précision. Les aquarelles sont légères, bien construites : elles réunissent sur une même double-page les animaux appartenant à tel ou tel milieu : « bord de l’eau, dessus ou dedans ».  Sans être très original, ni défendre un engagement écologique  c’est un album bien fait. Bernadette Poulou

 

Amandine Thomas – Océans… Et comment les sauver Amandine Thomas - Océans et comment les sauver.

Sarbacane, 2019, 16,90 € – 9782377312313. Dès 8 ans

Mots clés : album, documentaire, préservation des océans

Un documentaire ludique pour découvrir l’océan aujourd’hui

Réalisé en partenariat avec l’association Planète mer, cet album a pour objectif de sensibiliser le jeune lecteur aux problématiques posées par la préservation de l’océan. La démarche didactique permet de poser les bases d’une réflexion : qu’est-ce que l’océan ? l’écologie ? la biodiversité ? un écosystème ? Ce sont les données nécessaires à la compréhension des problèmes posés par la pollution. Le lecteur pourra aussi se reporter en fin d’ouvrage où il trouvera une définition des termes utilisés. Zone par zone, le lecteur va découvrir les particularités d’un milieu et les menaces qui pèsent sur lui.  Sont ainsi abordées, par exemple, la grande barrière de corail d’Australie, l’Arctique, la mangrove des Sundarbans, les îles Kiribati etc. A chaque zone sa double page : le texte est agréablement divisé en pavés : description, explication, et des jeux (vrai ou faux ? question) qui invitent le lecteur à réfléchir de même que le paragraphe « et toi dans tout ça ? ». L’illustration, des aquarelles aux couleurs vives, a un côté enfantin rassurant. Ainsi est évitée une présentation dramatique de la situation, ce qui correspond bien au projet « Océans… Comment les sauver. »  Bernadette Poulou

 

Séverine De La Croix : ill. Laurent Audouin – Mission océan Séverine de La Croix et Laurent Audouin - Mission océan - Apprends les gestes qui sauvent le monde marin !.

Glénat jeunesse/Sea Shepherd kids, 2019,16,95€ – 9782344035542. A partir de 9-10 ans

Documentaire, océan, destruction

Un album documentaire sur l’importance de la défense de l’océan

Le projet de l’ouvrage est annoncé dès le titre : « Apprends les gestes qui sauvent le monde marin ! » Après une présentation bien documentée sur la formation de l’océan, sont abordées les problématiques écologiques : surpêche, réchauffement climatique, acidification des eaux, rejet des détritus ; et partant de là, les catastrophes observées : disparition de certaines espèces, fonte des glaciers, montée des eaux. Le rôle d’ONG comme Sea Shepherd est exposé ainsi que la présentation de pratiques responsables. Ce  documentaire  très complet est astucieusement mis en page : le texte, mis en valeur dans des pavés de couleurs, s’accompagne d’illustrations qui pour jouer sur l’humour n’en sont pas moins explicites.  Ainsi la disparition des requins représentés pendus tête en bas est claire. Un livre formateur. Bernadette Poulou

 

Romans

Sylvie Deshors/ images de Solenn Larnicol – La maison en haut du monde Sylvie Deshors - La maison en haut du monde.

Rue du Monde, coll. Roman du monde, 2019, 10,80€ – 9782355045653. A partir de 8 ans

Roman, montagne, collectivité, choix

Le choix d’une vie différente

Tomi, 11 ans, et son père vivent seuls en montagne. On ne sait pas précisément ce qui les a amenés là, sinon que  le père refuse la vie « d’en-bas » devenue un désastre – nature défigurée, pollution- qui s’ajoute au décès de sa femme. Plus rien ne le retenait. Ils mènent une vie sereine dans une maison trop grande que le père souhaite ouvrir à d’autres qui pourraient s’y réfugier, y vivre. Il descend dans la vallée pour le faire savoir. Tomi voit arriver des visiteurs qui trouvent leur place, participent. Les enfants pour éviter tout conflit décident de créer une troupe de cirque. Mais l’attitude inquiétante des animaux qui fuient en altitude les avertit d’un danger. Il leur faut partir, continuer de monter pour échapper au péril.

Ce beau récit empreint de sensibilité est riche aussi d’une réflexion sur le monde que l’humanité détruit. Une autre façon de vivre se dessine dans cette petite communauté prête à accueillir d’autres hommes. Le lecteur se laisse porter par une écriture qui sait jouer de l’implicite.

Les aquarelles de Solenn Larnicol par leur fraîcheur, leur humour léger-qui n’est pas sans rappeler le style de Jacqueline Duhême- donnent un ton plus léger au récit. On notera aussi l’utilisation de gros caractères qui facilitent la lecture. Bernadette Poulou

 

Aylin Manço – La dernière marée Aylin Manco - La derniere marée.

Talents Hauts, 2019. 15 € – 9782362662652.  Pour les 10-14 ans

Mots clés : roman, réchauffement planète, premières amours

Découverte de l’amour sur fond de catastrophe climatique

Elo vient avec ses parents passer ses vacances dans leur station balnéaire habituelle. Sa mère Anna est championne de natation et Elo adore nager avec elle dans la mer. Mais cette année la mer a disparu ou plutôt s’est éloignée considérablement du rivage à cause d’un reflux des eaux tellement puissant qu’il entraine les nageurs vers le large sans possibilité de rejoindre la plage. En raison de cette situation, les vacanciers ne sont pas venus et la station est morne et vide. Heureusement Elo va rencontrer Hugo, en vacances dans la cité avec sa mère et ses deux petits frères. Les deux ados vont s’aider à affronter cette situation tragique. Livre intéressant sur les conséquences d’une catastrophe climatique, la difficulté d’une adolescente à subir le malaise de ses parents et les émois d’un premier amour. Chantal Kaeuffer

 

Aurélie Wellenstein – Mers mortes Aurélie Wellenstein - Mers mortes.

Scrinéo, 2019, 17,90€ – 9782367406602.  A partir de 14-15 ans

Dystopie, catastrophe climatique, responsabilité

Un roman saisissant sur la disparition des océans

Les océans ont disparu et avec eux toute vie. Les quelques humains rescapés de la catastrophe qu’ils ont provoquée se terrent dans des bastions, des cavernes afin d’échapper aux marées provoquées par les fantômes de tous les animaux   disparus. Ceux-ci, animés par la vengeance,  ont besoin de se nourrir des âmes des survivants qu’ils viennent affronter périodiquement dans des combats redoutables. Seuls quelques hommes sont dotés d’un pouvoir d’exorciste qui leur permet de se protéger, eux et leur communauté.  Tel est Oural, héros principal,  capturé par  Bengale, un capitaine de vaisseau pirate. Entre eux vont se tisser des liens de défiance avant de devenir amitié. Si l’histoire des deux personnages principaux  est la charpente du roman, le plus prenant  se trouve dans les scènes d’assaut des marées. D’une précision clinique qui rend les choses visibles, elles ont pour but de dénoncer les comportements humains ayant mené à la disparition des océans. Ainsi, lors d’une marée, les pirates,  accablés par la chaleur, englués dans une nappe noire de pétrole vivent ce qu’ils ont fait vivre aux animaux lors de marées noires. De même, les cauchemars qui assaillent Oural et Bengale et les empêchent de trouver le repos leur font ressentir dans leur chair les souffrances infligées aux poissons, comme  par exemple au phoque qui s’étouffe en avalant des déchets.

Ce roman glaçant est remarquablement écrit : le lecteur ne cesse d’être surpris, dérangé. Si le roman avait pour but de sortir le lecteur de sa tranquillité, il y réussit parfaitement. Bernadette Poulou